Juifs et mormons: pourquoi ils s'aiment

Comment expliquer ces curieux atomes crochus entre mormons et juifs?

Mitt Romney à Jérusalem, en Israël, le 29 juillet 2012. REUTERS/Jason Reed.

- Mitt Romney à Jérusalem, en Israël, le 29 juillet 2012. REUTERS/Jason Reed. -

Dimanche 29 juillet, Mitt Romney s’est rendu au mur des Lamentations. Lors de ce voyage en Israël, il a manifestement décidé de laisser tomber un site voisin: le Centre de Jérusalem de l’Université Brigham Young  (BYU), également désignée sans ambages «l’Université mormone» par certains Américains.

L’atout mormon de Romney?

Le candidat républicain à la présidentielle américaine, dans sa campagne et tout au long de sa carrière politique, s’est employé à minimiser l’importance de sa foi mormone. Mais même si la religion peut être un handicap pour de nombreux fervents chrétiens, évangéliques ou autres (seule la moitié des Américains considère que les mormons sont chrétiens), elle pourrait pourtant s’avérer un sérieux atout pour conquérir un électorat précieux: de tous les groupes religieux, ce sont les mormons qui sont le plus populaire auprès des juifs.

«Les mormons se considèrent comme des israélites modernes et comme les héritiers des promesses faites à Abraham, c’est pourquoi ils ont des affinités naturelles avec les juifs», explique Mark Paredes, un mormon originaire du Michigan, qui tient le blog Jews and Mormons pour la revue Jewish Journal of Greater Los Angeles.

«Comme c’est une petite communauté, elle s’est alliée aux juifs», ajoute Jonny Daniels, un stratège républicain juif, basé à Jérusalem, et très proche des cercles mormons grâce à son amitié avec Glenn Beck (qui s’est converti au mormonisme.

«Ils nouent des liens très particuliers avec nous; les autres chrétiens en seraient incapables.»

Un tantinet révisionnistes…

Aux yeux des non-initiés, le Livre de Mormon ressemble à un texte radicalement révisionniste qui situe le Jardin d’Eden dans le Missouri et selon lequel Jésus a porté l’Evangile aux Indiens d’Amérique après sa résurrection.

L’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours [c’est le nom officiel de la religion mormone; nous l’abrègerons «SDJ»], elle, se présente comme «restaurationniste» par l’entremise de Joseph Smith, le fondateur du mormonisme. Elle ramène le christianisme à ses authentiques racines, préservées des atteintes de la philosophie grecque d’autres adjonctions profanes.

Bon nombre de ces racines sont clairement juives, même si la plupart des juifs ne le savent pas. Le Livre de Mormon dépeint les Amérindiens comme des Hébreux exilés de la Terre d’Israël vers l’an 600 avant J.-C. Les mormons s’identifient comme des descendants des tribus israélites d’Éphraïm et de Ménashé.

L’Eglise des SDJ a sa propre version de la prêtrise aaronique (le cohen, qui accomplissait autrefois des rites dans le Temple de Jérusalem). En outre, les salles emblématiques du Temple de Salt Lake City sont dotées d’un sanctuaire où seul un grand prêtre est autorisé à entrer. Il symbolise l’ancien Temple de Jérusalem.

Casher et sabbat mormons

La Parole de sagesse, un texte sacré des SDJ, impose des restrictions alimentaires (le tabac, l’alcool et la caféine sont prohibés) que les mormons assimilent aux règles de la cacherout chez les juifs.

Le jour du sabbat mormon, les croyants (ou comme on les appelle parfois, la Maison d’Israël) sont encouragés à consacrer leur temps à étudier et à éviter de manipuler de l’argent. Les mormons appellent ceux qui ne sont pas des leurs les «Gentils». L’Utah a eu son premier gouverneur «Gentil» en 1917, Simon Bamberger, un juif.

Dans le Livre de Mormon, Jésus condamne même avec prescience l’antisémitisme et la «théologie de la substitution», la doctrine chrétienne selon laquelle l’Alliance entre Dieu et le peuple juif est devenue caduque lorsqu’Israël a rejeté l’identité messianique de Jésus.

A la demande de Jésus…

«Oui, et vous n’aurez plus lieu de siffler, de traiter avec mépris ou de tourner en dérision les juifs, ni quiconque de la maison d’Israël , a mis en garde le Nazaréen aux Indiens d’Amérique israélites, car, voyez-vous, le Seigneur se souvient de son alliance avec eux, et il fera ce qu’il leur a juré».

«Il n’y a aucun peuple au monde qui comprend mieux les juifs que les mormons», a un jour affirmé David Ben-Gourion, le fondateur et Premier ministre de l’Etat d’Israël, au futur président des SDJ, Ezra Taft Benson.

«Nous devons en apprendre plus sur les juifs et les juifs aussi devraient en apprendre plus sur les mormons», avait répondu Ezra Taft Benson.

Les chefs religieux mormons ont embrassé les valeurs sionistes plusieurs décennies avant la naissance du mouvement national juif. En 1841, Joseph Smith envoya son «apôtre personnel», Orson Hyde, à Jérusalem. Ce dernier se rendit sur le mont des Oliviers pour implorer Dieu de «rétablir le royaume d’Israël, d’élever Jérusalem au rang de capitale et de constituer pour son peuple une nation et un gouvernement distincts». Aujourd’hui, le parc Orson Hyde de Jérusalem se situe sur le lieu de cette prophétie, à quelques pas du Centre de Jérusalem de l’Université Brigham Young.

Pas toujours si roses, les relations mormons-juifs

Les relations entre mormons et juifs ont parfois été compliquées. Dans les années 1980, alors que l’Université Brigham Young lançait le chantier de son campus à Jérusalem, des groupes d’Israéliens ultra-orthodoxes organisèrent une prière-manifestation devant le mur des Lamentations. Pas moins de 7.000 personnes vinrent protester contre l’«holocauste spirituel» qui résulterait selon elles du prosélytisme mormon. (L’université basée dans l’Etat de l’Utah est possédée et gérée par l’Eglise des SDJ, qui prévoit deux années de travail missionnaire pour ses membres hommes.)

Un accord a finalement été trouvé entre l’Eglise et l’Etat, respectivement mormone et juif, aux termes duquel il est interdit aux étudiants de faire du prosélytisme en Israël, une restriction qui existe dans certains pays musulmans et qui a existé dans l’Union soviétique. Le campus ouvrit ses portes en 1987 et admit quelque 170 étudiants dans des cursus d’un semestre dont les enseignements portaient sur l’Ancien et le Nouveau Testaments, les civilisations arabes et musulmanes ainsi que sur l’histoire et les langues (option hébreu ou arabe) régionales.

Le prosélytisme mormon en Israël interdit

L’interdiction concernant le prosélytisme a été scrupuleusement maintenue, mais la localisation même du campus de la BYU fait polémique. Perché sur le mont Scopus (une enclave de Jérusalem-Est qui était administrée par Israël avant l’unification de la ville lors de la guerre des Six Jours, en 1967), il domine le mont du Temple et le Dôme du rocher

«Nous sommes situés dans la “zone charnière” de Jérusalem; politiquement aussi, nous sommes neutres. (…) Nous inculquons à nos étudiants la valeur de l’écoute: [nous leur apprenons] qu’il n’y a pas besoin d’être anti-Palestiniens pour être pro-Israéliens et vice-versa».

                                                      — Eran Hayet, directeur du Centre de Jérusalem de la BYU

Le scandale mormon de 95

La question du prosélytisme peu réglée, les relations entre mormons et juifs ont subi d’autres tensions en 1995. Cette année-là, des juifs découvrirent  que des mormons avait converti à titre posthume au moins 380.000 survivants de l’Holocauste dans le cadre de ce qu’ils appellent un «baptême (posthume) par procuration». Face au tollé général, l’Eglise finit par interdire purement et simplement le baptême de juifs décédés. Mais on rapporte plusieurs cas de mormons ayant pris l’initiative d’accomplir ce rite malgré l’interdiction.

James Kearl, le vice-président (basé dans l’Utah) du Centre de Jésrusalem précise:

«L’Eglise est très claire: ses fidèles n’ont pas le droit d’administrer un baptême posthume dans le cas des juifs, sauf pour ceux qui pourraient être des ancêtres directs de leur lignée. Cependant, il y a peut-être eu deux ou trois dérapages de gens qui, franchement, ont mal agi.»

En février dernier, un ancien mormon a fait savoir qu’une église de la République dominicaine avait baptisé Anne Frank et qu’une congrégation de l’Idaho (Etats-Unis) avait fait de même avec Daniel Pearl, le journaliste américain juif enlevé et décapité au Pakistan en 2002. Le même mois, après avoir appris qu’il avait été désigné (sans son consentement) comme candidat possible d’un baptême mormon, l’auteur et survivant d’Auschwitz Elie Wiesel a demandé à Mitt Romney de rappeler à l’ordre ses coreligionnaires.

Un lien à toute épreuve

Quoique distendu, le lien est toujours là: de nombreux responsables politiques mormons «sont si pro-juifs que c’en devient presque embarrassant», affirme Stephen Richer, un sondeur de l’Utah, dans une chronique publiée dans le premier quotidien de Salt Lake City. Le sénateur républicain de l’Utah, Orrin Hatch, porte une mezouzah autour du cou et a souvent confié au New York Times qu’il «regrettait» souvent de ne pas être né juif:

            «Les mormons considèrent que les juifs sont le peuple élu, conformément à ce que dit l’Ancien Testament. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour le peuple juif.»

Le discours de Mitt Romney à propos d’Israël – un discours de soutien si ferme qu’il aurait pu être dicté par la Coalition juive républicaine – suggère que le mormon doit être fait du même bois.

A fond pour Israël

Lors d’un débat présidentiel qui s’est tenu au mois de janvier, il a accusé les Palestiniens d’être entièrement responsables de l’échec des pourparlers au Proche-Orient:

 «Les Israéliens seraient satisfaits d’une solution à deux Etats. Ce sont les Palestiniens qui n’en veulent pas. Ils veulent éliminer l’Etat d’Israël.»

Le 29 juillet, en Israël, Mitt Romney a livré le même message de soutien inconditionnel. Il a parlé de Jérusalem en sous-entendant que c’était la capitale d’Israël, une pique implicite lancée à l’administration Obama, laquelle s’était attiré les foudres des journalistes conservateurs en mentionnant, dans un communiqué de presse banal, Jérusalem et Israël comme deux endroits distincts. Pressée de clarifier l’affaire, la porte-parole du département d’Etat Victoria Nuland a refusé d’assimiler Jérusalem (ou tout autre ville) à la capitale d’Israël. «Le statut de Jérusalem fait l’objet d’un désaccord permanent» entre Israéliens et Palestiniens, a-t-elle expliqué. «C’est une question qui doit être résolue dans les négociations.»

Mitt Romney n’a pas eu l’intention de laisser la moindre lueur d’équité entre ces deux nations:

«L’étroite amitié qu’a nouée l’Amérique avec le peuple d’Israël (…) fait partie des         plus belles choses et des plus grandes promesses de l’histoire de notre nation.»

C’est ce qu’a déclaré le candidat républicain dans le décor du mont Sion et des murs de la Vieille ville.

«Les succès d’Israël sont une merveille du monde moderne (…) Le soutien de     l’Amérique à Israël devrait faire la fierté de chaque Américain.»

Lors d’une collecte de fonds qui s’est déroulée le 23 juillet, Mitt Romney a laissé entendre que les bonnes performances économiques d’Israël devaient être le fait de la volonté divine.

«[Quand] je regarde cette ville et contemple toutes les réalisations du peuple de cette nation, je reconnais déjà la puissance de la culture et aussi d’un certain nombre d’autres choses.»

Voilà une autre déclaration de Romney, qui a également cité l’innovation israélienne, une tradition juive de la réussite en dépit de la persécution, et la «main de la providence».

Romney raciste aux yeux des Palestiniens

Les Palestiniens n’ont guère été impressionnés. «Que fait ce monsieur ici?, a demandé Saeb Erekat, l’un des principaux négociateurs palestiniens.

«Hier, il a anéanti les négociations en disant que Jérusalem était la capitale d’Israël. Et aujourd’hui, il vient dire que la culture israélienne est plus avancée que la culture palestinienne. N’est-ce pas du racisme?»

Même des observateurs israéliens ont trouvé son message tout à fait fourbe, davantage adressé au Premier ministre Benyamin Netanyahou qu’au peuple israélien.

Mais Mark Paredes, le blogueur mormon, attribue l’alliance entre les SDJ et les juifs à leur histoire commune de souffrance:

«Les quelque14 millions de membres de notre Eglise, qui constitue la grande religion la plus persécutée de l’histoire de l’Amérique (…), éprouvent des sentiments particuliers à l’égard des 13 millions de membres de la religion la plus persécutée de l’histoire du monde.»

De son côté, Jonny Daniels, le stratège républicain, est sceptique:

«C’est vrai qu’ils ont connu leurs périodes sombres et leurs massacres. Mais en termes de persécution, [l’histoire des juifs] n’est pas comparable. On ne peut pas vraiment comparer ce que nous avons subi pendant 2.000 ans et ce qu’ils ont subi pendant 200 ans»

Et de conclure:

«Ce que nous avons enduré en tant que peuple est sans égal, et nous ne le souhaitons     à personne. Il n’y a pas de menace existentielle contre l’Utah. Aussi persécutés et     inquiets se sentent-il, leur situation n’est pas si grave.»

Oren Kessler

Traduit par Micha Cziffra

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L'AUTEUR
Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie. Ses articles
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Publié le 05/08/2012
Mis à jour le 05/08/2012 à 10h45
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