Culture

Marilyn Monroe: la mort lui va si bien

Pierre Ancery et Clément Guillet, mis à jour le 06.08.2012 à 17 h 13

Comment devenir une star immortelle? En réussissant sa mort. Petit guide à l'intention des wannabe Marilyn.

Marilyn Monroe dans «Something's got to give», George Cukor.

Marilyn Monroe dans «Something's got to give», George Cukor.

Le 5 août 1962, Marilyn Monroe était retrouvée morte dans sa chambre, à 36 ans, un flacon de somnifères vide à son chevet. Quatorze autres flacons de médicaments et pilules sur la table de nuit. Cinquante ans après sa mort, l'actrice demeure l'une des icônes de la culture et de la pop culture. A l'occasion du cinquantenaire de sa mort, Slate s'interroge sur son héritage en plusieurs volets. Ci-dessous: Petit guide à l'intention des wannabe Marilyn.

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Cinquante ans après sa mort, Marilyn Monroe reste toujours l'incarnation absolue du glamour, loin devant Angelina Jolie ou Scarlett Johansson. Qu'a-t-elle de plus ?

C'est simple: elle est morte.

Et pas n'importe comment: avec brio. La nuit du 4 au 5 août 1962, dans sa résidence de Los Angeles, l'actrice au sommet se gloire absorbe une surdose de barbituriques qui lui est fatale. Après enquête, le médecin légiste note sur son dossier: «Suicide probable». Mais sa fin reste un mystère. Certains évoquent un assassinat par injection, impliquant le FBI, la CIA et Robert Kennedy...

Quoiqu'il en soit, à l'instant précis de son trépas, sa légende se mettait en marche. Reportages, publicités, unes de magazines, sérigraphies de Warhol, expositions, ventes aux enchères, films, téléfilms: l'adulation qu'elle suscitait déjà de son vivant ne s'est pas éteinte avec elle, bien au contraire. Sa mort brutale l'a fait passer du rang d'actrice talentueuse et sexy à celui de mythe fondateur du vingtième siècle. 

La mort: un bon plan de carrière

Quel que soit le domaine artistique, la mort n'apporte rien à l'œuvre. Au contraire, elle y coupe court: mieux vaut donc s'assurer d'avoir fait deux trois trucs avant d'aller déguster les pissenlits par la racine.

En revanche, le décès a un effet déterminant sur l'image d'un artiste. Avant de prendre la rasade de trop, Amy Winehouse était en pleine panne créative. Mourir brutalement était peut-être ce qui lui restait de mieux à faire pour redresser sa carrière en berne: après sa mort, son disque Back to black est devenu meilleure vente du siècle en Grande-Bretagne... On se demande bien ce qu'attend Pete Doherty, ex-poète maudit, dont le travail consiste aujourd'hui à servir de porte-manteau pour The Kooples.

Car la mort fait beaucoup, beaucoup vendre, et pendant longtemps. Tous les ans, le magazine Forbes dresse la liste des personnalités mortes qui gagnent le plus d'argent. En 2011, Michael Jackson, en première position, a engrangé 170 millions de dollars. Il est suivi par Elvis Presley (55 millions), Marilyn Monroe (27 millions), Charles Schulz (le créateur de la BD Peanuts, 25 millions) et John Lennon (12 millions). Parmi ces cinq stars, quatre ont connu une mort violente et/ou prématurée.

Le passage dans l'au-delà fige la star dans une éternelle jeunesse, lui épargnant les ravages du temps, si douloureux dans notre société obsédée par le mythe de la fontaine de jouvence. Marilyn, comme James Dean, est l'exemple-type de la star qui ne vieillira jamais. La mort lui a même injecté un surplus de sex-appeal.

Autre bénéfice en terme d'image: une fin brutale donne l'impression d'une œuvre inachevée, ce qui est parfait pour nourrir les fantasmes des fans éplorés. Et si Kurt Cobain, le chanteur de Nirvana, au lieu de se tuer à 27 ans, avait poursuivi dans la veine acoustique entraperçue sur l'album MTV: Unplugged? Et si Jimi Hendrix, au lieu de s'étouffer dans son vomi, avait enregistré le disque qu'il devait faire avec Miles Davis? Et si... et ainsi de suite.            

Nos stars modernes ne sont pas les premières à véhiculer ce genre d'imaginaire, qui remonte à l'émergence du thème de l'artiste maudit, au XIXème siècle. Lautréamont, en est le prototype idéal: disparu à 24 ans dans un anonymat total, l'auteur des Chants de Maldoror laisse derrière lui une œuvre poétique inégalée, soudainement interrompue par la mort.

D'ailleurs, aujourd'hui, la mort prématurée est presque devenue la marque du «maudit», au point qu'il n'est plus nécessaire, comme Rimbaud ou Van Gogh, d'avoir vécu dans la misère, ou même d'avoir produit une œuvre de génie, pour entrer dans ce cercle de moins en moins fermé. Whitney Houston, en mourant en février à l'âge de 48 ans, a gagné auprès du public et des médias ses galons d'artiste martyre, sacrifiant sa vie pour son art. Rappelons que la veille de sa mort, elle n'était qu'une chanteuse de variété has been.

Des stars sanctifiées

La quasi-divinisation de la star s'opère selon un processus précis, comme l'explique Gabriel Segré dans son livre Le culte Presley. Elle est d'abord le fait des commentateurs. Ainsi, ce sont les biographes qui ont contribué à créer, à partir de la vie d'Elvis, une forme de légende hagiographique: un mélange de récit biblique et de «malédiction» qui aboutit à l'archétype de la rock star d'aujourd'hui.

Comme celle d'un saint, la vie du King se décline en quatre phases: la déviation, la rénovation, la réconciliation et le pèlerinage. D'abord perçu comme un rebelle, Elvis s'est adapté à son public et son public s'est habitué à lui. Il a finalement emporté l'adhésion collective, avant d'entraîner, après sa mort, des rituels par lesquels la société a pris conscience de sa dette envers lui.

Edgar Morin, dans son livre Les stars (1957), va dans le même sens en comparant les vedettes à de nouveaux Messies.

«Le héros, dans sa recherche d'absolu, rencontre la mort. Sa mort signifie qu'il est brisé par les forces hostiles du monde, mais qu'en même temps, dans cette défaite il gagne enfin l'absolu: l'immortalité. James Dean meurt, sa victoire sur la mort commence. […] Ce n’est qu’après son sacrifice, où il expie sa condition humaine, que Jésus devient Dieu.»

De l’art de bien mourir

On peut même dresser une typologie des morts brutales de stars. A chacune est associée une série de représentations spécifiques. Faites votre choix.

L'accident: souvent associée à des conduites à risque, la mort par accident est la marque de la star qui brûle la vie par les deux bouts, à l'inverse du bourgeois bureaucratisé qui, selon Edgar Morin, «accepte de vivre peu pour ne pas mourir beaucoup». Citons les morts pleines de tragique de James Dean, Grace Kelly, Lady Di ou Albert Camus, tous disparus dans des accidents de voiture. Mais aussi celle, bien plus ridicule, de Claude François, tué par une ampoule électrique.

Le suicide: la crème de la crème. Kurt Cobain, Marilyn Monroe, Ian Curtis, Patrick Dewaere, Nino Ferrer, Jean Seberg, Elliott Smith... On n'en finirait pas d'énumérer les stars qui ont choisi de se donner la mort. La dimension romantique du suicide est évidente: c'est la mort de l'esthète qui se heurte à la laideur du monde. La compassion est instantanée, tout est pardonné, y compris les films médiocres et les albums pourris. Notons que le suicide d'une vedette a tout de suite un côté métaphysique, quasi-shakespearien, alors que celui d'un employé de France Télécom se voit systématiquement ramené à une cause banalement sociale.

L'overdose: elle confère une dimension sacrificielle à la mort. Jimi Hendrix, Elvis Presley, Sid Vicious, Jim Morrison, Janis Joplin, Amy Winehouse: surtout présents dans le rock, les excès de drogue, de médicaments ou d'alcool sont la rançon de la gloire. L'artiste ne se drogue pas, comme tout le monde, pour jouir et échapper à l'ennui, non: il sacrifie sa vie sur l'autel de son art.

La maladie: plus la star est jeune, plus la maladie apparaît injuste. Grégory Lemarchal, dont l'œuvre est trop anémique pour lui permettre d'accéder à la légende, doit sa relative célébrité à sa mort précoce. De même, le décès à 34 ans de Bob Marley, des suites d'un cancer, paraît tellement incompréhensible à ses fans qu'il a donné lieu à toutes sortes de théories du complot (la CIA lui aurait inoculé le cancer lors d'une partie de foot).

L'assassinat: les cas sont rares, mais spectaculaires. John Lennon, abattu par un cinglé en 1980, enchaînait alors les albums moyens: il a vu sa carrière relancée pour l'éternité. Quant au rappeur Tupac Shakur, il est devenu légendaire après s'être fait descendre en 1996. Une triste fin qui ne l'a pas empêché de continuer: au festival de Coachella, cette année, Snoop Dogg a entamé sur scène un duo d'outre-tombe avec la version holographique du défunt. Tupac ressuscité, encore plus fort que Jésus.

Mais le plus important n'est pas tellement la manière de mourir: c'est le timing. Trop tôt, il n'y a pas assez de matière pour alimenter le mythe. Trop tard, la vedette a eu le temps de déchoir et de se compromettre. Brigitte Bardot, star hyper-culte des années 60, risque désormais de laisser l'image d'une vieille fan de phoques vaguement FN. Quant à Alain Delon, il aurait eu une carrière absolument impeccable si elle s'était interrompue en 1976, après Monsieur Klein, son ultime chef-d'œuvre, et avant ses déprimants navets des années 80.

Bref, avis à tous sortants de la Star'Ac et de X-Factor: votre carrière n'est pas encore complètement fichue. Il vous reste une solution pour sortir de l'ornière.

Pierre Ancery et Clément Guillet

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