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Internet ne démasque pas toutes les impostures

Foreign Policy, mis à jour le 08.08.2013 à 11 h 08

Si le web permet de trucider des erreurs peu après qu'elles soient commises, il est moins fort quand il s'agit de combattre des mythes lentement enracinés

Une pancarte lors d'une manifestation Anonymous, en 2010. Anonymous via Flickr CC License by.

Une pancarte lors d'une manifestation Anonymous, en 2010. Anonymous via Flickr CC License by.

Fin juillet, WikiLeaks a fait une blague plutôt idiote. Utilisant à la fois sa virtuosité dans le domaine d’Internet et son talent de pirate, l’organisation a réussi à faire croire à l’authenticité d’un éditorial bidon de Bill Keller, l’ancien directeur de la rédaction du New York Times. Dans ce faux article, Keller expliquait que le Times était menacé de blocus financier pour avoir publié les câbles divulgués par WikiLeaks —blocus dont l’association WikiLeaks fait elle-même l’objet (d’où le mobile).

Ce canular a réussi à duper certaines personnes pendant un court moment, notamment le journaliste spécialiste des nouvelles technologies du New York Times. La nouvelle que l’article était un faux s’est répandue tout aussi rapidement. Pour le blogueur de Salon.com Glenn Greenwald, c’est la preuve qu'Internet permet en réalité de vérifier les faits bien mieux que ne le faisaient les médias traditionnels:

«Les erreurs et les impostures ont une durée de vie très courte sur Internet. La possibilité de puiser dans les connaissances et les recherches collectives est tellement plus vaste que lorsqu’on est cantonné à une seule forme de publication journalistique. La possibilité de donner à son travail la forme d’un dialogue de masse plutôt qu’un monologue figé est absolument inestimable. Il est vrai qu’Internet peut être utilisé pour répandre rapidement des mensonges, mais il les déniche tout aussi rapidement et les expose comme jamais le modèle traditionnel de journalisme et sa forme de communication fermée, insulaire et à sens unique n’ont pu le faire...

Si vous pensez encore que le journalisme traditionnel est intrinsèquement plus fiable qu’Internet, suivez l’excellent conseil d'Alexa O’Brien: comparez la durée et la gravité des impostures et des faux qu’a pu permettre le modèle du journalisme traditionnel. Longtemps avant l’avènement d’Internet —en 1938—, une émission de théâtre à la radio par Orson Welles («La Guerre des mondes») annonçant l’arrivée de Martiens sur terre déclencha des réactions de panique collective.

Plus récemment, pensez aux mensonges sur les armes de destruction massive irakiennes et sur la soi-disant alliance entre Saddam Hussein et al-Qaida propagés par les grands médias traditionnels du pays, ou encore à la fausse information qu’ils ont relayée selon laquelle les Irakiens remplis de gratitude avaient spontanément déboulonné la statue de Saddam, ou bien encore aux faux récits racontant que Jessica Lynch avait participé à un héroïque échange de coups de feu contre des Irakiens menaçants ou que Pat Tillman avait résisté aux combattants d’al-Qaida qui l’auraient abattu. Sans parler des inventions de toutes pièces à la Jayson-Blair nées d’initiatives individuelles.

Ces impostures étaient largement plus nuisibles que tout ce qu’Internet a pu produire. Et il a fallu bien plus longtemps pour les démasquer. Parce qu’elles étaient propagées par des organes médiatiques figés et impénétrables qui ne croient qu’au dialogue en interne et ne font confiance qu’aux sources gouvernementales.

Personne ne peut s’en sortir comme ça sur Internet. Les voix sont bien plus diverses, les examens bien plus rigoureux, le feedback bien plus rapide et le processus bien plus démocratique. Certes, Internet a permis à un faux éditorial de Bill Keller de berner plusieurs personnes pendant quelques heures, mais —tout autant grâce au travail de journalistes et d’experts que d’internautes anonymes et sans références— le canular a immédiatement été dévoilé, des renseignements sur la manière dont il avait été mis au point ont été publiés et des leçons rapidement tirées de l’événement. La principale n’est pas que le journalisme sur Internet est plus enclin à tomber dans l’erreur: c’est qu’il est bien plus compétent et agile pour les détecter et les exclure.»

J’ai déjà tenu ce genre de discours sur le blog par le passé, je suis donc assez en accord avec la thèse de Greenwald pour qui Internet trucide «les erreurs et les impostures» aussi vite qu’il les fait naître. Je partage aussi l’opinion selon laquelle, à l’époque d’avant Internet, les ramifications négatives des boulettes des grands médias étaient de bien plus grande ampleur.

Il existe une autre catégorie à considérer néanmoins, c’est celle des «mythes» —et dans ce domaine, Internet a un tout petit souci. Malgré une foule de preuves, par exemple, un nombre dérangeant de gens pensent que Barack Obama n’est pas né aux États-Unis —et le web est le lieu idéal pour entretenir leurs croyances. La même chose est valable pour les arguments qui mettent en cause la véracité du réchauffement climatique ou les vaccins supposés provoquer l'autisme.

L'exemple des birthers

En outre, les simples réfutations ne sont pas toujours si simples que ça. Voyez cette entrée Conservapedia sur Barack Obama

«Obama prétend être né à Hawaii de Stanley Ann Dunham et de Barack Obama Sr. –qui s’étaient mariés juste six mois auparavant– le 4 août 1961 à Honolulu, Hawaii. Certains prétendent que cette histoire est une pure invention.

Après que beaucoup d’éminents conservateurs, y compris les dirigeants de ce site, et Donald Trump ont demandé à Obama de publier son acte de naissance, il s’est exécuté le 27 avril. Le shérif Joe Arpaio du comté de Maricopa en Arizona a mené une enquête sur l’éligibilité d’Obama et déclaré que "l’acte de naissance" était un faux; cependant, aucune poursuite n’a été engagée. Obama se serait vu attribuer un numéro de Sécurité sociale dont le code postal correspond aux inscriptions provenant de codes postaux du Connecticut.

Barack Obama Sr. n’était pas un citoyen des États-Unis. À l’époque de la naissance d’Obama, le Kenya était une colonie britannique, ce qui signifie que non seulement Obama Sr. était de nationalité britannique, mais qu’en outre il l’a transmise à son fils.

Quand le Kenya a obtenu son indépendance, Obama et son père ont tous deux perdu leur nationalité britannique et sont devenus kenyans. Barack Obama a gardé la double nationalité américaine et kenyane jusqu’à l’expiration automatique de sa nationalité kenyane en 1984, car il n’avait pas renoncé à sa nationalité américaine et n’avait pas fait serment d’allégeance au Kenya.

En dépit de la nationalité américaine transmise par sa mère à la naissance, il est question qu’il ne soit pas citoyen américain de naissance puis qu’il est né avec la double nationalité, et par conséquent, il est constitutionnellement inéligible à la présidence.»

À ma connaissance, rien de factuel n’est incorrect dans ces deux paragraphes. Ils sont plutôt incomplets —peu mettent encore en doute les preuves qu’Obama est né avec la nationalité américaine. Le texte est simplement rédigé de manière à permettre à ceux qui sont prédisposés à croire qu’Obama n’est pas américain d’en venir à cette conclusion. Ce qui corrobore l'opinion de Cass Sunstein pour qui Internet permet aux gens de filtrer de façon sélective les renseignements qu’ils y glanent pour que leur idéologie ne soit pas sérieusement remise en doute.

La vitesse de transmission, variable-clé

Ce genre de problème existait avant Internet, comme vous le confirmera quiconque connaît un peu les bulletins d’information du républicain Ron Paul. Ce que permet Internet, c’est l’amplification des théories du complot susceptibles d’attirer des groupes de gens qui ne se seraient jamais donné la peine de s’organiser d’une autre manière.

Dans un environnement de médias traditionnels grand public, on pouvait démonter toute théorie du complot loufoque à l’aide de reportages plus dignes de foi. Certaines personnes continuaient parfois à croire au mythe —mais elles étaient moins susceptibles de diffuser leurs croyances à un large public.

Je soupçonne —et laissez-moi souligner qu’il ne s’agit là que d’une hypothèse non-vérifiée— que la vitesse de transmission est la variable-clé qui détermine si Internet dynamise ou dynamite les mythes. Pour les «faits» qui se répandent comme un feu de forêt, Internet rempli très bien son rôle de contrôleur ultra-rapide. Dans les moments où il y a une forte demande de vérification, l’écosystème de l’information réagit à «l’alarme incendie» en prenant un point de donnée et en l’examinant alors qu’il vient à peine de naître. Plus le «fait» est omniprésent sur la Toile, plus le nombre d’internautes susceptibles d’en vérifier la véracité est conséquent.

Mécanismes de défense

Le problème vient des informations qui se diffusent plus lentement —ces arguments ou ces déclarations tellement incongrus qu’aucun média en ligne qui compte un peu ne se donne la peine d’y jeter un œil à moins qu’ils n’attirent un certain nombre de partisans. De même, les mythes et les théories du complot qui se répandent pendant un certain temps sans être vérifiés sont plus difficiles à déraciner.

Si on leur laisse le temps de se développer, leurs adeptes deviennent capables de mettre au point des mécanismes de défense pour réfuter les tentatives de vérification. Paradoxalement, ce genre de mythe est davantage susceptible de s’enraciner s’il est diffusé lentement et nécessite une «patrouille de police» d’Internet pour le débusquer. Au moment où «la vérité» le réduit à néant, certaines personnes sont suffisamment investies psychologiquement dans leur croyance pour tolérer une bonne dose de dissonance cognitive.

Je répète donc que je suis d’accord avec Greenwald pour affirmer qu’Internet trucide «les erreurs et les impostures» aussi vite qu’il les crée. Le problème, ce n’est pas les mèmes qui se propagent à la vitesse de l’éclair, cependant —ce sont ceux qui se diffusent lentement.

Qu’en pensez-vous?

Daniel W. Drezner 

Traduit par Bérengère Viennot

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