Rebelle: pourquoi Merida est-elle la première héroïne aux cheveux bouclés de Disney?

Merida, dans «Rebelle», Disney.

Merida, dans «Rebelle», Disney.

Et pourquoi cette révolution est loin d'être anodine.

Lorsqu’on a vu les premières images de Merida, l’héroïne du dernier Disney-Pixar qui sort sur les écrans ce mercredi 1er août, nos têtes bouclées n'ont pas pu s'empêcher de se réjouir: ces cheveux! Ces boucles! Ce volume et ce joyeux bordel!

Merida a non seulement la lourde responsabilité d’être le premier personnage principal féminin de Pixar mais aussi —surtout?— la première héroïne aux cheveux bouclés de Disney. Réfléchissez-y deux secondes: Blanche-Neige? Cheveux lisses. Belle? Lisses. Cendrillon, Aurore, Raiponce? Pareil.

Ariel a le droit a une espèce de masse rousse vaguement ondulée:

Un peu mieux réussie pour Esmeralda:

Et Tiana, la princesse afro-américaine de La Princesse et la grenouille, a quelques frisures qui s’échappent:

Mais des vraies boucles, des boucles qui bougent à la fois ensemble et séparément, bref des boucles comme les nôtres, comme celles d'Audrey Pulvar, de Rachida Brakni, ou de Julia Roberts, Disney ne l’avait jamais fait.

La Petite Sirène, une bouclée contrariée

En fait, Disney ne pouvait pas le faire. Techniquement. «La Petite Sirène et Esmeralda devaient avoir des cheveux bouclés dans les premiers designs, mais la réalité, c’est que c’était trop difficile de les dessiner à la main, et ça aurait coûté beaucoup d’argent d’inclure toutes les boucles», explique Brenda Chapman, qui a créé le personnage de Merida, co-écrit et co-réalisé Rebelle.

Patricia Pineau, directrice de la communication scientifique du groupe L’Oréal, se souvient d’un congrès sur les images de synthèse à Boston, où elle avait présenté une modélisation scientifique de la chevelure, il y a quelques années.  

«Dès la présentation terminée, des gens du monde de l’animation se sont précipités sur nous, nous disant qu’ils rêvaient d’un tel modèle depuis des années. Disney voulait rencontrer les gens de chez L’Oréal, ils voulaient notre logiciel!»

L’Oréal n’avait pas vocation à collaborer avec Disney, mais l’excitation des animateurs souligne l’ampleur de la question. «Une chevelure, c’est 120 à 150.000 fibres, souligne Patricia Pineau. C’est énorme!» (Pixar a finalement développé seul sa modélisation et ses logiciels pour les cheveux de Rebelle).

Même quand la technique des images de synthèse s’est développée pour les films d’animation, la boucle est restée compliquée: Brenda Chapman explique ainsi que dans Monstres et Cie, sorti en 2001 (soit six ans après le premier dessin-animé en images de synthèse Toy Story), le personnage de Bouh était censé avoir les cheveux bouclés, mais que la technologie d’animation lui a fait défaut.

Giselle, le personnage principal d’Il Etait Une Fois joué par Amy Adams, arbore quelques belles anglaises (artificielles, certes, mais on salue la volonté de bouclettes), mais sa version dessin animée, qu’on voit au début du film, est toujours on ne peut plus lisse:

Rupture technologique de la boucle

Pour Merida, les équipes de Pixar ont passé près de trois ans à développer les logiciels permettant d’animer une toison rousse qui devient un personnage du film. Les cheveux sont faits de 1.500 boucles individuelles, avec chacune son propre degré de frisure et de roux, placées sur le crâne de la jeune fille et programmées pour interagir les unes avec les autres et avec l’environnement extérieur. Il a fallu six mois pour ajouter progressivement chaque boucle au modèle de crâne de Merida, jusqu'à obtenir un total d’environ 111.700 cheveux.

Image des cheveux de Merida version logiciel / Disney-Pixar

Rien que pour cette séquence où Merida enlève sa capuche, les animateurs ont mis deux mois pour parvenir à un résultat satisfaisant:

 

Pourquoi maintenant? Pourquoi les équipes de Pixar ont-elles passé trois ans à développer des boucles pour Merida, alors qu'ils ne l’avaient pas fait pour ses prédécesseures? Outre le fait qu’on est loin de l’animation à la main, pour la première fois, les boucles étaient essentielles pour le personnage.

Dans l’esprit de Brenda Champman, Merida a toujours eu les cheveux bouclés: 

«Je voulais montrer physiquement qu’elle n’était pas conventionnelle, qu’elle était rebelle et sauvage. Et sa mère essaye de la maîtriser, et ses cheveux à elle sont complètement attachés dans des nattes.»

Cette mère, conservatrice, qui lui tient des discours sur la bienséance, a d’ailleurs les cheveux lisses. Et quand Merida est présentée à ses prétendants, elle lui enserre les cheveux sous une coiffe qui ne laisse rien échapper, «parce que ses cheveux ne sont pas quelque chose digne d’une dame, parce qu’ils sont incontrôlables». Merida se bat pour garder un ressort qui s'échappe.

Symbole capillaire

Pour la créatrice de Rebelle, la toison de Merida est une représentation physique de sa personnalité forte, un attribut qui permet au spectateur dès le premier coup d’œil d’avoir une idée du personnage. Autrement dit, elle compte sur nos stéréotypes.

La chevelure bouclée n’est pas –contrairement à la rousseur par exemple– de tous temps et de toutes cultures un symbole de la sauvagerie et du mal, voire de la rébellion. Dans le monde occidental, dès la dynastie carolingienne, avec laquelle le Saint-Empire romain germanique apparaît, les cheveux sont longs et souvent ondulés. Prenez Clodion le chevelu (plus ancien roi de la dynastie des Mérovingiens): frisé. Clovis lui-même: frisé.

Jusqu’à ce que l'Eglise catholique se mêle de capillarité au Xe siècle, dictant des règles (plus de barbes, des cheveux courts pour les hommes, voilés pour les femmes), on vantait les bouclettes. Puis cela alterne selon les modes.

«Les femmes voulaient déjà se lisser les cheveux dans l’Egypte ancienne, rappelle Patricia Pineau, de  L’Oréal. Dans l’Empire romain, on a découvert qu’il y avait tout un travail fait sur la boucle, avec l’idée de les garder mais de les discipliner.» Mais la boucle n'a jamais totalement disparu de la mode: «Les tendances du lissage et de la mise en valeur de la boucle ont toujours coexisté, ajoute Pineau. On voit en permanence des aller-retours.»

Et des égéries, réelles ou représentées: Marie-Madeleine, Vénus, Louis XIV, Meg Ryan, Carrie Bradshaw, Hermione, Beyoncé…

Etre princesse ou ne pas être

Mais pas d’héroïne Disney. Si le problème de logiciel est ennuyeux, la représentation des princesses aux cheveux lisses l'est davantage, en imposant une norme esthétique aux petites filles qui s’identifient aux princesses. D'autant plus que, depuis les années 2000, Disney mise tout sur l'imagerie des princesses, explique Peggy Orenstein, journaliste américaine, spécialiste de l’éducation, de la famille et des questions du genre et auteure de Cendrillon a mangé ma fille, ouvrage sur la culture «girly» et son marketing. Il existe aux Etats-Unis 26.000 types d'objets estampillés princesse, et l'industrie princesse génère dans son ensemble 4 milliards de dollars par an.

Or, que se disent les petites filles qui ne voient pas de princesses aux cheveux bouclés? Qu’elles ne peuvent pas devenir des princesses. Disney même le confirme dans Princesse malgré moi, un film (qui ne pose donc pas le problème de l’animation) dans lequel Anne Hathaway découvre qu’elle est de sang royal. Elle doit alors subir une scène de relooking pour accéder à son véritable statut de princesse. Finies les boucles:

«Je préfèrerais que l’on permette aux enfants de se projeter dans autre chose que des rôles de princesse, assure Peggy Orenstein –elle-même dotée de cheveux bouclés. Mais dans la mesure où cela ne semble pas devoir être le cas pour l’instant, il faut au moins que ces princesses soient différentes les unes des autres.»

Tu seras lisse, ma fille

Dans Beauté Fatale, Mona Chollet, qui analyse l’impératif de beauté féminine dans la société, écrit:

«Les films, les feuilletons, les émissions de télévision, les jeux, les magazines, parce qu’ils impliquent une relation affective, ludique, aux représentations qu’ils proposent, parce qu’ils mettent en branle les pouvoirs de la fiction et de l’imaginaire, informent en profondeur la mentalité de leur public, jeune et moins jeune

C’est a fortiori le cas des dessins-animés, où la relation est très fortement affective.

Il est crucial de proposer des modèles différents, physiquement ou psychologiquement: si l’on veut que tous les enfants puissent s’y retrouver, les princesses fictives ne doivent pas toutes ressembler à Cendrillon (blanche, grande, blonde, mince) et être femmes au foyer (Blanche-Neige, Cendrillon). Disney a fini par mettre en scène une princesses amérindienne (Pocahontas), asiatique (Mulan), ou noire (Tiana, qui n'a pas convaincu tout le monde étant donné qu'elle passe les trois-quarts du film transformée en grenouille, et que l'histoire fait appel à de nombreux clichés sur les afro-américains). Mais les boucles?

Lisses vs boucles

Vous vous dites peut-être «hé, les boucles, c’est pas non plus un modèle hyper important». Les petites filles (ou les moins petites filles) ayant les cheveux bouclées se sentent souvent différentes, si ce n’est anormales, vaguement inconventionnelles [1]. Sur le site de l’Express, qui vient de créer un «Club des bouclées», plusieurs lectrices confient avoir mis du temps à «accepter leurs boucles».

«Les cheveux lisses sont rarement un sujet de conversation chez les petites filles, estime Peggy Orenstein. Les cheveux bouclés en revanche, le sont. Il m’arrive fréquemment d’avoir des questions et des remarques sur mes cheveux de la part des petites filles que j’interviewe. Et celles qui ont également les cheveux bouclés me donnent des conseils pour m’occuper des miens, m’en demandent…»

Elle raconte avoir longtemps manqué d’un modèle aux cheveux bouclés, s’être sentie mal à l’aise avec cette tignasse qui ne semblait pas être la norme, et souligne que les boucles sont assimilées à une sorte de non-conformité:

«Avoir les cheveux lisses, c’est générique, c’est la base. Les boucles, non.»

Dans Peau noire, cheveu crépu: l'histoire d'une aliénation, Juliette Sméralda s'intéresse à la façon dont la domination ethnoculturelle des blancs (à travers la colonisation) s'est en partie exercée par des critères physiques, comme les cheveux lisses. Elle évoque «l'empreinte, sur le corps et le cheveu des dominés, des modalités concrètes de l'exercice de l'influence des dominants»: autrement dit, la façon dont le choix ne leur est laissé qu'entre l'exclusion et le lissage.

Une domination par le cheveu lisse dont témoigne aussi le comédien Chris Rock dans son documentaire Good Hair. Un film dédié aux coiffures des afro-américaines dont il a eu l'idée quand sa petite fille lui a demandé pourquoi elle n'avait pas «des bons cheveux», c'est-à-dire des cheveux lisses:

Un personnage, une héroïne à la toison moutonnante est presque toujours le symbole de quelque chose –comme Rebelle, qui n’aurait peut-être pas si bien porté son nom avec des cheveux raides. «Cette héroïne est une mal-peignée», note l’anthropologue Françoise Gründ-Khaznadar, co-auteure de Les cheveux: signe et signifiant. Pour cette ethnologue, les boucles apparaissent comme le signe d’une liberté sauvage, là où le lisse «est un signe de sociabilisation». Dans l’imaginaire, «la personne se plie aux règles de la société dans laquelle elle vit. La société dominatrice trouve que c’est mieux d’avoir les cheveux lisses».

Surveiller et punir les cheveux

«Même lorsqu’elles sont à la mode, les boucles doivent être organisées, domptées, souligne Peggy Orenstein. Dans l’émission de téléréalité américaine Millionaire Matchmaker, les candidates aux cheveux bouclés qui veulent être choisies pour qu'on les aide à trouver un homme doivent obligatoirement se lisser les cheveux.» Des journalistes télé sont aussi parfois intimées de se lisser les cheveux pour avoir l’air moins brouillon, ou de les attacher.

Cet «ordonnancement», cet assagissement des boucles est d’ailleurs ce qui est promis par tant de produits pour les boucles: dompter les boucles rebelles, maîtriser les frisottis, assagir… et par le business du lissage. Chez L’Oréal, Patricia Pineau explique que les consommateurs achètent leur produit en fonction de leur frisure, et pas de leur couleur de cheveux (il y a 8 degrés de frisure, du raide au crépu):

«Beaucoup de femmes considèrent qu’il y a un vrai atout dans les cheveux bouclés. Beaucoup les aiment et les trouvent belles. Mais c’est une fois que c’est discipliné, maîtrisé».

Les femmes aux cheveux bouclés semblent se conformer moins aisément à l’impératif de beauté décrit par Mona Chollet dans Beauté Fatale. Elles restent naturelles, à l’instar de Merida. Mona Chollet cite la sociologue américaine Laurie Essig: 

«Dans la culture américaine, la beauté est à la fois une question de supériorité génétique et quelque chose à quoi il faut travailler.»

Elle ajoute: 

«Ce qui inspire le respect, ce sont à la fois les efforts fournis pour se conformer au modèle dominant et ce qu’on identifie comme une extraction de qualité.»

L’impératif du beau, juge Peggy Oggenheim, se fait de plus en plus pressant au fur et à mesure que le poids du marketing, des cosmétiques, des égéries, grandit.  

«La définition de ce qui est beau est de plus en plus étroite et de plus en plus artificielle. Les femmes ont de plus en plus de pouvoir dans tous les domaines, mais elles doivent sempiternellement prouver leur féminité, par l’artifice. Le naturel doit donc être banni.»

Et les boucles sont comme un jaillissement du naturel. Qu’il faut dompter.

Disney a fait un pas vers la diversité avec La princesse et la grenouille. La compagnie en fait un autre vers le féminisme grâce à Rebelle.

[ATTENTION SPOILER]

Il n’est sans doute pas anodin que l’héroïne rousse et bouclée finisse sans avoir à s’attacher les cheveux. Sans avoir non plus, à s’attacher un mari. A la fin, elle vécut heureuse sans mariage ni enfants, mais sans doute en couchant avec beaucoup de princes et de roturiers. Les cheveux lâchés.

Cécile Dehesdin et Charlotte Pudlowski

[1] Nous, on est contentes de nos boucles hein, mais ça ne fait pas si longtemps. Retour à l'article.