Culture

Rousseau savait lyre (et écrire)

Jean-Marc Proust, mis à jour le 05.08.2012 à 9 h 06

Dans l’ombre de son oeuvre philosophique, Jean-Jacques Rousseau ambitionna longtemps une carrière de musicien. Son opéra, «Le Devin du village», remporta un vif succès. L’oeuvre s’inscrit dans la vive «querelle des bouffons» qui opposa les styles français et italien.

«Jean-Jacques Rousseau méditant dans un parc», de Alexandre Hyacinthe Dunouy

«Jean-Jacques Rousseau méditant dans un parc», de Alexandre Hyacinthe Dunouy

Dans nos bibliothèques traîne souvent un ouvrage de Rousseau. Le Genevois en serait flatté. Autant qu’il serait déçu d’être absent de nos iPod: Jean-Jacques s’est d’abord vu musicien. Jean Ferrari, professeur à l’Université de Dijon observe:

«Si, pendant la vingtaine d’années qui a précédé le Discours sur les Sciences et les Arts, on avait demandé à Rousseau quelle était sa profession, il aurait répondu à coup sûr: musicien. Avant la révélation de son génie littéraire à presque quarante ans, les quelques pièces de théâtre ou de poésie qu’il avait écrites comptaient peu à côté de son obstination de compositeur.»

Ses débuts furent difficiles. Autodidacte, il essuie quelques déconvenues spectaculaires. Dirigeant une petite formation orchestrale, il produit une véritable cacophonie sous la risée générale.

«Quoi qu’on ait pu penser de mon prétendu talent, l’effet fut pire que tout ce qu’on semblait attendre. Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles» (Les Confessions).

Mais l’homme est laborieux autant qu’obstiné. Il copie de la musique, finit par composer et met au point un système de notation chiffrée destiné à simplifier l’apprentissage de la musique.

«Un ignorant qui ne savait pas même la musique»

En France, le maître incontesté est alors Jean-Philippe Rameau. Rousseau a passé de longues heures à déchiffrer son Traité d’harmonie. Il le rencontre en 1745 et lui donne à entendre son opéra, Les Muses galantes. Rameau se montre impitoyable, cassant, méprisant. Et accuse Rousseau de plagiat.

«Il ne laissa passer aucun morceau sans donner des signes d’impatience (...). Il m’apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde, soutenant qu’une partie de ce qu’il venait d’entendre était d’un homme consommé dans l’art, et le reste d’un ignorant qui ne savait pas même la musique.»

Humiliation: en 1732, Rousseau a déjà subi une semblable accusation de plagiat pour une cantate de jeunesse. Des années après, certains douteront que Le Devin du village soit de lui. Le mépris de Rameau est d’autant plus violent que Rousseau se pose presque en disciple et non en rival. Rameau a-t-il pris ombrage du fait que Diderot et D’Alembert aient confié à Rousseau la rédaction des articles musicaux de l’Encyclopédie? C’est possible. Quoi qu’il en soit, après cette première rencontre, une solide inimitié s’installe.

1752: Rousseau, ce bouffon

Quelques années après, la querelle s’enflamme. En 1752, des représentations de La Serva padrona à l’Académie royale de musique déclenchent un véritable scandale. Face à la tragédie lyrique française, cette oeuvre de Pergolèse tranche par son côté bouffon, sa drôlerie, sa simplicité. Aussitôt, la «Querelle des bouffons» oppose les tenants de la musique française, qui «se rassemblent sous la loge du roi, et ceux de la musique italienne qui les moquent sous celle de la reine», souligne Jean Ferrari. Le classicisme et son prestige d’un côté, la spontanéité avec ses mélodies et sa simplicité de l’autre.

Aujourd’hui, la violence du débat semble dérisoire mais c’est sans doute qu’elle en couve un autre, pré-révolutionnaire. Les partisans de la musique française, qu’incarne Rameau, louent l’«ordre naturel» de l’harmonie, le classicisme étant garant de l’ordre établi (partant de la royauté). Dans le camp opposé, la musique «nouvelle» accompagne la pensée des Lumières; il y souffle un vent de liberté. Deux visions de la «nature» s’affrontent.

Bien sûr, Rousseau s’emballe: «La comparaison de ces deux musiques (...) déboucha les oreilles françaises», affirme-t-il. Le philosophe s’empresse de célébrer les vertus de la musique italienne et s’en prend à Rameau.

«La démarche essentielle de Rousseau dans l'élaboration de sa pensée musicale sera de prendre le contrepied de son ennemi en substituant partout l'esthétique à la science, analyse Michael O'Dea, professeur à l’University Collège de Dublin. Aux yeux de Rousseau, l'intérêt des théories de Rameau est d'ordre purement technique: il s'agit de la description d'un phénomène physique dépourvu de tout contexte humain. Pour lui, ce qui manque dans l'oeuvre de Rameau, c'est donc surtout une véritable dimension affective.»

Une «horrible innovation»

C’est dans ce contexte qu’intervient la création du Devin du village. Dans les Confessions, Rousseau met en avant une inspiration «italienne», inscrivant rétrospectivement son oeuvre dans la querelle qui fait rage. Il souligne par exemple le souvenir ému d’opéras entendus en Italie, se demandant «comment on pourrait faire pour donner en France l’idée d’un drame de ce genre».

Son opéra? Rien moins qu’un «genre absolument neuf, auquel les oreilles n’étaient point accoutumées». Il glousse, ravi de son «horrible innovation».

Rousseau pense surtout aux récitatifs, qu’il veut proches du débit de la parole, loin du «caractère déclamatoire et traînant (du) récitatif à la française», observe Alain Grosrichard [1]. Mais cette «horrible innovation n’en est pas vraiment une: elle évoque en fait un retour au “parlar cantando” des premiers opéras», ceux de Peri ou Monteverdi.

Ces récitatifs n’ont «rien de révolutionnaire, confirme le chef d’orchestre Hugo Reyne, qui a plusieurs fois dirigé l’oeuvre. Rousseau devait surtout être satisfait d’avoir donné, sur la partition, des indications très précises pour les chanteurs: “ferme”, “douloureux”, avec “ironie et dépit”... Ce qui est évidemment précieux pour l’interprétation aujourd’hui! Mais Rameau faisait parfois de même...»

Loin d’être une attaque en règle de la musique française, Le Devin est plutôt une oeuvre simple d’accès, distrayante, en un mot: populaire. Elle se démarque de la tragédie lyrique, à l’intrigue lourde et malaisée à comprendre: pas de dieux ni de mythologie ici, mais une idylle entre de simples bergers.

Hugo Reyne:

«Le Devin dure moins d’une heure, c’est un intermède. Sa musique est simple, fraîche, naïve même. Elle s’adresse au grand public, ce qui explique son succès. On peut aussi dénigrer Rousseau et estimer qu’il ne pouvait pas faire mieux et surtout pas égaler Rameau! Les musiciens voient bien le décalage entre les deux compositeurs. Mais ce qui compte sans doute davantage, c’est l’opposition entre musique savante et populaire. C’est toujours vraie aujourd’hui: la musique contemporaine, hyper intellectuelle, ne touche pas le public à la différence d’une simple chanson...»

Succès fatal

Loin des ferments pré-révolutionnaires, Le Devin commence par triompher devant Louis XV. Créé en octobre 1752 à Fontainebleau, résidence automnale de la cour, l’opéra plaît au Roi. Et à Madame de Pompadour qui, dans une représentation privée jouera le rôle –travesti donc– de Colin. En 1753, la reprise à l’opéra confirme l’enthousiasme du public.

Fort de ce triomphe, Rousseau aurait pu alors embrasser une carrière de compositeur en vue.

Louis XV lui accorde une audience; une pension lui serait promise. Or, Rousseau décline cette invitation. D’abord par timidité et peur d’être gauche. Ensuite parce qu’accepter cette pension revenait à en subir le «joug (...): adieu la vérité, la liberté, le courage». Enfin, et c’est le plus inattendu, par... incontinence. Affecté d’un «fréquent besoin de sortir» pour se soulager, infirmité qui le tient «écarté des cercles» mondains, Rousseau se voit déjà en train de se tortiller face au Roi:

«L’idée seule de l’état où ce besoin pouvait me mettre était capable de me le donner au point de m’en trouver mal, à moins d’un esclandre auquel j’aurais préféré la mort. Il n’y a que les gens qui connaissent cet état qui puissent juger de l’effroi d’en courir le risque.»

Et voici comment, pour des raisons qui tiennent de l’être et de l’urètre, Rousseau ne se rend pas au rendez-vous royal. On lui fait savoir que le roi, qui n’aime pas la musique, chante ses «airs toute la journée avec la voix la plus fausse de son royaume». Et Rousseau de se plaire à imaginer qu’il s’agit de ces vers:

«J’ai perdu mon serviteur;

J’ai perdu tout mon bonheur.»

Nul n’est devin en son propre pays

Aggravant son cas, Rousseau relance la guerre des Bouffons en novembre 1753, en publiant une Lettre sur la musique française, vigoureux plaidoyer pour l’italienne, un texte polémique et partial qui lui vaudra de durables ennuis: on lui refuse ses entrées à l’Opéra (qui, en tant que compositeur lui sont dues), les musiciens brûlent son effigie. Ce texte «souleva contre moi toute la nation qui se crut offensée dans sa musique».

Rousseau a alors lancé un débat qui n’est sans doute pas clos aujourd’hui.

«Rousseau a ouvert la voie à la musicologie allemande qui a pu ensuite dénigrer la musique française, regrette Hugo Reyne. Aujourd’hui, nous sommes assujettis à la domination de Bach, Mozart, Beethoven et les Français n’aiment pas leur musique... Je lui en veux d’avoir tracé ce chemin-là!»

On l’aura compris: le Devin du village est une rareté. Raison de plus pour aller l’entendre le 7 août 2012 à La Chabotterie (Vendée), avec la Simphonie du Marais, sous la direction d’Hugo Reyne. Places: de 10 à 18 euros (gratuit pour les moins de 7 ans). Le spectacle sera suivi d’un feu d’artifice sur une musique de... Rameau.

A noter également, la création de JJR (Citoyen de Genève), opéra en un acte ou divertissement philosophique en sept scènes et une huitième-vaudeville de Philippe Fénelon, au Grand-Théâtre de Genève en septembre 2012.

Jean-Marc Proust

[1] Les Confessions, 2 volumes Garnier Flammarion. Retourner à l’article

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte