Economie

Un peu de sang-froid face à la crise

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 31.07.2012 à 6 h 56

Les psychodrames ridicules qui se succèdent de semaine en semaine n'apporteront aucune réponse à la crise de l'euro et de l'Europe. Cessons de dramatiser et construisons enfin une Union qui prend conscience d'elle-même.

REUTERS/Susana Vera

REUTERS/Susana Vera

Marre de la crise! Il y a à peine une semaine, nous étions fichus, au fond du trou: aucun moyen d’en réchapper! En quelques mots, ceux de Mario Draghi assurant la BCE qu’il ferait «tout» pour préserver la zone euro, l’horizon s’est éclairci: nous voilà sauvés! Dans un cas, nous avons eu un déferlement médiatique: enfin la chute! Ou, comme le dit Nouriel Roubini, «la tempête parfaite» (perfect storm). D’autres auraient dit la «lutte finale». Les mêmes ont moins prêté attention aux propos de Mario Draghi avant que les Bourses ne manifestent leur regain d’optimisme.

Le début d'un consensus politique

Pas question bien sûr de nier la gravité de la crise, d’être optimiste ou pessimiste. Mais il faut simplement éviter de perdre la tête au gré des marches et contre marches que nous imposent les marchés. Pour ce qui me concerne, je crois dur comme fer, depuis le début des hostilités, que la crise obligera l’Union européenne à se structurer, à exister davantage, à prendre enfin conscience d’elle-même. Bref, à bâtir ce qu’il eut fallu bâtir dans la foulée de l’adoption de l’euro. Nécessité faisant loi, le refus d’aller de l’avant signifierait le choix de l’abîme, c’est-à-dire la régression et la misère. J’ai toujours pensé qu’en la circonstance le souverainisme est le meilleur allié des marchés.

S’ouvre donc de nouveau une semaine dite «décisive». Une fois de plus? Disons plutôt un jalon supplémentaire. Mais avec une avancée significative: la prise de position de «Super Mario», attribuant à la BCE le rôle que la plupart des pays de l’euro zone voudraient lui voir remplir et que continue de lui refuser la Bundesbank. On s’approche donc d’une BCE garante du système européen en dernier ressort. Et, avec le fonds de solidarité agissant comme une banque, nous allons vers la mutualisation des dettes souveraines. Il faut donc être attentif cette semaine à la tournée de Mario Monti à Berlin et en Finlande, de même qu’à la rencontre de Mario Draghi et François Hollande. Car il s’agit maintenant de consolider un consensus politique que les dernières déclarations en date d’Angela Merkel, François Hollande et Mario Monti ont permis d’apercevoir.

Un ennemi invisible

Il y a dans cette crise quelques invariants qu’il faut garder à l’esprit. En premier lieu, le contexte reste celui d’une guerre des monnaies. Se joue la place respective, dans la hiérarchie de la première moitié du vingt et unième siècle, des Etats-Unis, de la Chine et de l’Europe. L’enjeu, en préservant l’euro, est de nous éviter d’être soumis à terme à un condominium dollar/yuan. En second lieu, tout sera fait, et continuera d’être fait, par un certain nombre de fonds spéculatifs pour rayer l’euro de la carte. Ce n’est pas céder aux théories du complot que de garder en tête cette grille de lecture. Les déclarations de leurs responsables sont très explicites.

François Hollande avait parlé d’un «ennemi invisible, le monde de la finance». Au-delà de la dangerosité d’une formule trop simple, la réalité qu’elle recouvre est bien celle d’une alliance entre Wall Street et la City. Depuis le départ, les financiers de ces deux places fortes considèrent que le concept même d’une monnaie unique non reliée  à un état fédéral ne peut pas fonctionner; et partant, doit donc être condamné. Cet argument est pertinent, mais il ne doit pas conduire à empêcher les pays de la zone euro à s’unir progressivement comme ils tentent de le faire. Du coté de la City, on ne peut pas ne pas se souvenir que la permanence historique de la politique britannique a toujours été d’éviter toute unification sur le continent européen. Ce pourquoi la Grande Bretagne a toujours agi pour que l’Union européenne ne soit qu’une simple et vaste zone de libre  échange.

«La tempête parfaite»

Le monde de la finance donc? A preuve, le pronostic de Nouriel Roubini sur ce qui nous attend désormais. Selon lui, la prochaine étape verra les investisseurs tester la détermination de la Banque Centrale. Donc ils devraient vendre d’énormes quantités de titres pour obliger la BCE à s’engager sur une échelle beaucoup plus vaste. C’est cet engagement qui sera combattu par ceux que Wolfgang Schaüble appelle «les faucons», ceux qui, en Allemagne et dans d’autres pays du Nord, voudraient limiter l’euro zone à l’Europe vertueuse, excluant les pays du sud.

Qui va gagner? Il y a, à ce stade, des éléments politiques favorables, d’autres hostiles. Mais pour tout le monde, une seule et même question: quand et par quel miracle le retour de la croissance?

Ce qui a favorablement changé dans le paysage politique est l’attitude américaine. Wall Street n’est pas le Washington d’Obama. Et l’intérêt absolu de ce dernier, à cent jours de l’élection présidentielle, est de voir l’Europe se redresser et redevenir un facteur de stabilité et de croissance. D’où la tournée cette semaine de Tim Geithner, Secrétaire au Trésor. D’où, n’en doutons pas, les pressions conséquentes exercées sur le gouvernement allemand pour qu’il résiste aux Saint-Just qui peuplent la Bundesbank. C’est un point capital. La dernière fois que les Etats-Unis avaient exercé une pression stratégique sur l’Allemagne, cela avait conduit au remplacement de Willy Brandt par Helmut Kohl sans processus électoral, mais par le miracle d’un changement de coalition. Nous n’en sommes plus là bien sûr. Disons simplement que Barack Obama, dans le jeu intérieur allemand, contribue à aider Angela Merkel. S’ajoute le nouveau contexte européen incarné par Mario Monti et François Hollande. L’un et l’autre jouent le jeu d’une Europe plus consensuelle, qui ne soit plus soumise aux directives de «Merkozy».

Lassitude des opinions

Ce qui va moins bien,  c’est le lent glissement d’une partie de l’opinion allemande lassée de l’interminable crise grecque et refusant de lier son sort à l’Espagne et à l’Italie. Le fait que le vice chancelier, promptement corrigé par Wolfgang Schaüble, ait cru bon de critiquer Mario Draghi montre que les tensions politiques s’avivent en Allemagne. En France, François Hollande parle «d’intégration solidaire». Mais une partie du PS n’est pas sorti de son «nonisme» et la droite peut être tentée de rendre à la gauche la monnaie de sa pièce en rejetant «le paquet européen»  - pacte de stabilité et pacte de croissance – que François Hollande souhaite soumettre au Parlement à la rentrée. Ainsi les deux piliers de la construction européenne, s’ils sont entrés dans un jeu plus équilibré et plus constructif, n’en sont pas moins affaiblis par des opinions impatientes ou lasses.

Reste maintenant la question centrale: comment retrouver le chemin de la croissance? La récession guette  tout le monde, tandis que les politiques d’austérité, notamment en Espagne, ont atteint leur point limite. Comme l’a, à plusieurs reprises, rappelé Paul Krugman, les nouvelles mesures d’austérité prises en Espagne ne seront non seulement d’aucun secours mais peuvent provoquer des troubles politiques que nous serions bien en peine, ensuite, de contrôler. Si bien que la prochaine étape des discussions européennes portera sans doute immanquablement sur l’étalement nécessaire des politiques de retour à l’équilibre.

On savait dès le départ que les délais imposés à la Grèce n’étaient pas tenables, faute pour celle-ci de disposer d’un Etat digne de ce nom. On sait maintenant que les délais imposés à l’Espagne sont absurdes. Il sera donc impératif de moduler les délais en fonction des situations relatives de chaque pays, de façon à laisser la place à des mesures qui permettent à l’économie de revivre. Mais, avant cela, les gouvernements devront faire la preuve qu’ils sont au moins animés de la même détermination que Mario Draghi  à «tout faire» pour préserver l’euro. A lui seul le président de la BCE à montré le chemin. Encore faut-il qu’à sa suite les gouvernements acceptent d’agir. Après tout, ils ont été élus pour cela.

Jean-Marie Colombani

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