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Internet, le bébé du gouvernement américain

Farhad Manjoo, mis à jour le 31.07.2012 à 6 h 57

Les conservateurs américains attribuent à tort aux entreprises privées tout le mérite de la création d’Internet. Alors qu'en réalité, le gouvernement a aussi joué un grand rôle dans la naissance du web.

INTERNET  Aubergene via Flickr CC License by

INTERNET Aubergene via Flickr CC License by

Début juillet, le président Obama a souligné que les hommes et femmes d’affaires fortunés devaient une partie de leur succès aux investissements du gouvernement dans l’éducation et les infrastructures de base. Il a évoqué les routes, les ponts et les écoles.Puis il a choisi l’illustration la plus parlante d’immenses opportunités commerciales nées de l’investissement public: Internet. C'est ce qu'a expliqué Obama:

«Internet ne s’est pas inventé tout seulLa recherche publique a créé Internet, pour que toutes les entreprises puissent gagner de l’argent grâce à lui.»

Jusqu’à une période récente, cette déclaration n’aurait pas déclenché de polémique. Dans la sphère des nouvelles technologies, chacun sait qu’Internet est né dans les années 1960, quand une équipe de pionniers de l’informatique de l’Advanced Research Projects Agency du Pentagone a mis en place ARPANET, le premier réseau d’ordinateurs qui utilisait la «commutation de paquets» —un système de communication qui divise les données et les envoie par plusieurs chemins à leur destination, et qui forme le fonctionnement de base de l’Internet actuel.

Beaucoup s’accordent à penser que les chercheurs qui travaillaient sur ARPANET ont créé beaucoup des caractéristiques d’Internet, y compris le TCP/IP, le protocole qu’utilise le réseau aujourd’hui. Dans les années 1980, ils ont joint divers réseaux publics et universitaires en utilisant les protocoles TCP/IP—donnant ainsi naissance à un seul réseau mondial, Internet.

Le rôle du gouvernement nié

Mais tout à coup, voilà que le rôle du gouvernement dans la création d’Internet est remis en question. «L’idée que le gouvernement a lancé Internet est une légende urbaine» réfute en effet Gordon Crovitz, ancien éditeur du Wall Street Journal, dans un éditorial du Journal daté du 22 juillet et largement relayé.

Crovitz estime en réalité que «tout le mérite» de la création d’Internet revient à Xerox, dont le centre de recherches de la Silicon Valley, Xerox PARC, a créé le standard Ethernet ainsi que le premier ordinateur à interface graphique (qui a notoirement inspiré le Mac d’Apple). Selon Crovitz, non seulement le gouvernement n’a pas créé Internet, mais il a même ralenti son arrivée—les chercheurs auraient été enquiquinés par les «bureaucrates» qui barraient la route au succès du réseau:

«Il est important de comprendre l’histoire d’Internet car on l’évoque trop souvent à tort pour justifier l’interventionnisme du gouvernement.»

Je lui donne raison sur un point: il est vraiment important de comprendre l’histoire d’Internet. Dommage que cela n’ait pas l’air de l’intéresser.

Quasiment tout l’article de Crovitz est d’une délirante ineptie. Il se trompe sur l’histoire de base, il se trompe sur les technologies qui définissent Internet, et, surtout, il passe à côté de l’importante interaction entre fonds publics et privés nécessaire à toutes les grandes avancées technologiques modernes.

L'union fait la force

Si l’on se penche sur l’histoire d’Internet, on constate que le gouvernement y est présent à chaque étape. Les chercheurs qui travaillent directement pour le gouvernement et dans des laboratoires universitaires financés par des fonds publics ont figuré parmi les premiers de la planète à imaginer un réseau à l’échelle mondiale, et, au début, ils ont été les seuls à travailler à l’élaboration d’un truc aussi saugrenu.

Et ce n’est pas valable uniquement pour Internet. Décortiquez votre smartphone et vous trouverez le résultat de recherches publiques au cœur de chacun des composants, de la batterie à la puce du GPS en passant par le microprocesseur et l’interface multi-tactile.

Cela ne signifie pas que tout le mérite de la fabrication de votre téléphone revient au gouvernement. Mais cela signifie que le président Obama a raison—dans le domaine des nouvelles technologies, personne n’arrive à rien tout seul.

Les produits utiles sont généralement le fruit d'années de recherches menées par des gens intelligents dans diverses institutions: laboratoires publics, laboratoires universitaires et campus privés de R&D. L’histoire d’Internet, comme celle de beaucoup d’autres choses qui rendent notre monde tellement magique, prouve que dans le secteur technologique, l’union fait la force.

Si vous voulez savoir qui a fabriqué Internet et pourquoi, il existe quelques sources majeures à consulter. Si vous avez du temps, lisez Les sorciers du Net, le récit de référence de la fondation du réseau mondial, par Katie Hafner et Matthew Lyon.

Si vous êtes pressés, voyez A Brief History of the Internet, écrit par beaucoup des scientifiques qui ont travaillé sur le système à ses débuts. Les nombreux articles Wikipedia sur l'histoire d'Internet sont aussi assez utiles. Toutes ces sources démentent la théorie ridiculement partisane de Crovitz selon laquelle c’est Xerox qui a créé Internet, pas le gouvernement.

Internet, mode d'emploi

Certaines des erreurs de Crovitz semblent être dues à son ignorance du domaine technologique; en avançant que les machines à interface graphique de Xerox étaient d’une certaine manière responsables de la création d’Internet, Crovitz semble confondre Internet et le World Wide Web.

Le Web est le système de documents interconnectés, généralement graphiques, que vous voyez dans un navigateur Web —des sites comme Slate par exemple. Internet est le réseau sur lequel se déplacent le Web et d’autres systèmes de communication —mails, messageries instantanées, partage de fichiers. Internet existait avant le Web.

À d’autres moments, Crovitz se perd dans ce qui ressemble fort à de la malhonnêteté intellectuelle délibérée. Il mentionne mine de rien que «Vinton Cerf a développé le protocole TCP/IP,» mais il passe à la fois sur l’importance de ce développement et sur le rôle que le gouvernement y a joué. Le TCP/IP est le langage propre à Internet, l’unique moyen qui permette à deux ordinateurs, où qu’ils soient, de s’envoyer des messages. Dans ce sens, le TCP/IP est Internet.

De surcroît, Crovitz néglige de mentionner que quand Cerf a créé le TCP/IP, il l’a fait avec Robert Kahn, employé du département de la Défense, et que les deux travaillaient avec des financements publics.

Que penser d’Ethernet, le système de réseau de Xerox, à qui Crovitz attribue le mérite de la naissance d’Internet? Il a raison de dire qu’Ethernet a sûrement joué un rôle crucial dans l’adoption généralisée des ordinateurs en réseau.

Mais comme le souligne Timothy Lee, d'Ars Technica, Ethernet relie différents ordinateurs en un seul réseau et ne relie pas différents réseaux en un seul plus vaste—ce qui est la définition d’Internet. Qualifier Ethernet de fondation d’Internet revient à dire que les trottoirs sont les fondations du système de transports actuel. Certes, les trottoirs sont importants pour vous balader dans le quartier, mais ils ne jouent pas un bien grand rôle dans votre trajet Paris-New York.

Le gouvernement comme recours

L’affirmation de Crovitz selon laquelle le gouvernement a ralenti le développement d’Internet est aussi complètement crétine. En fait, si vous voulez vraiment reprocher à quelqu’un d’avoir mis des bâtons dans les roues d’Internet, vous auriez tout à gagner en pariant sur la plus grande entreprise privée du pays —AT&T. En 1960, un ingénieur du nom de Paul Baran a eu l’idée d’un réseau de commutation de paquets.

Baran travaillait pour la RAND Corporation, think-tank financé par le gouvernement, et il cherchait un moyen de créer des réseaux qui survivraient à une catastrophe. Baran avait constaté que les infrastructures de communication les plus basiques du pays —surtout le réseau téléphonique entretenu par AT&T— comportaient plusieurs points vulnérables. Si l’on retirait certaines machines centrales, tout le réseau tombait en panne.

Il imagina un réseau décentralisé, où chaque point serait connecté à chaque autre de multiples façons—votre message de New York à San Francisco y serait divisé en paquets et pourrait passer par Chicago, la Nouvelle Orléans, Atlanta, Tampa ou St Louis. Si l’un de ces nœuds était supprimé, la plus grande partie de votre message serait transmise et le réseau survivrait.

Comme on peut le lire dans Les sorciers du Net, quand Baran présenta son idée à AT&T, les ingénieurs le prirent pour un cinglé. Ils lui opposèrent qu’il n’avait pas la moindre idée de la manière dont on gérait un système de communication, et résistèrent farouchement à l’idée de créer un réseau de commutation par paquets. C’est la raison pour laquelle la tâche échut au gouvernement fédéral —le département de la Défense dut créer Internet parce qu’une entreprise privée refusait de le faire.

Ne pas nier l'importance des initiatives privées

Des décennies plus tard, il est facile de reprocher à AT&T de n’avoir pas su voir plus loin que le bout de son nez. À l’époque cependant, la décision de l’entreprise semblait parfaitement raisonnable. Baran proposait quelque chose de complètement radical—quelle personne saine d’esprit ferait passer un message New York-San Francisco par tant de chemins différents? Et pourquoi apporter de tels changements quand les vieilles méthodes d’AT&T fonctionnaient si bien pour remplir ses objectifs (c’est-à-dire construire une affaire rentable)?

En d’autres termes, créer quelque chose d’aussi grandiose et inconnu qu’Internet n’était tout simplement pas envisageable pour une entreprise privée. L’ampleur du projet était trop importante, et la rentabilité trop incertaine.

Et c’est aussi vrai des premiers pas de la plupart des technologies. C’est l’armée qui a créé l’lENIAC, le premier ordinateur multi-usages du monde —et ce ne fut que quand elle eut fait la preuve de l’intérêt de l’idée qu’IBM se jeta dans la mêlée. Apple commença à travailler à une interface multi-tactile dans les années 2000, mais pas avant des décennies de recherches menées par d’autres laboratoires, notamment de nombreux chercheurs financés par le gouvernement.

C’est l’armée américaine qui a développé et lancé le réseau de satellites qui forment le Global Positioning System (GPS)—et ce n’est qu’ensuite que les entreprises technologiques s’en sont emparées pour en faire l’usage spectaculaire que l’on connaît.

Il ne s’agit pas ici de nier l’importance des entreprises privées dans le domaine des nouvelles technologies. Apple, Facebook, Amazon, Google, Microsoft et toutes les start-ups de la Silicon Valley méritent qu’on reconnaisse leur rôle dans la création des merveilles technologiques actuelles.

Mais aucune d’entre elles n’aurait pu arriver à grand-chose sans le travail de pionnier effectué par le gouvernement. Internet, le Web, le microprocesseur, le GPS, les batteries, le réseau électrique —si vous avez bâti une entreprise prospère qui dépend de l’un des ces éléments, c’est que d’autres vous y ont aidé. Comme l’a dit un jour le président: vous n’avez pas fait ça tout seul.

Farhad Manjoo

Traduit par Bérengère Viennot

Farhad Manjoo
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