Economie

GM, Lehman, Chrysler et les parasites de la faillite

Daniel Gross, mis à jour le 02.06.2009 à 16 h 28

Le dépôt de bilan de General Motors est une mauvaise nouvelle pour tout le monde aux Etats-Unis - sauf pour les avocats, les comptables et les ronds-de-cuir, qui vont en profiter pour s'en mettre plein les poches.

Showroom de GM à Melbourne, en 2008. REUTERS/Mick Tsikas

Showroom de GM à Melbourne, en 2008. REUTERS/Mick Tsikas

Aux Etats-Unis, le système du dépôt de bilan est très efficace; surtout lorsqu'il s'agit de prendre en charge le chagrin de ceux à qui l'on devait beaucoup et qui, finalement, ne toucheront sans doute pas grand-chose.

Le code de la faillite met en place une hiérarchie des créanciers qui veut que dès que le haut de l'échelle touche un peu d'argent, les barreaux du bas en perdent. Souvent, des actionnaires sont tout simplement rayés de la liste, et les valeurs qu'ils possédaient reviennent aux créditeurs.

Parfois les entreprises peuvent se sortir de la faillite assez rapidement. C'est le cas lorsque le commerce est de petite taille, un magasin de chaussures, par exemple. Ou encore lorsque la plupart des discussions et des conflits relatifs à la façon de restructurer les dettes ont pu avoir lieu avant que le dépôt de bilan ne devienne officiel. Circuit City a déposé le bilan le 10 novembre 2008. La liquidation des magasins s'est achevée en mars. En mai, Systemax a racheté la marque Circuit City et son site Web. Affaire classée. Chrysler a déposé le bilan le 30 avril, et, selon les dépêches, le nouveau Chrysler pourrait renaître de ses cendres dès le mois prochain.

Mais toutes les faillites n'ont pas été aussi courtes, aussi douces et bien menées. Si les procédures sont contentieuses, ou si quelques sacs de nœud industriels et financiers doivent d'abord être démêlés, les procédures peuvent prendre des mois, voire des années, et le système devient soudain légèrement moins efficace. Créditeurs et débiteurs sont alors rejoints par une troisième équipe, connue pour la roublardise de ses joueurs: les costard-cravate, les avocats, les comptables, les sorciers de la finance, à qui l'on a demandé de réparer, de défendre, de liquider et de restructurer l'entreprise en faillite.

La plupart d'entre eux sont bien évidemment payés à l'heure. Et grâce à la transparence de notre système légal, nous connaissons l'exact montant de leurs honoraires. Chaque trimestre, des cabinets juridiques, des conseillers spécialistes du dépôt de bilan et des comptables adressent des notes de frais à la Cour des faillites, font état des services rendus et détaillent les sommes demandées. Les créditeurs peuvent tenter de s'opposer au règlement de ces factures: après tout, chaque centime versé à un juriste est un centime perdu pour les actionnaires. Reste que leurs protestations manquent souvent de virulence. Et que les cabinets juridiques ne font pas de ristournes aux entreprises au prétexte qu'elles sont en faillite.

La faillite d'Enron a entraîné près de 750 millions de dollars de frais. Lehman Brothers, qui a déposé le bilan en septembre dernier, s'avère être un échec tout aussi coûteux. Les quatre premiers mois que Lehman a passés sous la loi de protection des faillites se sont soldés par une demande d'environ 100 millions de dollars de frais facturés par une cohorte de cabinets juridiques. Le cabinet Weil Gotshal a demandé le règlement de 55 millions de dollars de frais pour le travail effectué entre le 15 septembre 2008 et la fin janvier 2009. Durant cette période, Harvey Miller, avocat et principal spécialiste de la faillite de ce même cabinet, a facturé 794,8 heures à raison de 950 dollars l'heure. Ses associés ont facturé leur travail de 495 à 600 dollars l'heure ; le personnel para-légal et celui venu en renfort, de 150 à 210 dollars l'heure. En plus de préciser combien chaque avocat et chaque membre de l'équipe devait toucher, le cabinet a aussi dressé la liste de ses travaux effectués: vendre des actifs, gérer les litiges, revendre les produits dérivés... Et le compteur tourne encore... En automne 2008, des experts ont annoncé que la faillite de Lehman pourrait générer jusqu'à ... 1,4 milliard de dollars de frais.

Au début des années 1990, quand je couvrais les affaires de la Cour des faillites, j'adorais éplucher les notes de frais des spécialistes. Les meilleures étaient celles rédigées par les plus maniaques d'entre eux, à savoir les comptables. Ils comptaient le nombre de minutes que chacun avait passé à travailler sur le dossier; puis ils comptaient le nombre de minutes que chacun avait passé à compter le nombre de minutes. Je me souviens d'une ligne dans la liste des frais, un service rémunéré plus de 10.000 dollars: la facture du temps passé à ... rédiger la facture.

Parmi les spécialistes travaillant d'arrache-pied dans les gratte-ciels de Midtown Manhattan, beaucoup se demandent si la faillite de General Motors (GM) ressemblera à celle de Chrysler (rapide, tranquille, un dossier très correct, mais qui ne nourrit pas son homme) ou à celle de Lehman (Hourra!). Les ouvriers, les managers et les concessionnaires de GM, eux, espèrent bien que leur entreprise imitera Chrysler: que les ratés de la machine ne nécessiteront qu'un court arrêt au stand. Mais comparée à GM, Chrysler n'était qu'une petite compagnie. Ses opérations ne s'effectuaient qu'aux Etats-Unis ou presque. Et, avec Fiat, il bénéficiait de l'appui d'une entreprise automobile au capital solide prête à agir. Comparé à Chrysler, GM a beaucoup plus de dettes, doit vendre ou se débarrasser de diverses activités à travers le monde, et n'a pas reçu d'offres directes de rachat ou de fusion. GM va devoir se restructurer seul; cela prend généralement beaucoup de temps. Et cela signifie que sa faillite va sans doute être plus longue et de nature hautement plus contentieuse que celle de Chrysler. Publiée dans le Huffington Post, une dépêche Bloomberg datée de février laissait entendre que la faillite de GM pourrait générer des frais s'élevant à 1,2 milliard de dollars.

C'est là une bonne nouvelle pour les cabinets juridiques spécialisés qui veulent faire de l'argent. Elle est moins bonne pour les actionnaires et les autres investisseurs à qui GM doit de l'argent. Chaque centime destiné à payer les conseils avisés d'un comptable aux honoraires exorbitants est un centime perdu. Et une bonne partie de l'argent qui aurait pu servir à rembourser les créditeurs ira payer les factures ... des rédacteurs de factures.

Daniel Gross

Image de une: Showroom de GM à Melbourne, en 2008. REUTERS/Mick Tsikas

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