Culture

Dickens s’invite dans Batman

Forrest Wickman, mis à jour le 27.07.2012 à 7 h 01

Sorti mercredi 25 juillet dans nos salles, The Dark Knight Rises comporte de multiples références littéraires aux romans et à l'univers de Charles Dickens.

Dark Knight Rises Warner Bros. photo Christian Bale

Dark Knight Rises Warner Bros. photo Christian Bale

Dès que le réalisateur Christopher Nolan et son frère et scénariste, Jonathan Nolan, ont fait savoir que The Dark Knight Rises était inspiré du roman de Charles Dickens, Paris et Londres en 1793 [titre original: A Tale of Two Cities; ce roman est paru sous plusieurs titres et versions en français], les spéculations ont envahi le Web. Quoi, entendrait-on les grognements de Batman à Gotham City dans «le meilleur et le pire de tous les temps»?

De quelles façons, explicites ou plus subtiles, The Dark Knight Rises puise-t-il dans l’œuvre de Dickens? La référence la plus directe à Paris et Londres en 1793 arrive à la fin du film, lors du (prétendu) enterrement de Bruce Wayne (alias Batman). Même sur un écran IMAX, il est difficile de distinguer le livre relié en cuir que le commissaire Gordon tient dans les mains. Il s’agit en fait du roman de Dickens sur la Révolution française. Plutôt que de citer le célèbre premier passage de l’ouvrage, Gordon passe directement aux lignes finales moins connues du roman: «Ce que je fais aujourd’hui est infiniment meilleur que tout ce que j’aurais fait dans l’avenir, et je vais enfin goûter le repos que je n’ai jamais connu.»

Un sacrifice pour l'avenir

Le choix de Gordon en guise d’oraison funèbre pour Batman est assez pertinent. Tout d’abord, ces lignes du roman de Dickens correspondent aux dernières pensées du personnage Sydney Carton, qui se prépare à l’ultime sacrifice pour ses chers et sa ville. Un sacrifice tout à fait comparable à celui que fait Batman. A la fin du livre, Sydney Carton parvient à prendre la place du personnage Charles Darnay, qui doit être exécuté. C’est là qu’il exprime la foi qu’il a en sa ville, tout comme Batman déclare la confiance qu’il porte à Gotham City tout au long de la trilogie. Voici le passage qui précède ces dernières lignes: «Je vois une cité splendide, une nation glorieuse et prospère sortir de cet abîme; et par ses luttes pour conquérir la liberté, par ses triomphes et ses défaites, je vois cette nation expier graduellement, puis effacer à jamais les crimes de cette époque sanglante, et ceux des temps anciens, qui ont engendré ses fureurs.»

Le jeune Anglais Sydney Carton, à l’instar du héros qu’est Bruce Wayne, est lui aussi orphelin. Ce qui s’inscrit dans le droit fil de Dickens. Dans The Dark Knight Rises, les orphelins abondent. Il y a Bruce Wayne, bien sûr. Mais dans le dernier volet de la trilogie, figure un nouveau venu: John Blake. Ce personnage est sur la même longueur d’onde que Batman, car ils ont en commun l’expérience d’avoir perdu leurs parents. John Blake retourne régulièrement à l’orphelinat où il a été élevé, un établissement qui manque de financements (sans doute en partie à cause des capitalistes cupides à la Dickens, avec des noms dickensiens: ce fourbe de Stryver doit être inspiré du personnage du même nom dans Paris et Londres en 1793).

Oliver Twist aussi

Certains de ces orphelins, attirés par la délinquance, évoquent la toile de fond d’un autre roman de Dickens: Oliver Twist. Et Selina Kyle (incarnée par Anne Hathaway), bien que le film ne parle pas de son passé, fait penser au Renard dans Oliver Twist. Les deux personnages ont évolué dans une ville pauvre et ont appris à se débrouiller tout seuls en passant maîtres dans l’art du pickpocket. En outre, les deux sont caractérisés par cette faculté à esquiver leurs responsabilités pour se tirer d’affaire. Oliver se fait arrêter pour un vol commis par Le Renard (ce dernier s’arrange de cette situation). De la même manière que Selina Kyle passe Batman à l’ennemi, Bane, pour rembourser ses dettes. Nous entrevoyons une bribe du passé de Kyle lorsqu’elle se noue d’amitié avec un jeune orphelin à qui elle apprend à voler une pomme. Elle lui conseille, comme Le Renard, de toujours s’assurer une possibilité de fuite.

Révolte populaire

Mais les références les plus frappantes à Paris et Londres en 1793 (ainsi qu’au contexte historique de la Révolution française) se trouvent dans les scènes de révolte populaire qui transpirent la haine et la vengeance. Comme dans le roman de Dickens, The Dark Knight Rises met en scène un peuple assoiffé du sang des riches qui l’ont dédaigné et exploité. Les pauvres arrachent les riches à leur maison et les traduisent devant des tribunaux irréguliers. Dans toute révolution, les condamnations sont imposées par les réclamations bruyantes de la foule plus que par la tenue d’un procès en bonne et due forme. Les accusés ont peu de chances de s’en sortir.

Comme le souligne Dana Stevens dans sa critique publiée sur Slate.com, dans le film de Christopher Nolan, les jugements comportent également une dimension kafkaïenne. En effet, Gordon et d’autres prisonniers n’ont que deux choix désespérés: «l’exil» ou «la mort... par l’exil» – belle touche d’humour noir. (Ailleurs, les références cinématographiques remontent à encore plus loin, allant jusqu’à Robin des Bois.) Quant à la manière de présenter à la fois le désir de justice sociale et la peur de sa manifestation concrète au sein d’un peuple révolté, c’est essentiellement à Charles Dickens que le doit le volet final de Batman.

Forrest Wickman
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