Demain, c’est promis, on vivra sans le sida

Une manifestation devant la Maison Blanche, le 24 juillet 2012. REUTERS/Kevin Lamarque

Une manifestation devant la Maison Blanche, le 24 juillet 2012. REUTERS/Kevin Lamarque

Message martelé lors de la XIXe Conférence internationale sur le sida: l’éradication de la pandémie est à portée de main. On peut en rêver. Mais qui peut y croire?

Le sida a ses messes. Et les messes du sida ont, comme toutes les autres, leurs rituels. De part et d’autre de l’autel et des micros la foi est là, elle qui réanime et réunit. En matière de sida, la cérémonie principale demeure, sans conteste, la «Conférence internationale». On y voit tous les deux ans se presser sur l’estrade les représentants de la science virologique et de la médecine, ceux de la politique et ceux des malades. Sans oublier les people spécialisés et médias.

La dix-neuvième édition se tient du 22 au 27 juillet à Washington. Avec ses 25.000 participants, elle est restée fidèle à la tradition instaurée en avril 1985 à Atlanta. Cette édition marque toutefois une rupture. Pour la première fois, on y évoque haut et fort la possibilité d’éradiquer l’objet même de la rencontre: ce virus qui en trente ans a infecté avant de tuer prématurément environ trente millions de personnes à travers le monde.

La fin de la pandémie? Un monde sans sida? On peut bien évidemment en rêver. On peut aussi prier pour le voir un jour. Mais, en toute rigueur, personne ne peut y croire; à commencer par ceux qui, au quotidien, luttent contre. Deux chiffres suffisent pour comprendre: on compte aujourd’hui plus de trente millions de personnes infectées (pour l’essentiel en Afrique subsaharienne) dont beaucoup ne savent toujours pas qu’elles sont contagieuses et près de trois millions de nouvelles contaminations annuelles. L’équation de l’éradication peut être aisément résumée comme vient de le faire à la Radiotélévision suisse romande le Pr Bernard Hirschel, ancien chef de l’unité VIH des Hôpitaux universitaires de Genève.

Eradiquer le VIH? En pratique, cela supposerait qu’à travers le monde toutes les personnes séropositives soient identifiées sans que l’on ait eu à user de la contrainte (à titre d’exemple, elles sont environ cinquante mille, en France, à ne pas l’être). Il faudrait en outre que toutes reçoivent (au plus vite et à vie) un traitement efficace. Associé à la circoncision, voire à la prise de médicaments curatifs-préventifs, le préservatif masculin devrait être utilisé de manière systématique dans les situations à risque (ce qui n’est plus le cas dans de nombreux milieux, notamment homosexuels). Il faudrait enfin obtenir (et ce serait peut-être le moins aisé) que le VIH ne parvienne pas à devenir rapidement définitivement résistant aux molécules antirétrovirales massivement utilisées pour le détruire. C’est notamment le cas aujourd’hui dans le sud et l’est du continent africain.

Comment, dès lors, envisager l’éradication à moyen ou même à long terme? Et surtout comment l’envisager quand on sait qu’à l’exception de la variole aucune éradication de maladie infectieuse transmissible virale n’a jamais été obtenue même quand on dispose de vaccins très efficaces et peu coûteux comme dans le cas de la rougeole, de la poliomyélite ou de l’hépatite B?

Toutes ces questions ne semblent guère émouvoir les orateurs principaux de la conférence de Washington. Devant les représentants de 190 pays et dans l’enthousiasme général, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton s'est engagée à ce que les Etats-Unis fassent émerger une «génération sans sida».

Dans un monde parfait...

La chef de la diplomatie américaine a fait un rêve: elle a demandé aux participants d’«imaginer le jour où nous ne serons plus frappés par cette terrible épidémie et par les coûts et les souffrances qu'elle nous impose depuis bien trop longtemps» [1]. Déjà en novembre 2011 Hillary Clinton avait évoqué le moment où aucun enfant dans le monde «ne naîtrait porteur du virus», et ce grâce à la généralisation des traitements des femmes enceintes séropositives. Le moment, aussi, où «plus les gens vieilliront, moins ils risqueront d'être contaminés» et où «ceux qui le seront devront être soignés pour ne pas contaminer les autres». Pour la secrétaire d’Etat, si le sida demeure «incurable» il ne doit plus être «une condamnation à mort». Comprenne qui pourra.  

«On peut toujours envisager la fin de la pandémie d’ici quelques années, estime le Pr Francis Barin, responsable du Centre national français de référence du VIH. On pouvait aussi l’envisager il y a trente ans quand on disait que si tout le monde utilisait des préservatifs il n’y aurait plus de transmission du virus. Or l’épidémie a continué sa progression. Dans un monde parfait, on peut éradiquer ce virus. Dans le monde où nous vivons, cela semble difficile.»

Une bonne part du rêve d’Hillary Clinton tient aux progrès bien réels réalisés en trente ans. C’est un véritable exploit, unique dans l’histoire de la médecine: identification de la maladie en 1981, découverte de l’agent infectieux et de ses modes de transmission en 1983, mise au point d’un dépistage sanguin en 1985, découverte des médicaments antirétroviraux en 1995 et généralisation progressive de leur usage au début des années 2000.

Ce mouvement peut-il se poursuivre? Peut-on même imaginer que l’épidémie est enrayée au seul motif que, si l’on en croit les Nations unies, le nombre des morts prématurées est passé de 1,8 million en 2010 à 1,7 million en 2011?     

A la différence notable d’Hillary Clinton, Bill Gates ne le croit pas. «La fin de l'épidémie est-elle en vue? Non. Disposons-nous des outils qui y mettront fin? Non», a-t-il déclaré à l’agence Reuters dans un entretien accordé en marge de la conférence de Washington.

Dans le cadre de la fondation qui porte leur nom, le cofondateur de Microsoft et son épouse, Melinda, sont depuis plusieurs années déjà fortement impliquée dans la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Bill Gates s'inquiète tout particulièrement des conséquences des difficultés économiques auxquels sont confrontés les pays les plus riches, principaux donateurs pour la recherche contre le sida et le financement des antirétroviraux destinés aux personnes infectées les plus pauvres.

Les pays pauvres contribuent davantage que les riches

Selon le rapport préparé par les Nations unies pour la conférence de Washington, le financement de la prévention et des traitements s’est situé à hauteur de 16,8 milliards de dollars en 2011. Près de la moitié de cette somme a été fournie par le monde développé, la contribution des Etats-Unis étant de l'ordre de 4 milliards de dollars. Les pays pauvres et émergents assument quant à eux une part de plus en plus importante de ce financement: il a été de 8,6 milliards de dollars en 2011 et a pour la première fois dépassé celui des pays riches.

L'ONU a fixé l'objectif des investissements dans le monde pour lutter contre l'infection à 24 milliards de dollars par an d'ici à 2015, soit neuf milliards de plus que les 15 milliards mobilisés en 2010. Seront-ils atteints? Et quel sera l’impact de l’actuelle crise économique et financière sur le financement de la recherche et des traitements? Sur ce thème, la conférence de Washington n’est pas sortie du registre incantatoire. «Nous vivons actuellement dans une période d'une incroyable incertitude quant au fait de savoir comment maintenir de solides financements», résume Bill Gates.

Effets pervers

Et quels que soient les progrès importants accomplis pour accroître le nombre de personnes traitées dans les pays les plus touchés, il estime que la pandémie ne pourra pas être vaincue par les seuls médicaments antiviraux. Selon lui, seul un vaccin efficace permettra de progresser vers l’éradication. Dans l’attente, il estime que personne ne doit penser que les outils actuels, thérapeutiques et préventifs, permettront de réaliser le rêve de la disparition du VIH. On pourrait même redouter que, médiatisée à très haute dose, l’expression de la croyance en un monde très prochainement débarrassé de ce fléau ait rapidement des effets pervers en termes de prévention individuelle et d’engagements financiers collectifs.

Porte-parole depuis trois décennies de la communauté médicale occidentale, l’immunologiste Anthony S. Fauci, 72 ans, dirige l'Institut américain des allergies et des maladies infectieuses. Il estime qu’il est possible, avec plus de science et plus d’argent, de relever l'«énorme défi» de l’éradication. Il a aussi eu cette adresse en direction des politiques et de Big Pharma: «Il n’y a aucune excuse scientifique permettant de dire que nous ne pouvons pas le faire.» Elton John a une autre solution. Il l’a proposée à tous et a chacun lors de la messe de Washington: «Plus que de l'argent et des médicaments, nous avons besoin d'amour.»

Jean-Yves Nau

[1] Pour sa part Marisol Touraine, ministre française de la Santé, a déclaré le 25 juillet à Washington: «Nous devons prévenir plus efficacement la contamination par le VIH. Nous devons trouver les solutions qui nous permettront de détecter et de traiter plus rapidement la maladie: je pense notamment à la prophylaxie pré-exposition, au dépistage précoce, ou à l’auto-diagnostic. Je veux dire clairement les choses: éradiquer l’infection par le VIH n’est plus une utopie.» Retourner à l'article

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