Economie

La France se fait payer pour emprunter: du jamais vu

Stéphanie Villers, mis à jour le 26.07.2012 à 16 h 10

Il y a bien quelque chose de détraqué sur la planète financière. La France en profite aujourd'hui pour ne plus payer d'intérêt sur ses emprunts à court terme. Mais est-ce une bonne nouvelle?

200 euros / Public Domain Photos

200 euros / Public Domain Photos

La France a emprunté depuis début juillet à des taux d’intérêt négatifs. Une première dans son histoire. Les emprunts à 3 et 6 mois ont affiché des rendements respectifs de -0,005% et -0,006%. Les investisseurs sont ainsi disposés à perdre de l’argent pour prêter à la France. Pourquoi?

Ce n’est pas tant l’excellence de la gestion des finances publiques françaises qui est saluée, que la volonté des investisseurs de se concentrer sur des actifs à la fois liquides et sans risque. Les investisseurs se sont d’abord précipités sur les obligations allemandes (Bunds), qui sont devenues la valeur refuge par excellence de la zone euro. Mais à force d’être acheté, le Bund allemand est apparu «trop» cher avec des rendements négatifs jusqu’à une échéance de deux ans. Cela commence à faire long. Alors, les opérateurs de marché ont cherché d’autres alternatives et ont exploré de nouveaux points d’ancrage. La France est alors apparue comme une zone d’investissement sans risque offrant une liquidité satisfaisante.

«Dysfonctionnement»

Pour le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, c’est «une bonne nouvelle, car cela montre la crédibilité de notre pays dans sa stratégie de retour à l’équilibre des finances publiques». Mais, il ajoute, «comme les émissions allemandes à taux négatifs, c’est aussi la marque d’un dysfonctionnement des marchés en zone euro». C’est ainsi davantage l’abondance de liquidité sur le marché, les tensions persistantes sur les dettes des pays périphériques et la baisse des taux d’intérêt de la Banque centrale européenne (BCE) qui ont entraîné les taux d’intérêt français en territoire négatif.

La BCE a abaissé, début juillet, de 25 pb son taux directeur et a ramené à zéro le taux de dépôt. Le taux directeur de la zone euro est à son point bas historique à 0,75%. Par ailleurs, les banques européennes ne sont désormais plus rémunérées en déposant leurs liquidités auprès des comptes de dépôts de la BCE. En agissant ainsi, la Banque centrale souhaitait inciter les banques à prêter davantage à l’économie réelle (aux entreprises et aux ménages). Mais, la courroie de transmission reste bloquée. Le secteur bancaire demeure réticent à relancer le crédit. En outre, les contraintes pour les investisseurs institutionnels (les banques, les assureurs, etc.) se sont considérablement durcies. Pour des raisons réglementaires mais aussi de politique interne d’investissement, la demande pour les emprunts d’Etat bien notés et liquides est devenue majoritaire.

L'Espagne et l'Italie font peur

Enfin, les taux d’emprunt négatifs pour la France et l’Allemagne reflètent aussi les inquiétudes des marchés quant à la capacité des dirigeants européens à trouver une issue à la crise de la zone euro. Lors du sommet des 28 et 29 juin à Bruxelles, des accords ont été annoncés pour plus de fédéralisme. Les prémisses d’une union bancaire ont été dessinées. La création du Mécanisme Européen de Stabilité (MES) était la solution pour éviter que l’Espagne s’embrase. Avec sa force de frappe de 500 milliards d’euros, il peut recapitaliser directement les banques sans alourdir les dettes publiques. Mais, la mise en œuvre se fait attendre. La Cour constitutionnelle allemande bloque et doit rendre son avis dans deux ou trois mois.

Or, les marchés réclament un passage à l’acte et ne prendront pas le risque de revenir massivement sur les dettes souveraines des pays périphériques. Les craintes restent trop prégnantes sur la capacité des gouvernements italien et espagnol à financer leurs dettes pour que le marché reprenne durablement confiance. Le scénario de l’insolvabilité d’un Etat périphérique de la zone semble de plus en plus plausible.

Ainsi, tant que ce contexte d’incertitude perdurera, il y a de fortes chances pour que la préférence des investisseurs continue de se porter quasi-exclusivement sur les pays «cœur» de la zone euro, entraînant la persistance de taux de rendements négatifs pour la France et pour l’Allemagne. L’abaissement de la notation concernant la dette publique de l’Allemagne par l’agence Moody’s n’y changera rien.

Attention au réveil

A contrario, en France, rappelons que la situation des finances publiques reste préoccupante et bien loin du relatif équilibre qui s’affiche outre-Rhin. Le gouvernement Ayrault doit récolter 7,2 milliards d’euros supplémentaires pour 2012 et plus de 33 milliards pour 2013 alors que la croissance économique bat de l’aile. La tâche demeure compliquée. Un tour de vis fiscal a déjà été décidé. Les marchés se montrent, pour l’instant, conciliants faute d’alternatives. Il ne faudrait pas que le gouvernement profite de cet effet d’aubaine pour se montrer moins vigilant sur ses objectifs budgétaires. Si c’est le cas, les marchés pourraient retrouver leurs esprits très rapidement entraînant avec eux les taux d’intérêt à des niveaux insoutenables pour notre niveau d’endettement (à l’instar de ce qui se passe pour l’Espagne, l’Italie ou le Portugal).  L’été risque encore une nouvelle fois d’être incendiaire pour la zone euro.

Stéphanie Villers

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