Monde

Fusillades: et si la violence appelait la violence?

Katy Waldman, mis à jour le 24.08.2012 à 17 h 13

Après Aurora et le temple sikh de Oak Creek, c'est New York qui vient de connaître une fusillade mortelle. La violence appelle-t-elle la violence, dans le temps ou dans l'espace?

Le corps d'un homme gisant au sol après la fusillade près de l'Empire State Building, le 24 août 2012. REUTERS/James Bolden.

Le corps d'un homme gisant au sol après la fusillade près de l'Empire State Building, le 24 août 2012. REUTERS/James Bolden.

Une nouvelle fusillade mortelle a eu lieu aux Etats-Unis, vendredi 24 août: près de l'Empire State Building, un homme a ouvert le feu, tuant au moins une personne et en blessant plusieurs, avant d'être abattu par la police. Nous republions à cette occasion un article sur les flambées de violence outre-Atlantique publié après la fusillade d'Aurora, fin juillet.

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Vendredi dernier, peu après minuit, un homme masqué a ouvert le feu dans un cinéma d'Aurora, Colorado, lors de l'avant première de The Dark Knight Rises, faisant douze morts et cinquante-neuf blessés parmi les spectateurs. Aurora se trouve à vingt kilomètres de Littleton, où s'était produit le massacre du lycée de Columbine (1999). La violence appelle-t-elle la violence?

C'est possible. Certains lieux, certaines époques, certaines personnes semblent ainsi particulièrement concernés par les actes de violence. Des organisations tels que CeaseFire et la Violence Prevention Alliance comparent la violence à une maladie, dans la mesure où elle peut s'avérer contagieuse (un acte de violence en provoquant souvent un autre), et parce qu'elle évolue par cycle, à la manière d'une épidémie. Elle peut aussi prendre la forme de brusques flambées (génocides, guerres des gangs, insurrections sociales) ou de comportements agressifs durablement ancrés dans les mœurs.

Contagion

Des études montrent que les enfants victimes de mauvais traitements développent une forme latente de cette «maladie», avant d'en faire subir les symptômes à leurs propres enfants. Tout comme le choléra, qui se répand via les eaux souillées et à l'occasion de grands rassemblements de personnes, la violence se perpétue lorsque nous l'observons –ou lorsque nous en sommes victimes.

Les universitaires Nancy Guerra et L.R. Huesmann sont parvenus à expliquer le fonctionnement de l'agressivité au sein d'une communauté; comment la brutalité domestique (conjoint, enfants) peut se muer en violence contre des proches et des étrangers, puis en violence généralisée. La théorie de l'apprentissage social d'Albert Bandura nous permet par ailleurs de mieux comprendre la façon dont chaque être humain calque son comportement sur celui des autres; une ville en proie à la brutalité et à la colère pourrait ainsi entretenir son propre mal.

Les meurtres de masse représentent une forme de violence terrifiante et bien particulière. Elle diffère des effusions de sang «ordinaires» (ainsi que de la folie meurtrière et des meurtres en série). Ces meurtres se caractérisent par le fait qu'il y a à la fois plus de trois victimes, un lieu unique, et un moment précis. Leurs auteurs présentent souvent une tension nerveuse extrême et des désordres psychologiques. Leur désespoir pourrait les rendre tout particulièrement vulnérables à l'effet d'«imitation»: tout article ou reportage mentionnant un carnage pourrait les inciter à mettre sur pied le même type d'opération, ou les pousser à agir de manière similaire.

Dans son résumé des travaux de recherche portant sur les meurtres de masse (PDF), le Center for Public Safety Initiatives relève des vagues de violence meurtrières dans les années 1920, 1930, 1980 et 1990. De 1986 à 1995, plus de quarante personnes ont été tuées dans des bureaux de postes ou par des postiers. (Le Los Angeles Times fut le premier à utiliser l'expression «going postal» [faire son postier] pour décrire une explosion de colère meurtrière). Au tournant du siècle, une série de fusillades ont frappé les écoles du pays, transformant les salles de classes en véritables champs de tir. Les campus américains ont également connu de nombreux actes de violence; notamment le massacre de Columbine (quinze morts, dont douze élèves, un enseignant, et les deux tueurs) et la fusillade de Virginia Tech (2007), qui a fait trente-deux victimes.

«Points névralgiques»

Les actes de violence qui se produisent en certains lieux ont été associés à la culture des sites concernés. Ainsi les auteurs des tueries dans les bureaux de poste correspondaient-ils souvent au profil de «l'employé mécontent»: ils avaient été renvoyés, se sentaient sous-estimés, ou souhaitaient se venger d'un supérieur hiérarchique. (Les défauts inhérents à l'environnement de travail du United States Post Office ont soulevé de nombreuses inquiétudes, et le service a fini par former une cohorte d'analystes ayant pour mission d'observer la vie de bureau des employés de poste. Le programme a été interrompu seize ans plus tard –en 2009– à la suite de réductions d'effectifs).

Un auteur est même allé jusqu'à écrire que les fusillades sur le lieu de travail étaient une nouvelle révolte des esclaves: les tueurs exprimaient de la sorte leur fureur au lendemain de la mise en place de la politique économique de Reagan, dite «du ruissellement». Quant aux tueries en milieu scolaire, les jeunes les plus susceptibles de les commettre souffrent généralement d'isolement social.

En revanche, rien ne permet d'affirmer que les caractéristiques intrinsèques des salles de cinéma en fassent les cibles de violences répétées à l'avenir. Et si les tueurs de masse décident de faire des multiplex leur cible favorite, ce sera certainement le fait de l'effet copycat.

Un autre facteur pourrait expliquer l'existence de «points névralgiques», particulièrement touchés par la violence. Des travaux de recherche montrent que la violence de la rue résulte souvent de disputes et autres différends; interactions lors desquelles l'une des parties se sent méprisée et tente de laver son honneur par la force. (On a tendance à croire que les différends commerciaux –ou «guerres de territoires»– des gangs sont à l'origine de vagues de violence urbaine, mais cela tient plutôt du mythe. Les dealers de drogue n'ont généralement aucun mal à trouver de nouveaux clients; d'un point de vue économique, les carrefours et les zones de vente font donc l'objet d'une rivalité moins féroce que ne nous le laissait penser The Wire).

Les confrontations personnelles ont tendance à dégénérer, ce qui provoque des représailles et peut finir par modifier les comportements de chacun. Les gens se mettent à porter des armes dans les espaces publics renforçant le sentiment d'insécurité. (Aux Etats-Unis, les taux d'agressions violentes ne cessent de baisser, mais une étude réalisée à la fin 2011 montre que la plupart des Américains estiment que l'insécurité progresse –ce qui explique peut-être le taux record de vente d'armes enregistré par le FBI cette année-là). De la même manière, on observe une baisse (d'abord légère, puis particulièrement marquée) de la violence lorsque des politiques de dissuasions efficaces sont en place: les gens préfèrent alors sortir sans arme à feu plutôt que de subir les risques (arrestation, tir accidentel…) qu'ils associent au port d'arme.

Kady Waldman

Traduit par Jean-Clément Nau

Katy Waldman
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Journaliste
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