Economie

Dans le toboggan de la crise

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.07.2012 à 7 h 27

Il n’aura même pas fallu attendre août. Dès juillet, la crise a recommencé. Cette fois, c’est l’Espagne. Les Bourses s’affolent, l’euro est au plus bas depuis deux ans, les taux espagnols grimpent à des niveaux dingues (plus de 7,5%).

REUTERS/Reed Saxon

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Nous revoilà sur le toboggan de la crise. De ces toboggans Disneyland avec des descentes rapides qui soulèvent l’estomac, puis d’autres plus douces où l’on s’espère sauvé et des virages qui font crier houououou. Là, on est reparti dans une pente rapide. Parmi les observateurs des marchés financiers, on s’attendait à des tensions au mois d’août comme il est de tradition. La crise, cette crise, a démarré comme çà, subrepticement au coeur de l'été en 2007 et 2008. L’an dernier, c’était l’Italie qui a enflammé l’été. A Paris, plusieurs banques ont donc prévu un août tumultueux et demandé à leurs équipes de rester en poste.

L'Espagne dans la spirale grecque

Motif de cet incendie de juillet? Les économistes calculent qu’avec des taux astronomiques, le coût pour l’Etat espagnol devient insupportable. En 2013 le gouvernement de Madrid a indiqué que les intérêts sur sa dette seront renchéris de 9 milliards d’euros par rapport à cette année. Il va falloir resserrer encore et encore les dépenses publiques alors même que le gouvernement vient de mettre en place un plan d’austérité de 65 milliards! Conséquence: la récession de - 1,5% prévue cette année va se prolonger en 2013: le PIB reculera de  -0,5%, selon les prévisions officielles.

En clair, pour les marchés financiers, l’Espagne est entrée dans la spirale grecque. Elle ne peut plus échapper à une aide européenne. Quoiqu’en ait dit le ministre des finances, encore lundi, qui continue d’affirmer que son pays s’en tirera tout seul. Mais il l’avait dit pour le sauvetage de ses banques et finalement un plan européen de 100 milliards d’euros a été nécessaire pour les renflouer…

Sitôt ce plan pour les banques espagnoles en place (encore de façon incomplète d’ailleurs), voilà qu’il faut aider l’Etat espagnol. La crise va toujours plus vite que les autorités en Europe. Elles sont toujours en retard et leurs mesures toujours insuffisantes… Et là, non seulement il s’agirait du cinquième pays à  devoir appeler à l’aide après la Grèce, l’Irlande, le Portugal et Chypre, mais il s’agit d’un grand pays.

Au tour de l'Italie

Ces dominos qui tombent renforcent les eurosceptiques. Prochaine cible: l’Italie et, juste derrière, vous savez qui? La France. La France qui bénéficie de taux historiquement bas parce que les marchés financiers ne mettent pas (encore) en doute la détermination rigoriste du gouvernement socialiste. Mais si l’Italie vient à être attaquée, ou bien même si l’Italie est épargnée parce que Mario Monti en qui les marchés ont confiance, trouve moyen de se consolider à son poste, alors les canons vont se tourner au nord, vers Paris. On saura vite.

Il faut dire, au passage, que la politique économique du gouvernement socialiste français donne des munitions pour leurs canons. Les restrictions budgétaires passent trop par de nouveaux impôts au goût des «marchés» (et de la Cour des comptes) et les rodomontades d’un Arnaud Montebourg qui prétend refaire la stratégie de PSA et d’autres, sont considérées comme de dangereuses déviances «communistes» qui affaibliront les groupes en question et conduiront l’industrie française vers l’échec étatiste. Bref, l’Etat français jouit d’un calme immérité qui peut disparaitre en un instant. Les «marchés» peuvent changer d’idée sans même de cause rationnelle et découvrir brutalement que le classement de la France parmi les pays vertueux du nord est une imposture.

L’Espagne dans un destin grec. Que faire? Le malheur est que le système de sauvetage mis en place depuis trois ans,  après tant d’hésitations et se soubresauts, semble à bout. Le Fonds européen (FESF) est dégarni, en tout cas insuffisamment puissant pour un pays comme l’Espagne, le suivant (MES) est en suspend de ratification (avec un doute sur ce que décidera la Cour constitutionnelle allemande). Au delà de la technique, ce sont les opinions qui sont gagnées par le scepticisme et la réticence.

Leurs gouvernements leur ont expliqué vingt fois que le prochain Sommet européen était décisif et qu’il allait permettre de vaincre la crise. Vingt fois! Et quelques semaines plus tard les beaux espoirs étaient déconfis. Les opinions suivront-elles encore pour sauver Madrid avec un coût encore plus lourd? Le «bail out» (renflouement) des pays du sud qui craquent par les pays du nord est-il encore possible? 

Plus de munitions

Les marchés sont en train de se convaincre que «cela vaut le coup» d’être testé, que les Européens auront du mal et qu’il y a de l’argent à gagner.

Italie et Espagne ont anticipé la bourrasque: les deux pays ont interdit les ventes à découvert (le premier sur tous les valeurs financières, le second sur toutes les actions) pour tenter de limiter la spéculation. Mais ce n’est pas forcément suffisant: ce ne sont pas (pas seulement) les spéculateurs qui peuvent tuer l’Espagne, ce sont les investisseurs en «vrai» argent à placer qui, tout simplement, ont peur de prêter à Madrid. Il risque d’arriver que l’Espagne ne trouve plus preneur pour ses emprunts, quelle que soit la hauteur des taux offerts.

La BCE seul recours

Alors? Le «bail out» par les gouvernements du nord est impossible? Que faire? Tous les regards se sont tournés ces dernières semaines vers les banques centrales. Partout dans le monde, contre l’affaiblissement de la croissance, les autorités monétaires ont abaissé leurs taux et ouvert grand les vannes. Chine, Etats-Unis, Grande-Bretagne…

La Banque centrale européenne (BCE) a elle aussi abaissé les siens. Mais pour les économistes comme Laurence Boone, de Bank of America Merrill Lynch, Francfort peut «faire encore beaucoup pour soutenir la croissance et apaiser le stress des marchés en abaissant à nouveau ses taux mais aussi en prêtant aux banques à des conditions allégées». Il n’y a pas que l’Etat espagnol qui paie cher ses emprunts, explique-t-elle, c’est le cas aussi de toutes les entreprises ibériques, ou d’une façon plus large, latines. Ces coûts causent une crise auto-réalisatrice qui se crée elle-même: ils «assèchent les investissements, l’emploi et la consommation» et en conséquence ruinent la confiance des marchés financiers en un rebond possible.

C’est à la BCE d’agir, selon Laurence Boone pour rompre ce cercle infernal. Il lui faut ouvrir ses vannes sans limite. L’histoire des crises (comme celle du système monétaire européen au début des années 90) a montré que dès qu’on place une limite, les marchés viennent la tester et parviennent à la faire sauter. 

La BCE seule est capable de sortir l’Europe de la crise? Ce ne sera pas facile à faire passer en Allemagne. Mario Draghi son président, préfèrerait de loin que l’autre solution d’apaisement des marchés soit mise en place : un saut dans le fédéralisme. Mais il sait aussi que cette voie-là est politiquement fermée. Le «plan des Quatre» qu’il  présenté il y a un mois à Bruxelles avec les présidents de la Commission, du Conseil et de l’Eurogroupe, n’a reçu qu’un accueil distant des chefs d’Etat et de gouvernement. La crise fait grossir les euroscepticismes, les gouvernements, qui sont limogés à chaque élection,  n’ont guère envie de «tester» leur peuple sur un saut vers  «plus d’Europe». Comme ils n’en ont ni la force ni le courage, ce sont les marchés qui testent la solidité de l’eurozone et forcent les gouvernants à  avancer dans cette voie. Mais toujours en retard et toujours insuffisamment. Et le toboggan de la crise continue.   

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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