Culture

Alex Ross Perry: «Demander à des gens de passer 90 minutes devant votre film, c’est exiger beaucoup: il faut les divertir»

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 31.07.2012 à 17 h 08

Entretien tablette avec le réalisateur de «The Color Wheel» qui sort le 1er août –où les questions sont remplacées par des vidéos, images, photos, dessins, vidéos que nous présentons à l'interviewé pour le faire réagir.

Alex Ross Perry et Carlen Altman dans The Color Wheel.

Alex Ross Perry et Carlen Altman dans The Color Wheel.

Tout commence vraiment au mois d’août 2011, au festival de Locarno. Alex Ross Perry a déjà réalisé un film, Impolex, deux ans plus tôt (remportant entre autres les prix du meilleur film étranger au Festival du film underground de Melbourne) et voici que son second, The Color Wheel, a été sélectionné par le festival suisse de cinéma d’auteurs. Il a alors 27 ans. L’accueil est magistral.

Road trip d’un frère apathique et d’une sœur qui se rêve en journaliste télé, partis récupérer les affaires de celle-ci chez son ancien prof et amant dont elle se sépare, The Color Wheel est une comédie émouvante et perturbante. (Alex Ross Perry y joue le frère, la co-scénariste, Carlen Altman, joue la sœur). C’est aussi un jaillissement qui atteste d’un amour du cinéma immense et d’une intelligence malicieuse.

Entretien tablette avec Alex Ross Perry – où les questions sont remplacées par des vidéos et des photos, commentées par l’interviewé.

Face à Color Wheel, on pense d’abord à Woody Allen. Dans le choix du noir et blanc pour la comédie, dans l’humour sarcastique et névrotique. Dans l’humeur générale.

 

Même s’il ne se passe pas à New York, mon film est new-yorkais dans l’humour, dans la tonalité, dans l’héritage culturel qu’il porte en lui. Nous avions vaguement évoqué la possibilité, plutôt que de tourner sur la côte Est, de faire de Color Wheel un road trip à travers le Texas. Mais je ne connais rien de la culture texane, je ne la comprends pas.

Mes personnages ont cette sensibilité névrotique de la côte Est, la sensibilité à laquelle Woody Allen est intrinsèquement lié. Il a transformé l'humour et la culture de cette région, une comédie new-yorkaise ne peut plus exister sans lui, avec ou contre lui.

Nous avons beaucoup regardé Manhattan, avant de travailler sur Color Wheel. Avec Sean [Price Williams, directeur de la photo], nous parlions du sens que ça avait de faire une comédie qui est inutilement belle. Manhattan est un film vraiment drôle. Cela pourrait ne ressembler à rien, être filmé indifféremment comme tellement de comédies contemporaines, ce serait quand même drôle. Les comédies, souvent, sont filmées n’importe comment: les réalisateurs partent du principe que ce qui compte, c’est de faire des blagues, et de filmer les acteurs en train de les dire.

Mais l'épaisseur visuelle de Manhattan renforce le ton du film. Le style extrêmement particulier et personnel ajoute autre chose à la comédie: soudain vous offrez aux spectateurs une expérience incroyable, un film formidable sur grand écran, et du grand divertissement avec des répliques qu’ils voudront répéter à leurs amis en sortant.

Nous nous sommes demandés: quel est le processus de pensée derrière une comédie qui ressemble à Manhattan? Comment fait-on une comédie très spécifique visuellement, mais dont la spécificité n'occulte pas les dialogues? Manhattan réussit cet équilibre mieux qu’aucun autre film.

Un autre ashkénaze névrosé (pléonasme) hante le film d'Alex Ross Perry: l'écrivain américain Philip Roth. A tel point que l'affiche du film aux Etats-Unis reprend la police et les codes couleurs exacts de la première édition du roman Portnoy et son complexe (1969).

Philip Roth est mon héros. Le ton de ses romans est ce qui a le plus influencé Color Wheel. Les gens qui aiment ses livres, comme moi, disent qu'ils sont drôles, pertinents, plein d’émotions, intéressants. Ceux qui détestent disent que c’est ennuyeux, dégoûtant. Nous avons eu les mêmes types de réactions pour Color Wheel.

Je lisais les romans de Philip Roth en me préparant pour l’écriture du film, et j’ai été complètement inspiré par son humour, son mode de narration. Une pure adaptation de ses livres serait impossible, parce qu’il s’agit surtout de longs monologues intérieurs. Mais Color Wheel est la meilleure façon dont je pouvais espérer lui rendre un hommage, en restituant ce sentiment de détestation de soi, de frustration sexuelle, avec beaucoup d’humour dedans, et de situations bizarres.

Et j’adore la police utilisée pour la couverture de Portnoy! Aucune police ne ressemble à ça aujourd’hui. Beaucoup de réalisateurs estiment que la police utilisée pour le titre, le générique, ne font pas partie de leur travail. Moi je pense que si. Et en choisissant celle de Portnoy et son complexe, c'est tout de suite une information apportée aux téléspectateurs qui connaissent Philip Roth, ils ont déjà des indices sur ce qu'ils trouveront dans le film.

The Color Wheel est aussi modelé sur les comédies romantiques américaines: deux personnes qui ne s'entendent pas, un road trip... Si Colin et JR n'étaient frère et soeur, on aurait l'impression d'être face à Harry et Sally. Le film d'Alex Ross Perry incluant lui-même une scène dans un diner –mais sans simulation d'orgasme.

Je l'ai revu récemment, quand Nora Ephron est morte. Je suis content que Color Wheel évoque Quand Harry rencontre Sally parce que je voulais vraiment être dans les codes des comédies romantiques. Oui, il s’agit d’une histoire entre frère et sœur, mais si on l’oublie, et qu’on enlève vingt lignes du scénario, alors ça devient une comédie romantique basique.

J’avais notamment en tête les comédies romantiques des années 1930 et suivantes: Ernst Lubitsch, Howard Hawks. La structure est toujours, systématiquement, la même: les personnages ne se supportent pas, et à la fin ils finissent ensemble. Les spectateurs le savent, ils l’attendent, seuls les personnages ne le savent pas. Je voulais préserver cette structure, mais la pervertir en choisissant comme personnages un frère et une sœur –je pouvais faire ce que je voulais: nous sommes en 2012 et je n’avais pas de gros studio derrière moi pour m’édicter des règles.

Attention l'extrait suivant va dévoiler quelques éléments du film; ne cliquez pas sur le + si vous n'aimez pas les spoilers (allez voir le film, revenez lire cette partie après)

[Ça y est, le spoiler est fini, vous pouvez reprendre votre lecture tranquillement]


Il y a chez Alex Ross Perry du Brown Bunny de Vincent Gallo, caméra posée sur les routes américaines.  

Pendant le montage, quelques personnes –peu nombreuses– remettaient en question le fait de garder des plans qui durent des minutes entières, de conduite en voiture. J’essayais d’expliquer pourquoi c’est important et je disais «si vous ne comprenez pas ce qu’il y a de beau là-dedans, je ne peux pas vous expliquer pourquoi ce sera génial de regarder ça sur un écran géant». Si quelqu’un ne comprend pas ce qu’il y a de beau dans les plans de conduite chez Vincent Gallo, qui durent des minutes entières dans Brown Bunny, je ne peux pas l’expliquer. Comme on ne peut pas toujours expliquer pourquoi on préfère un tableau à un autre. Parfois vous avez juste envie de montrer du doigt une toile et de dire «c’est beau».

Ces plans de conduite donnent une sensation qui n’existe que dans les films. C’est une sensation qui n’existe pas en littérature, parce que ces plans sont dépourvus de mots; c’est une sensation qui n’existe pas en photo parce que c’est mouvant. Cela dure des instants entiers –regarder des plans pareils, c’est une expérience de pur cinéma.

Propos recueillis par Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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