Économie

Les Etats-Unis aux abonnés absents de la relance

Temps de lecture : 8 min

L'Amérique a eu un grand rôle dans la relance de l'économie d'après guerre. Mais pourquoi les Etats-Unis ont-ils peur d’être le chef de file de la relance économique mondiale? Ils sont pourtant les seuls à être en position de changer la donne.

Patriotism  Steve A Johnson via Flickr CC License by
Patriotism Steve A Johnson via Flickr CC License by

Aux Etats-Unis, la parution, vendredi 6 juillet, de nouveaux chiffres de l’emploi inquiétants (seulement 80 000 emplois créés en juin et un taux de chômage de 8,2 pourcent) suscite de sérieuses inquiétudes. Il s’agit juste d’un signe de plus que l’économie mondiale est de nouveau sur le point de sombrer.

Près de quatre ans après la faillite de Lehman Brothers, la croissance américaine est en recul, les banques centrales font la course pour baisser les taux d’intérêt et plusieurs économies européennes ont replongé dans la récession. Au lieu de stimuler l’économie du 21ème siècle, les marchés émergents, dépendants des exportations, restent otages du marasme économique transatlantique. Nous devrions en être sortis. Ce qu’il manque? Le leadership des Etats-Unis.

Le rôle des Etats-Unis dans l'histoire économique

Au 20ème siècle, à commencer par la création du système de Bretton Woods en 1944, la grande contribution de l’Amérique a été de soutenir un paradigme économique et un ensemble d’institutions qui promouvaient l’ouverture des marchés et la stabilité économique à travers le monde.

Les groupes successifs des Cinq, Sept et Huit, formés au départ au début des années 1970, ont contribué à coordonner les politiques macroéconomiques des principales économies mondiales et à lutter contre les déséquilibres financiers internationaux, qui pesaient sur la politique commerciale américaine.

Le Fonds monétaire international (FMI) a répandu le Consensus de Washington en Asie et en Amérique latine et a guidé les économies en transition vers le capitalisme. Huit cycles de négociations multilatérales ont fait tomber les barrières au commerce mondial, donnant lieu, au final, à la création de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), en 1995.

Entre-temps, une vague de déréglementation dans le secteur bancaire et de libéralisation financière a commencé aux Etats-Unis et s’est répandue dans le monde, rendant le crédit plus disponible et abordable, tout en stimulant la consommation et l’entreprenariat à travers le monde.

Le dollar américain, la monnaie de réserve mondiale, a préservé les transactions internationales et alimenté le commerce mondial. L’indépendance de la Banque centrale s’est répandue depuis Washington dans le monde entier et a marqué le début de la Grande modération, qui a donné lieu à un quart de siècle d’inflation faible et stable dans le monde.

Quand les Etats-Unis menaient la danse

Personne n’espérait créer la mondialisation : c’est l’ordre mondial érigé par les Etats-Unis qui a généré une prospérité impensable il y a seulement quelques décennies. Depuis 1980, le PIB mondial a quadruplé, le commerce mondial a plus que sextuplé, le stock d’investissements directs étrangers a été multiplié par 20 et les flux de portefeuilles de capitaux ont augmenté pour atteindre près 200 milliards de dollars par an, soit près de quatre fois la taille de l’économie mondiale.

Les réformes économiques et l’intégration économique à l’échelle mondiale ont contribué à la naissance de marchés émergents dynamiques : les « Tigres asiatiques » (Hong-Kong, Singapour, la Corée du Sud et Taïwan), qui ont explosé dans les années 1980, ont été suivis, dans les années 1990, par les géants naissants du Brésil, de la Chine et de l’Inde.

Les Etats-Unis menaient la danse, atténuant les différences entre les nations et offrant le bon dosage de biens publics mondiaux : une monnaie de réserve universelle, un régime commercial ouvert, des marchés financiers profonds et une croissance économique vigoureuse. A elle seule, la libéralisation du commerce a porté ses fruits, ajoutant un milliard de dollars par an à l’économie américaine d’après-guerre.

Malgré la crise, l'ordre mondial continue

Indépendamment du déclin américain, l’ordre économique créé par les Etats-Unis se maintient. En fait, à première vue, il semble même s’être renforcé ces dernières années. De nouvelles institutions, telles que le G20, le Forum des principales économies mondiales et le Conseil de stabilité financière (l’organisme de surveillance du système financier international) sont le prolongement d’entités créées par les Etats-Unis : le Groupe des Cinq et le Forum de stabilité financière.

Les investisseurs continuent de considérer l’Amérique comme un havre financier et le dollar reste la première devise mondiale. Les marchés ouverts ont survécu et le protectionnisme du type de celui des années 1930 ne s’est pas concrétisé. L’OMC continue de régler les différends commerciaux et a récemment accueilli la Russie comme 154ème membre, tandis que la mission et les ressources des jumeaux de Bretton Woods (la Banque mondiale et le FMI) n’ont fait que croître.

Aucun pays ne s’est retiré de ces institutions; au contraire, les économies émergentes telles que la Chine et l’Inde réclament aujourd’hui plus de pouvoir à la table des négociations. Les pays ont choisi d’intégrer l’ordre économique dirigé par les Etats-Unis, reflétant une réalité de la gouvernance mondiale : il n’existe pas d’ordre qui puisse rivaliser avec ce dernier en termes de promesses de gains économiques réciproques.

Pourtant, si l’ordre américain est sans égal, il est également en danger. La crise de la dette européenne qui s’aggrave, les désaccords en matière de politiques nationales de relance de la croissance et le Cycle de Doha (cycle de négociations pour le développement dans le cadre de l'OMC), quasi-mort, soulignent l’incapacité des instruments existants de l’économie mondiale à relever les défis du 21ème siècle.

Au lieu de coordonner leurs politiques, les grands pays sont pris dans un dilemme du prisonnier, jouant des coudes pour avoir l’avantage sur le marché mondial et luttant pour le pouvoir sur la scène internationale. Des tensions naissent à propos d’enjeux tels que la manipulation des taux de change, le contrôle des capitaux, le protectionnisme rampant et le nationalisme financier.

Une situation économique catastrophique

A l’heure où l’ordre économique mondial, perturbé, doit être rétabli, l’Amérique (l’architecte de cet ordre) figure aux abonnés absents. Même si les Etats-Unis continuent de jouer un rôle essentiel pour la croissance mondiale, les entreprises américaines (les moteurs de l’économie américaine) sont étouffées par les taxes, les règlementations et l’incertitude politique. Les déficits budgétaires abyssaux aux Etats-Unis affaiblissent le dollar, accentuent les déficits commerciaux et réduisent le dynamisme et la crédibilité des Etats-Unis dans les affaires internationales.

Plus tôt dans la semaine, le FMI a prévenu que si l’impasse politique dans laquelle se trouvaient les Etats-Unis finissait par les mener à un précipice budgétaire fait de hausses d’impôts automatiques et de baisses des dépenses en janvier 2013, cela pourrait avoir un effet dévastateur sur les Etats-Unis et les économies mondiales. Il ne faut pas s’étonner que l’image de l’Amérique en tant que superpuissance économique mondiale soit en recul dans le monde.

Entre-temps, les déboires de l’Europe réduisent les exportations et les profits à l’étranger des entreprises américaines, menaçant la reprise de l’économie américaine. Pourtant, le Congrès s’est opposé à l’idée de renforcer les ressources du FMI pour lutter contre la crise de l’eurozone, l’administration Obama considérant que c’était à l’Europe de la gérer. C’est maintenant au tour de pays comme le Brésil, la Chine, l’Inde et le Mexique d’ériger un mur de protection pour éviter que la crise européenne ne contamine le reste du monde.

Le dynamisme bienvenu des négociations entre les Etats-Unis et les pays qui bordent le Pacifique sur l’accord de libre-échange dans le cadre du Partenariat transpacifique n’annule pas plus de trois ans de dérive de la politique commerciale américaine, qui a ébranlé le système commercial mondial construit et alimenté par les Etats-Unis au cours de la période d’après-guerre. Les seuls accords commerciaux conclus par l’administration Obama (avec la Colombie, le Panama et la Corée du Sud) ont été lancés et négociés par l’administration Bush.

Retrouver le leadership américain

Le monde est désormais confronté à la triple menace de l’instabilité économique mondiale, des divisions entre les grandes puissances et du manque de leadership international. Ce qui pourrait donner lieu à un nouveau désordre mondial fait de marchés financiers volatils, de déséquilibres internationaux croissants, d’un capitalisme d’Etat en expansion et de politiques protectionnistes (un scénario avec un triste passé et peu d’issues de secours).

A la fin des années 1940, un nouvel ordre mondial a vu le jour grâce à la puissance, la vision et le leadership américains, et non car la gouvernance mondiale était en vogue. Exercer ce leadership n’a jamais été chose aisée : la résistance des alliés, les mesures protectionnistes sur le plan national et des guerres épuisant les ressources constituaient de sérieux obstacles. Mais le capitalisme s’est répandu, les marchés commerciaux et financiers ont été libéralisés et les crises des économies émergentes ont été évitées. L’intégration économique mondiale a progressé.

Aujourd’hui, le leadership américain est de nouveau fondamental. La Chine privilégie le mercantilisme au multilatéralisme et les économies émergentes doivent encore trouver leur vraie place dans la gouvernance mondiale, tandis que l’Europe et le Japon ne sont ni capables, ni déterminés à prendre l’initiative. En s’en remettant au multilatéralisme, les institutionnalistes libéraux oublient souvent que l’ordre économique repose sur la primauté et la puissance des Etats-Unis, ainsi que sur la volonté de Washington de la projeter.

Pour être le chef de file sur la scène mondiale, les Etats-Unis doivent mener des réformes chez eux, imposer une discipline budgétaire de fer, réduire les taxes et la bureaucratie pour les entreprises et adopter des politiques à long terme (appelant le secteur privé à réformer les écoles et à reconstruire l’infrastructure), qui stimulent la productivité des futures générations américaines.

A l’étranger, les Etats-Unis doivent veiller avant tout à prévenir l’instabilité et à l’intégration de l’économie mondiale. Ils doivent faire pression sur le FMI pour que ce dernier maîtrise les risques financiers avant qu’ils ne se transforment en catastrophes, révise le système d’échanges multilatéraux pour permettre la conclusion rapide d’accords entre plusieurs membres, plutôt que des négociations agonisant sur des décennies et exigeant l’approbation de tous les membres, et œuvre en vue d’établir des marchés financiers mondiaux sans entrave, tout en renforçant l’accès aux biens, aux services et aux investissements américains dans le monde.

Un accord de partenariat transpacifique et un accord de libre-échange transatlantique sont des objectifs à portée de main, qui peuvent donner un coup de pouce à la croissance sans nouveaux investissements.

Le défi majeur auquel les politiciens américains sont confrontés est de convaincre les autres nations d’adhérer à un ordre fondé sur des règles, plutôt que de céder aux sirènes des guerres de monnaies et de contrôle des capitaux. Par exemple, la plupart des économies émergentes ne cautionnant pas les politiques commerciale et étrangère de Beijing, Washington doit inciter les autres pays à prendre les rênes et à renforcer la protection des investisseurs, à faire appliquer les règles de propriété intellectuelle et à suivre les règles commerciales. Les autres respectant les règles du jeu, la Chine, si elle se comporte mal, deviendra un Etat paria.

Une économie mondiale stable, intégrée et en pleine croissance sert nos intérêts nationaux. C’est à l’Amérique de créer un tel monde.

Kati Suominen

Traduit par Charlotte Laigle

Kati Suominen travaille au German Marshall Fund of the United States à Washington. Son dernier lire s'intitule Peerless and Periled: The Paradox of American Leadership in the World Economic Order.

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