Monde

Syrie: la Russie à qui perd perd

Daniel Vernet, mis à jour le 21.07.2012 à 8 h 48

Poutine a fait de la survie du régime syrien une affaire personnelle et veut en profiter pour montrer que la Russie est toujours une grande puissance. Un pari de plus en plus risqué.

Bachar el-Assad et Vladimir Poutine au Kremlin. Sergei Karpukhin / Reuters

Bachar el-Assad et Vladimir Poutine au Kremlin. Sergei Karpukhin / Reuters

Le jeu de la Russie en Syrie a-t-il atteint ses limites avec le veto mis le 19 juillet au Conseil de sécurité de l’ONU, le troisième depuis le début du conflit? Un jeu dangereux. D’abord parce que la poursuite des affrontements entre les forces du régime de Bachar el-Assad et les opposants syriens a fait plus de 16 000 morts en seize mois, mais Vladimir Poutine a montré, on en conviendra facilement, que la vie humaine n’était pas sa première préoccupation. Dangereux aussi parce qu’à force de bloquer une solution au nom de la défense des intérêts russes, le Kremlin court le risque de perdre sur tous les tableaux si le rapport des forces bascule en faveur des insurgés.

Des succès initiaux

La diplomatie russe avait pourtant, au cours des dernières semaines, marqué des points significatifs. La création de la mission de Kofi Annan était en elle-même un succès pour Moscou puisqu’elle permettait à Bachar el-Assad de gagner du temps sans lui imposer de contraintes. La conférence qui s’est tenue récemment à Genève dans le but officiel de sauver cette mission bien mal en point s’est encore conclue à la satisfaction de Moscou. Les Occidentaux ont en effet accepté une déclaration contredisant leurs principes mais proches des thèses russes, puisqu’elle ne demandait pas le départ du dictateur syrien et renvoyait dos à dos les forces de répression et les rebelles.

Pourquoi la Russie cherche-t-elle à pousser son avantage, alors que la situation de son allié se dégrade sur le terrain?

Première explication: les intérêts immédiats. Au Moyen-Orient, la Syrie reste la seule alliée de la Russie qui entretient une base navale à Tartous. Bien que vétuste, cette base est le seul point d’appui russe en Méditerranée. D’autre part, Damas est un client pour l’industrie d’armement russe qui continue de livrer des équipements utilisés par le régime de Bachar el-Assad contre les insurgés et contre la population civile. Cependant ces intérêts immédiats sauraient d’autant moins expliquer la politique russe qu’ils seraient mis en cause si l’opposition venait à l’emporter contre la volonté de Moscou.

La crainte d’une extension de l’islamisme qui menacerait l’ensemble du Caucase du nord comme elle menaçait naguère la Tchétchénie est également mise en avant par Moscou, mais comme l’a bien dit François Hollande, en recevant à Paris «les amis de la Syrie», le choix n’est pas entre un «régime détestable et le chaos». En refusant de faire pression sur Bachar el-Assad, les Russes (et les Chinois) auront à la fois un régime détestable et le chaos.

Le précédent libyen joue aussi un rôle. La Russie, comme la Chine, a le sentiment d’avoir été piégée quand elle a laissé passer la résolution 1973 par son abstention au Conseil de sécurité de l’ONU. Les Occidentaux ont donné du texte une interprétation extensive qui leur a permis de passer d’une zone d’interdiction aérienne sur la Libye à un renversement par la force du colonel Kadhafi. Pour des raisons à la fois égoïstes et idéologiques, ni Moscou ni Pékin ne veulent avaliser des changements de régime imposés de l’extérieur et s’en tiennent aux principes sacro-saints de la souveraineté nationale et de la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats.

Une affaire personnelle pour Poutine

Des considérations personnelles jouent aussi un rôle. En mars 2011, l’abstention sur la Libye à l’ONU avait été décidée par Dmitri Medvedev qui était encore président de la Fédération de Russie. Vladimir Poutine avait désavoué la décision de sa créature. Aujourd’hui, c’est lui qui est à la manœuvre. Medvedev a été ravalé au rang de Premier ministre fantoche et, fort de son retour à la présidence, Poutine ne manque une occasion d’humilier son «collaborateur» en détruisant les quelques mesures «libérales» que ce dernier avait décidées. C’est vrai en politique intérieure comme extérieure. De toute évidence, Vladimir Poutine a fait de la Syrie une affaire personnelle. La preuve en est, l’apparente bonne volonté des diplomates russes à l’ONU dans les négociations avec leurs partenaires occidentaux, immédiatement démentie par les ordres du Kremlin.

Vladimir Poutine n’a pas compris le principe énoncé par le politologue français Pierre Hassner selon lequel «une véritable grande puissance n’a pas besoin de répéter tous les jours qu’elle en est une». La Russie poutinienne ne peut se passer de cette réassurance permanente. Elle retrouve un rôle international par son pouvoir de nuisance, en jouant les perturbateurs, en bloquant les initiatives occidentales, et en particulier américaines, autant qu’elle le peut. C’est ainsi qu’elle espère reconquérir le statut perdu avec la disparition, il y a vingt ans, de l’URSS.

L'administration Obama paralysée

Le moment lui parait d’autant plus opportun que les Etats-Unis sont largement paralysés par la perspective de l’élection présidentielle de novembre prochain. Barack Obama ne craint rien plus que l’ouverture d’un nouveau front en Syrie ou en Iran (directement ou indirectement par Israéliens interposés). Pour maintenir un fil, fut-il très ténu, de négociations avec Téhéran et empêcher à la fois une accélération du programme  nucléaire iranien et une intervention israélienne, le président américain a besoin de la Russie. Le Congrès peut bien voter toutes les résolutions qu’il voudra contre Moscou – comme il vient de le faire en interdisant les ventes d’armes américaines à la Russie --, Obama n’a ni l’intention ni la possibilité de la faire plier. Il avait commencé son mandat sous le signe du reset (relance) des relations américano-russes – avec Dmitri Medvedev --, il ne se permettre d’aller au combat électoral en avouant un échec, même si celui-ci est patent. Poutine le sait et profite de cette fenêtre d’opportunité, qui se refermera avec le scrutin de novembre, quel que soit le vainqueur, Obama ou Romney.

Il ne faut donc pas s’attendre à un assouplissement de la position russe. Seul un basculement de la situation en Syrie même pourrait amener Poutine à revoir sa position. Pour le moment, Moscou s’en tient à l’idée que «Bachar el-Assad ne doit pas partir parce qu’il a une partie importante de la population derrière lui». Pour combien de temps ?

Daniel Vernet

 

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