Monde

Syrie: le chemin de Damas passe par Ankara

Ariane Bonzon, mis à jour le 22.07.2012 à 9 h 02

Presque malgré elle, la Turquie est devenue la principale base arrière de la rébellion syrienne et est revenue de fait dans le camp occidental.

A la frontière turco-syrienne Osman Orsal / Reuters

A la frontière turco-syrienne Osman Orsal / Reuters

Le «timing» n’était pas vraiment mauvais pour le premier ministre turc. Au moment même ou au Kremlin mercredi 18 juillet, Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine commençaient leur discussion à propos de la Syrie, un attentat venait de viser le Bureau de la Sécurité nationale à Damas, tuant le ministre syrien de la Défense, le responsable de la cellule de crise et le beau-frère du président Bachar al-Assad –dont le bureau se trouve à 200 mètres à vol d’oiseau. Recep Tayyip Erdogan a pu utiliser l’argument pour tenter d’infléchir le soutien russe au dictateur de Damas.  

Quelques heures plus tard, le ministre syrien de l'Information, accusait les services de renseignements de certains pays étrangers, dont la Turquie, d'être derrière cet attentat revendiqué par les rebelles syriens. Car Recep Tayyip Erdogan est dans une position diamétralement opposée à celle du président russe.

Le pire cauchemar du Premier ministre turc serait le maintien plusieurs années encore du dictateur syrien au pouvoir– comme ce fut le cas avec Saddam Hussein à partir de 1991. Tétanisées depuis plusieurs mois à cause justement de la perte de l’allié syrien, les ambitions régionales, économiques et politiques de la Turquie n’y survivraient pas.  

Le principal soutien de la rébellion

La bonne entente avec le régime syrien a constitué un temps la pièce maitresse du nouveau déploiement turc au Proche-Orient. Dans une première phase, le premier ministre et son ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, ont bien espéré convaincre l’«ami» Bachar de procéder à des réformes en réponse au soulèvement populaire. Mais le dictateur syrien ne les a pas écoutés. Pire, il leur a préféré l’Iran.

Alors, en accueillant les premiers déserteurs syriens  en soutenant logistiquement –et idéologiquement– l’opposition politique syrienne (création du Conseil national syrien le 2 octobre 2011 à Istanbul), et en particulier les Frères musulmans (qui viennent de tenir dans la banlieue d’Istanbul à la mi-juillet leur premier congrès en 30 ans, avant d'annoncer quelques jours plus tard le lancement de leur parti politique), en aidant à acheminer des armes vers l’armée syrienne libre et en abritant ses cadres, la Turquie est maintenant en première ligne des pays opposés à Bachar al-Assad, bien au-delà de la modération américaine et d’une certaine impuissance européenne.   

Une opinion publique divisée et un calcul risqué

Or la cause des «anti-Assad» est loin d’être populaire en Turquie. 41% des Turcs pensent même que leur gouvernement ne doit en rien et d’aucune manière interférer dans ce qui se passe en Syrie (sondage Edam, mai 2012); et seuls 8% des Turcs interrogés préconisent de soutenir militairement l’opposition.

Malgré cela, «à partir du moment, où ils ont vu qu’il n’y avait plus rien à attendre de Bachar el-Assad et ont décidé de le laisser tomber [à l’été 2011, nda], Erdogan et Davutoglu ont été tout à fait conséquents, analyse Alon Liel, ancien directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères. Ils ont autorisé l’accueil de milliers de réfugiés syriens, [environ 40 000 depuis avril 2011 selon les autorités turques, nda] et soutenu l’opposition militaire et politique syrienne. Mais sans doute ont-ils espéré que Bachar al-Assad tomberait plus rapidement !» conclut-il.     

Résultat: la Turquie est isolée régionalement. La Russie ne manque pas une occasion de lui rappeler sa dépendance énergétique à son égard (70% du gaz importé par la Turquie provient du voisin russe). Et elle est devenue la cible numéro 1 de la Syrie et de ses alliés iranien et irakien. Ceux-ci multiplient menaces et provocations à l’égard d’Ankara.

Damas sait parfaitement jouer des clivages ethniques, confessionnels et politiques qui traversent aussi la société turque (invitation du principal parti turc d’opposition à Damas, attaques des ambassade et consulats turcs en Syrie, retournement d’agents des services turcs d’origine alaouite, liberté de manœuvre pour les rebelles kurdes en guerre contre la Turquie, etc).  

«Faute de pouvoir réduire par la force des armes une contestation désormais entrée dans son 16ème mois, le régime syrien peut imaginer avoir intérêt à exporter le conflit au-delà de ses frontières, non seulement au Liban où les esprits s’échauffent au- delà de Tripoli mais aussi en Turquie», écrit en juin l’ancien diplomate français  Ignace Leverrier.

Prudence militaire

Connaissant la fracture entre le pouvoir militaire et pouvoir civil turc, le régime de Bachar el-Assad a cherché à humilier l’Etat major turc à plusieurs reprises (recrudescence des attaques du PKK et morts de plusieurs soldats turcs, tirs syriens sur un camp de réfugiés,  disparition d’un avion militaire turc fin juin, etc) dans l’espoir de régionaliser le conflit en y entraînant la Turquie.

Or si les dirigeants militaires et politiques du Conseil pour la sécurité nationale qui se réunissent à Ankara ont espéré un moment une «coordination avec de hauts responsables de l’armée ou de l’appareil ­sécuritaire syriens qui se chargeraient eux-mêmes d’éliminer Bachar al-Assad», ils ont assez rapidement écarté l’hypothèse d’une intervention militaire «agressive» à l’égard de la Syrie. Et sont restés assez rétifs à l’autre hypothèse, celle d’une  intervention plus «défensive»,  placée sous le chapitre 5 de l’Otan relatif à la protection des frontières des pays membres, et ne nécessitant pas de mandat onusien.

Même l’instauration, souvent évoquée, d’une «zone tampon» à la frontière turco-syrienne relevait plutôt du registre de la menace. En énumérant à quelles conditions l’armée turque pourrait créer cette «zone»,  Soner Cagaptay, chercheur au Washington Institute,  décrit la complexité de cette initiative à laquelle seulement près de 15% des Turcs interrogés par Edam seraient  favorables.

Et puis, déjà confrontée à la rébellion kurde armée du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) depuis 1984, que soutient de nouveau Damas, l’armée turque en ouvrant un  second front, s’exposerait à disperser ses forces avec le risque d’un échec.

Enfin, un succès militaire pourrait avoir un effet pervers pour Ankara. L’image de soldats turcs manoeuvrant  dans une partie de cette ancienne province ottomane qu’est la Syrie peut «mal passer» dans l’opinion publique arabe dont la mémoire collective proche-orientale porte encore les stigmates de la fin de l’empire ottoman qu’elle tient responsable du chaos qui s’en est suivi. La portée du «modèle turc» actuel –une source de fierté pour le gouvernement AKP– pourrait être affectée par son déploiement militaire en Syrie.   

 Que veut le gouvernement turc?

 «L’objectif d’Erdogan, c’est de faire tomber Assad, puis d’aider l’opposition à construire un pays tout à la fois plus démocratique et plus religieux. Erdogan prône un modèle «islamo-démocratique» opposé au modèle iranien. S’il peut l’implanter en Syrie, il le fera; mais cela signifiera qu’une fois Bachar écarté,  la Turquie va devoir s’engager de façon massive en Syrie», suggère Alon Liel qui fut chargé d’affaires à l’Ambassade d’Israël en Turquie.

Ankara pourrait alors enfin aider à la réorganisation des services de renseignements syriens et à la planification de l’économie du pays, ce qu’elle avait déjà suggéré début 2011 à Bachar el-Assad en lui envoyant –sans succès-  deux de ses meilleurs limiers dans ces domaines.

Mais selon certains analystes comme Halil M. Karaveli , rédacteur de Turkey Analyst, «le gouvernement turc a été entrainé par ses propres réflexes sectaires (…) en adoptant la cause des rebelles sunnites sans aucune réserve. Ankara n’a même jamais tenté de donner l’impression qu’il prenait également fait et cause pour les alaouites, les chrétiens et les Kurdes de Syrie» et aurait en revanche l’ambitieux projet de constituer un arc sunnite qui irait de Gaza au nord de l’Irak via la Syrie, dénonce Halil M. Karaveli. 

L’universitaire français Jean Marcou défend lui que l’approche turque n’est pas tant confessionnelle que géo-stratégique:  «Les Turcs favorisent  un système civil si ce n’est laïc et ce qui guide leurs décisions,  c’est  comme en Egypte et en Jordanie, la peur de l’Iran chiite, de son ambition régionale et de sa future force de dissuasion nucléaire».

Même point de vue sur les relations Iran-Turquie de la part du diplomate israélien, Alon Liel:

«L’alliance syrienne avec l’Iran est une gifle pour la Turquie. L’Iran est déjà influent au Liban et en Irak,  s’il contrôle aussi la Syrie, il devient le pays le plus fort de la région, ce que la Turquie ne peut accepter.»

Contraint de choisir son camp

Le soulèvement syrien –et sa répression – ont profondément changé la donne dans la région. Une sorte de nouvelle guerre froide oppose désormais la Turquie, les Américains, l’OTAN, les Kurdes et les Sunnites irakiens,  et les pays du Golfe  d’une part, à la Syrie, la  Russie, l’Iran, les Chiites irakiens, le Hezbollah libanais, d’autre part. 

«La Turquie est de retour dans le bloc occidental qu’elle le veuille ou non, décrit Jean Marcou. Elle est contrainte de revenir à ses alliances traditionnelles (Otan, liens avec l’UE…), et ne  dispose plus de cette marge de manœuvre qui la voyait jouer une carte néo-tiers-mondiste (voire gaullienne avaient dit certains) à l’égard des grandes puissances et de ses alliés occidentaux»,  conclut le créateur et auteur du Blog de l’Observatoire de la vie politique turque.   

Le soulèvement syrien aurait de nouveau enraciné la Turquie à l’ouest, même si elle continue à regarder et à bâtir des projets à l’est.

Ariane Bonzon

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