Economie

Pétrole: les pays en développement consommeront plus que les pays développés en 2013

Matthew Yglesias, mis à jour le 29.07.2012 à 8 h 24

C'est un autre signe du basculement du monde. La Chine, l’Inde, le Brésil et les autres pays en développement seront l'an prochain les plus gros consommateurs de pétrole du monde... pour le meilleur et pour le pire.

Une pompe à essence en Californie, mars 2012. REUTERS/Mario Anzuoni

Une pompe à essence en Californie, mars 2012. REUTERS/Mario Anzuoni

Si l’on en croit les projections du dernier Oil Market Report de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), à partir de l’année prochaine et pour la première fois de notre histoire, les pays riches d’Europe, l’Amérique du Nord et le Japon consommeront moins de la moitié du pétrole mondial.

Ce fait reflète en partie l’efficacité croissante des pays riches, et en partie la prospérité croissante des pays pauvres. Mais c’est aussi un défi tout particulier pour les États-Unis d’Amérique, qui, contrairement à leurs pairs riches mais plus petits, ont pris l’habitude de se penser en maîtres de leur propre destin. Un monde dans lequel c’est en Chine, en Inde et en Amérique Latine que l’on consomme le plus de pétrole est un monde dans lequel le destin énergétique de l’Amérique est dirigé par des forces que nous ne contrôlons pas. Et nous sommes très loin de nous y préparer.

La demande baisse dans les pays anciennement riches

Voilà maintenant six ans que la demande de pétrole décline dans les pays riches. En Amérique du Nord et en Europe, la consommation baisse depuis 2007, à une année près (l’exception, 2010, était un faible sursaut ponctuel post-récession, pas une réelle interruption de la tendance). Si divers facteurs peuvent expliquer ce déclin, c’est l’amélioration constante de la consommation énergétique des véhicules qui joue le premier rôle.

Ajoutez-y la tendance démographique (vieillissement de la population, moins de parents avec enfants à la maison) et l’attrait croissant exercé par la vie urbaine qui ont fait doucement baisser le kilométrage par véhicule américain, et vous constaterez que le secteur des transports joue un rôle de premier ordre dans la baisse de consommation de pétrole. En outre, le gaz naturel bon marché grignote aux Etats-Unis une part de la consommation pétrolière non liée aux transports.

La demande explose au sud

En revanche, la demande de pétrole explose en dehors des pays riches de l’organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE). L’AIE prévoit que la demande en essence hors OCDE augmentera de 4,2% au deuxième semestre 2012.      

Dans des pays pauvres mais qui connaissent une croissance rapide, l’augmentation du nombre de véhicules sur les routes entrave toute amélioration technique de leur efficacité. Quand une famille brésilienne prospère s’achète une Prius flambant neuve, quel que soit le véhicule qu’elle conduisait avant, celui-ci trouvera repreneur au sein d’une famille qui n’avait alors pas de voiture et gagne enfin assez d’argent pour s’offrir une guimbarde d’occasion.

Des millions de Chinois passent chaque mois du vélo au scooter et du scooter à la petite voiture, tandis que les 2 ou 3% les plus riches se découvrent pour la première fois un goût pour les voitures occidentales de luxe. Il est tout à fait possible que le kilométrage moyen des flottes automobiles des pays en développement ne soit pas réellement en train d’augmenter, mais les flottes grossissent si vite que la demande totale de pétrole est immense.

En outre, à mesure que les pays s’enrichissent, ils reçoivent de plus en plus de visiteurs à la fois pour faire du commerce et du tourisme.  La Chine consommait 357 000 barils de carburant-aviation par jour en 2010; en 2012 elle en est à 403 000 par jour.

Une nouvelle réalité, surtout pour les Etats-Unis

En réalité, rien de magique ne se produira quand, bientôt, la ligne de démarcation pétrolière qui sépare le monde riche et les pays en développement sera franchie. Mais ce déplacement est emblématique d’une nouvelle réalité que les Américains n’ont pas encore entièrement intégrée. Nous avons pris l’habitude de vivre dans un monde où les pays riches mènent le jeu et où l’économie américaine est tellement plus grande que celle de l’Allemagne ou du Japon que nous pouvons nous permettre de mettre l’économie mondiale et l’économie américaine sur le même tableau.

Cette époque est révolue. Dans un avenir proche, les tendances des cours des matières premières mondiales - et par-dessus tout les cours très variables des carburants - seront bien plus susceptibles d’être influencées par les changements de politiques en Asie qu’aux États-Unis, ce qui rendra les éternelles jérémiades américaines sur le prix du pétrole encore plus ridicules que d’habitude.

Les autres pays riches, qui sont en général assez petits, vivent cette situation depuis bien longtemps. Et ils ont tendance à réagir de manière intelligente, non pas en adoptant des politiques publiques garantissant l’accès à une essence bon marché, mais en essayant de protéger leurs économies de l’impact des variations des cours. Ils le font tout d’abord en imposant bien plus lourdement l’essence. D’un certain côté, cela réduit la réelle volatilité du prix acquitté par le consommateur. Mais surtout, cela incite les ménages à s’organiser de manière à ne pas dépendre d’une consommation effrénée de carburant.

Pour certains, cela prend la forme de trajets à pied ou en transports en commun pour aller travailler. Mais la plus grande différence, c’est simplement des voitures plus légères et moins gourmandes. Adopter chez nous une politique de ce genre aurait pour bénéfice supplémentaire d’arrêter l’hémorragie de notre système de financement des infrastructures de transports, que l’on remplit en ce moment à grands renforts de gadgets budgétaires non renouvelables.

Malheureusement, une initiative de ce type aux États-Unis est politiquement impensable en ce moment. Or, la soif de pétrole des pays en développement ne fera que croître. Les pays pauvres peuvent s’enrichir au rythme nécessaire pour transférer ou imiter les technologies de production qui existent déjà chez les riches. Mais les pays développés -et les réserves mondiales de pétrole- ne peuvent que croître au rythme bien plus lent de la véritable innovation. Et cette croissance de rattrapage de la consommation ne fait vraiment que commencer.

L’AIE estime que l’année prochaine, la plus forte progression de la demande viendra d’Afrique, où l’économie prend tranquillement de la vitesse. L’Amérique ne peut rien faire, en termes de politiques, pour obtenir des taux de croissance aussi dynamiques que ceux que connaissent des pays qui inversent la tendance après des années d’épouvantables politiques publiques. Cela va se traduire par des matières premières moins abordables pour les Américains, alors même que notre système politique polarisé nous empêche d’avoir recours à des politiques plus raisonnables pour réagir à ces hausses de prix.

Matthew Yglesias

Traduit par Bérengère Viennot

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