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Red Bull? Rien à signaler!

Kléber Ducé, mis à jour le 19.06.2009 à 17 h 24

Début juin, les centres antipoison français ont innocenté la fameuse boisson à la taurine.

Il y a tout juste un an Roselyne Bachelot, ministre française de la santé, fulminait. Sa collègue en charge de l'économie Christine Lagarde venait de trinquer, en Autriche et au Champagne, avec Dietrich Mateschitz, l'inventeur autrichien de la célèbre boisson énergisante Red Bull contenant de la taurine (1). Un accord venait d'être trouvé qui permettait la commercialisation de ce breuvage dans l'Hexagone. En contrepartie M. Mateschitz retirait sa plainte alors récemment déposée au tribunal administratif de Paris dans laquelle il réclamait 300 millions d'euros d'indemnités à l'Etat français.

C'était là le dernier épisode d'une vieille querelle. C'était aussi un cinglant désaveu pour Mme Bachelot comme pour tous les experts sanitaires qui depuis plusieurs années ne cachaient pas leurs inquiétudes devant les possibles conséquences toxiques de la consommation de cette boisson. Mais l'inventeur autrichien savait qu'il avait le droit pour lui : une récente réglementation européenne obligeait les pays de l'Union à faire la démonstration de la toxicité d'un produit dont ils souhaitent interdire la commercialisation. La charge de la preuve incombant aux pouvoirs publics et non plus à l'industriel, Paris devait apporter la démonstration que Red Bull était toxique. Or on ne disposait ici que de simples présomptions.

Entre 2001 et 2006, quatre avis de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) avaient abordé la question des nouvelles boissons «énergisantes» comportant l'adjonction de taurine, de caféine, de D-glucuronolactone, d'inositol et de vitamines B2, B3, B5, B6 et B12. En septembre 1996 le Conseil supérieur d'hygiène public de France avait émis un avis défavorable à la commercialisation de la boisson autrichienne. En 1999 le comité scientifique européen en charge de l'alimentation avait conclu quant à lui «à l'impossibilité d'assurer avec certitude que les teneurs en taurine et en D-glucuronolactone ne présentent aucun risque pour la santé.»

Et en 2006 l'Afssa, pour une fois pragmatique, concluait que certaines situations d'emploi effectif de la boisson (activité sportive, prise concomitante d'alcool) étaient associées à des risques cardiovasculaires et à un risque de perception amoindrie des effets de l'alcool.

Mais que pèsent quelques inquiétudes d'experts face aux arguments de Dietrich Mateschitz expliquant que le Red Bull est commercialisé dans 154 pays à travers le monde dont 22 dans l'Union européenne? Et que valent ces inquiétudes face à une entreprise qui réalise trois milliards d'euros de chiffre d'affaire annuel? Le temps n'était définitivement plus où cette boisson lancée en 1987 d'abord sur le marché autrichien (avec le slogan «Red Bull te donne des ailes») était presque partout interdite à la vente. Le temps n'était plus où le boisson «à la taurine» donnait lieu à différents trafics chez les noctambules des capitales européennes, l'interdiction du moment assurant paradoxalement la promotion ultérieure.

Désavouée, champagne autrichien ou pas, Roselyne Bachelot ne s'estima pas vaincue. Il existait selon elle «un faisceau d'indices en faveur de l'existence d'un risque», et notamment «des suspicions de décès» en Suède et en Irlande et des «cas de neurotoxicité». Il y a un an elle assurait que le dossier Red Bull n'était pas clos et qu'elle attendait des dossiers scientifiques «plus solides» susceptibles d'étayer une éventuelle interdiction.

Un an plus tard nous diposons des premiers résultats. Ils viennent d'être publiés par l'Institut national de veille sanitaire (InVS) sous le titre  «Surveillance des effets indésirables liés à la consommation de boissons énergisantes. Dispositif mis en place par l'InVS et bilan au 31/12/2008». Et si l'on va à l'essentiel on peut dire que le suspect apparaît largement innocent.

Force est d'emblée de constater que la puissance publique n'a pas lésiné sur le moyens. Ainsi à la demande du ministre de la santé, l'InVS en collaboration avec l'Afssa a mis en place une surveillance via tous les Centres antipoison et de toxicovigilance (CAPTV). Il s'agissait de signaler tous les effets indésirables liés à la consommation de boissons énergisantes en général et du «Red Bull» en particulier. La coordination de cette enquête a été assurée par le CAPTV de Marseille.
Dans un premier temps, une analyse rétrospective des appels reçus par les CAPTV a permis de recenser les cas signalés aux CAPTV, liés à la consommation de boissons énergisantes de janvier 2006 à juin 2008. Tous les cas étaient bénins et les symptômes pouvait s'expliquer par la caféine présente dans les boissons énergisantes ou les autres produits consommés simultanément. Mais on est allé plus loin avec la mise en place d'une enquête prospective «afin de recueillir et de décrire précisément les appels reçus aux CAPTV à partir du 15 juillet 2008 en lien avec la consommation de boissons énergisantes.»

Tous les professionnels de la santé (urgentistes, associations SOS Médecins, etc.) ont été incités à contacter leur CAPTV pour signaler tout patient présentant des effets indésirables possiblement liés à la consommation d'une boisson énergisante. Le bilan au 31 décembre 2008 est désormais disponible sur le site internet de l'association des centres antipoison et de toxicovigilance.

«Entre le 15 juillet et le 31 décembre 2008, 23 cas d'exposition ont fait l'objet d'une notification à l'un des centres antipoison et de toxicovigilance français, résument les auteurs de ce travail. Pour 10 d'entre eux, il n'y avait aucun symptôme, ou les symptômes présentés ne pouvaient être attribués à la consommation de «Red Bull». Pour les 13 autres cas, l'imputabilité des troubles rapportés au «Red Bull» était possible ou probable. Parmi ces 13 autres cas, 8 correspondaient soit à des symptômes déjà associés antérieurement à la prise de «Red Bull» et semblant pouvoir être imputés à la caféine, soit étaient associés à la consommation concomitante d'alcool. Enfin, 5 cas correspondaient à des symptômes de type neurologique concernant toutefois des affections et des mécanismes  différents.»

Et encore : «Au final, malgré le dispositif mis en place, la surveillance active n'a relevé qu'un faible nombre de cas d'intoxication aiguë par «Red Bull». Dans la majorité des cas, les signes présentés peuvent être liés à la présence de caféine ou à la consommation concomitante d'alcool. Par ailleurs, aucun signalement particulier n'est parvenu des centres antipoison des autres pays européens qui ont été contactés».

En définitive on aimerait connaître le coût d'un tel travail ; un travail  qui permettra au fabriquant de la boisson «à la taurine» de dire que cette dernière n'est en rien toxique. On aimerait aussi savoir pourquoi ce dernier n'a pas été amené à participer à son financement. On ne serait pas mécontent, enfin, de pouvoir répondre à une troublante question, celle de savoir si Roselyne Bachelot «fulmine» encore.

Kléber Ducé

(1) La taurine est un dérivé d'acide aminé soufré qui joue physiologiquement un rôle important dans le métabolisme des cellules cérébrales, dans les fonctions cardiaques et musculaires ainsi que dans l'assimilation des lipides. On la suspecte d'une possible  toxicité rénale et neurologique

(Photo: luc legay, Flickr)

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