Culture

Comment bien jeter son verre à la figure de quelqu'un

Troy Patterson , mis à jour le 02.09.2012 à 18 h 20

Films et séries télévisées regorgent de ce genre d'épisodes. Voici comment les imiter.

Jeff Daniels et Hope Davis dans «The Newsroom».

Jeff Daniels et Hope Davis dans «The Newsroom».

Quand il est à l’écran, le super-héros des présentateurs télés et personnage principal de la nouvelle série de HBO The Newsroom, Will McAvoy (Jeff Daniels), parle de sujets importants aux téléspectateurs américains, sous les yeux admiratifs de son équipe. En même temps, dans sa vie privée bien remplie, Will serait plutôt du genre à regarder les femmes qu’il veut ramener chez lui du haut de son piédestal, tout en les rabaissant à l’occasion.

Dans le quatrième épisode, à la fois décisif et très mauvais, de la dernière tentative de comique décalé d’Aaron Sorkin, Will est plus d’une fois furieusement grossier dans sa manière de dénoncer le fléau du commérage chez ses amies, et plus d’une fois ses discours se terminent par la même conclusion humide: la gifle liquide d’un verre qu’on vient de lui jeter au visage.

Un verre dans la figure! Il suffit de ces quelques mots pour que des images en noir et blanc de Joan Crawford en train de jeter du gin viennent titiller votre matière grise. Son histoire cinématographique remonte au moins à The Wages of Sin, un court métrage muet de 1914 dans lequel une femme de petite vertu cesse un instant de vendre son corps dans un saloon pour plonger son séducteur dans l’embarras.

En calibrant l’impact d’un moment critique de son roman de 1934, Rendez vous à Samarra, l’auteur John O’Hara choisit le dialogue pour éclabousser ses lecteurs:

«Bon sang, H. Kee-rist. T’as su ce qu’il vient de se passer?... Julian English. Il vient de lancer un cocktail en plein dans le visage de Harry Reilly.»

Le réalisateur Curtis Hanson met en scène une éclaboussure exceptionnelle dans L.A. Confidential (1997): au Formosa Café, à Hollywood, le policier joué par Guy Pearce prend Lana Turner pour une prostituée, et Lana, utilisant sa main droite pour mieux viser, vide le contenu de sa délicate coupe de champagne qui était jusque là restée discrète dans un coin de l’écran.

On nous a tellement gâtés ces derniers temps avec tous ces montages de scènes de films sur internet que je m’attends à moitié à ce qu’on m’envoie par email des liens sur ce thème, avant même que je ne finisse d’écrire cet article —que ce soit de Tootsie de Sydney Pollack, ou de Scarface de Brian de Palma, ou encore de Ecrit sur du vent de Douglas Sirk. Je m’attends aussi à ce qu’on m’envoie du Tournant de la vie: sur le tournage de ce film de ballet de 1977, le réalisateur (Herbert Ross) et la jeteuse de verre (Anne Bancroft) ont comploté pour que la surprise du receveur (Shirley MacLaine) soit totale et non répétée.

Plus récemment, le jetage de verre d’Eileen Rand dans Smash, la série de NBC —parfait pour un GIF animé­— s’est avéré décisif pour apporter à son personnage un charme très théâtral (voilà ce qu’en disait le gros titre du Hollywood Reporter: «la Eileen d’Anjelica Huston va vous jeter son verre à la figure»).

Acte réservé aux femmes et hautement sexualisé

Dans la deuxième saison de Treme, sur HBO, Janette Desautel (jouée par Kim Dickens) arrose le critique culinaire Alan Richman pour se venger d'un article sur la Nouvelle Orléans qui fut publié, dans la vie réelle, dans le numéro de novembre 2006 de GQ (dans l’épisode, le critique identifie la substance absorbée par la serpillère qui lui sert de moustache comme étant le cocktail local: «Tu te fous de moi! PERSONNE ne jette un Sazerac!»).

Et est-ce que vous avez entendu parlé de la nouvelle série d’HBO, Girls? Dans le quatrième épisode, pendant un concert de Questionable Goods, après que le groupe ait humilié Marnie avec une chanson intitulée Hannah’s Diary —«Le journal intime d’Hannah»—, Marnie envoie le contenu de son verre sur la poitrine d’Hannah, dans un moment de relâchement de tension dramatique analysé chez Slate.com par Hanna Rosin (le verre de Marnie contenait sûrement une vodka-tonic, dans la pure tradition d’Alice et Charlotte dans Les Derniers Jours du disco.)

Le jetage de verre est un acte généralement réservé aux femmes et hautement sexualisé, un manque de respect à la fois sensuel et mouillé. Je déteste les clichés sur les deux sexes et le deux poids, deux mesures, mais il me semble évident qu’un homme ne devrait jamais, ô grand jamais, jeter son verre au visage d’une femme, sauf peut-être dans le cadre d’une émission de téléréalité, auquel cas j’imagine que tout talent du petit écran se voit obligé de jeter au minimum deux verres par saison.

Mais même dans ce cas-là, il n’en reste pas moins un vaurien et devrait se préparer à passer au pilori (dans la saison 3 du show Basketball Wives, quand le pivot Eric Williams a arrosé sa femme du contenu de son verre, le petit coin d’internet qui se penche habituellement sur ce type de problème l’a jugé de, et ceci est une citation directe, «p*ssy azz byyytch» —tafiole de merde, en français correct).

Il n’est d’ailleurs pas plus acceptable pour un homme de jeter son verre sur un autre homme. Comme nous l’avons appris dans les clips de rap, le missile le plus efficace que l’on peut lancer à l’encontre d’un mâle au regard agressif est un petit paquet de billets verts.

Attaquer à bout portant

Mais une femme devrait-elle vraiment jeter son verre sur qui que ce soit? Je n’ai pas vraiment envie de me lancer sur le sujet parce qu’essayer de dire aux femmes ce qu’elles doivent faire est précisément le genre de comportement qui vous vaudrait un verre dans la figure.

J’ai quand même envie de m’aventurer à dire que 1) vous marquez des points cruciaux quand vous faites ça si vous êtes un personnage de fiction et que la robe du soir que vous portez tombe jusqu’au sol; que 2) la différence entre jeter un verre d’alcool pur et jeter un cocktail décoré d’une olive ou d’un petit parasol, ou de quoique ce soit d’autre d’ailleurs qui pourrait potentiellement crever un œil, est vraisemblablement ce qui sépare le délit du crime; et enfin, 3) que cette attaque est plus efficace lorsqu’elle est exécutée à bout portant: ce serait vraiment pousser le bouchon de dire que vous êtes en train de réussir votre jetage de verre s’il faut en plus que vous vous penchiez pour atteindre votre cible.

En regardant The Newsroom, on a vraiment l’impression que Will McAvoy communique la plupart de ses déclarations avec l’approbation de son créateur. Les éclaboussures répétées ne l’affectent guère plus que de petites tapes sur son poignet, et les cocktails jetés parviennent à peine à polir les piliers de sa sagesse triomphante. Du coup, les critiques de télé et les télévores féministes sont en train de construire des cabines d'arrosage virtuelles destinées à Aaron Sorkin.

Alors mesdemoiselles, tenez-vous prêtes! Que vous trouviez Sorkin bien ou mal trempé, on ne sait jamais quand les étoiles pourraient se trouver correctement alignées pour que vous ayez une bonne raison de jeter un verre. Mémorisez les instructions précises qu’offre The Little Red Book of Fly Fishing, petit guide d’initiation à la pêche à la mouche. Vous développerez ainsi une technique imparable grâce à sa description du «mouvement d’accélération graduel et contrôlé qui est la base de toute bonne pêche à la mouche»:

«Imaginez que vous êtes en train de jeter un verre d’eau (ou de bière, si ça vous parle plus) au visage d’une autre personne. Vous ne vous contentez pas de le lancer. Vous l’attrapez sur la table, accélérez pendant que vous visez, et stoppez votre mouvement tout d’un coup pour que le liquide puisse s’envoler.»

Troy Patterson

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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