L'agriculture est notre passé et notre avenir

Jean-François Copé, mis à jour le 02.06.2009 à 9 h 39

Dans un monde où l'alimentation peut devenir source de conflits, rester une puissance agricole n'est pas un luxe...

On interroge un enfant d'une dizaine d'années sur ce qu'il veut faire plus tard. Lui répond: «Comme mon père.» Mais le père, assis en face, n'y croit pas. Il est agriculteur et répond «Ça existera plus». Cette scène touchante est saisie avec tendresse par Raymond Depardon dans son admirable documentaire, Profils paysans : la vie moderne. Elle en dit long sur la perception que certains ont de l'agriculture dans notre pays.

Quand les Français pensent à cette activité, beaucoup d'entre eux voient surtout une part de notre patrimoine. Comme si elle était un vestige du passé, un legs dont il faudrait gérer l'inexorable déclin. Avec nostalgie.

Certes, au cours des siècles, l'agriculture a façonné la France. Et pas seulement ses paysages. Mais gardons-nous de croire qu'elle appartient au passé. Elle est une part essentielle de notre avenir! Un atout hautement stratégique, pour la France et pour l'Europe. On n'en parle beaucoup moins mais, à mes yeux, cette question est aussi vitale que l'indépendance énergétique du continent.

Pour s'en convaincre, il suffit de prendre en compte quelques menaces qui marquent le monde: une augmentation de la population mondiale et une évolution des modes de consommation qui rendent nécessaire d'accroître la production agricole de la planète. Des pollutions très graves et des pénuries d'eau dues à l'exploitation désordonnée des richesses de la Terre. Des tensions fortes sur les marchés agricoles, à tel point que plusieurs régions du globe ont connu des émeutes de la faim au cours des derniers mois. Des pays inquiets pour l'approvisionnement de leur population - Chine, Japon, Corée du Sud, pays du Golfe... - qui rachètent par centaines de milliers d'hectares des terres arables, notamment en Afrique. Des épidémies qui régulièrement nous font craindre pour la sécurité de notre alimentation... Et récemment, en France, la colère des éleveurs qui refusent de vendre leur production à perte alors que le prix du lait fait du yoyo (-30% en avril 2009, après une hausse sensible en 2008)...

Face à ces défis inquiétants, certains veulent faire confiance à la seule loi du marché. Ceux-là plaident pour un démantèlement de la Politique Agricole Commune (PAC) qu'ils trouvent trop coûteuse (40% du budget de l'Union européenne). Ils veulent la suppression des quotas de production (pour le lait, c'est prévu à horizon 2015). Ils trouvent que les accords entre producteurs et industriels faussent le marché. Ils pensent que la fin des régulations et la mise en concurrence totale des différentes agricultures à l'échelle mondiale est la meilleure des solutions. Peu importe le coût humain et écologique. Peu importent les enjeux géostratégiques. Ils semblent dire: «Si la production agricole européenne est plus chère que celle d'autres continents, tant pis pour nos agriculteurs ! On achètera ailleurs, quitte à laisser nos terres en jachère... ».

Cette vision n'est pas la mienne. Les fruits de la terre ne sont pas des biens comme les autres. Particulièrement lorsqu'il s'agit de nourrir le monde, on ne peut pas s'en remettre à la seule rencontre de l'offre et de la demande, avec ses hauts et ses bas, ses pénuries et ses surplus. Avec une telle approche, le monde finirait par se diviser en zones de productions spécialisées, et l'Europe serait hors jeu. Pour nourrir nos populations, nous deviendrions dépendants d'autres pays qui n'ont pas les mêmes exigences de sécurité sanitaire. Nous serions à la merci d'une rupture potentielle des approvisionnements internationaux. Voire d'un chantage à l'alimentation, comme il existe déjà un chantage au gaz...

Tout cela ne cadre pas du tout avec l'idée que je me fais de l'Union européenne. Indépendante et capable de se nourrir elle-même. Assez forte pour développer une industrie agroalimentaire performante, respectueuse de l'environnement, et pourvoyeuse d'emplois !

Si je rejette une approche purement libérale de l'agriculture, j'écarte tout autant le mirage réactionnaire d'une agriculture qui se replierait sur elle-même et s'interdirait de gagner en productivité. Les altermondialistes qui voudraient généraliser le modèle du paysan vivant sur sa petite exploitation autosuffisante en cultivant ses quelques hectares sans engrais, tout en élevant veaux, vaches, cochons, font preuve d'égoïsme: ils oublient qu'il faut doubler la production mondiale d'ici 2050. Si nous voulons nourrir tout le monde, il ne faut pas produire moins, mais plus ET mieux.

Alors quelle agriculture voulons-nous pour relever le défi de la faim tout en préservant la planète et pour assurer la sécurité et l'indépendance alimentaires de l'Europe ?

D'abord, il faut une politique agricole commune ambitieuse. En France, c'est un point de vue plutôt consensuel mais il n'est pas partagé par tous nos partenaires européens. Nous devons arriver à les convaincre qu'en défendant la PAC, nous ne défendons pas notre intérêt de pays agricole : nous défendons leurs intérêts de consommateurs! Trouvent-ils vraiment que la PAC est trop chère alors qu'elle revient en fait à 100 euros par Européen et par an. 100 euros : c'est le prix de la sécurité, de la diversité et de la qualité.

Dans un monde où l'alimentation peut devenir source de conflits, rester une puissance agricole n'est pas un luxe... Nous devons affermir le principe fondateur de la PAC: la préférence communautaire. Il ne s'agit pas de faire de l'Europe une forteresse mais de protéger légitimement le marché agricole européen des variations brutales des cours mondiaux et des importations à bas prix, à cause du moins-disant sanitaire et social. Si nos prix sont élevés en dépit de notre productivité importante, c'est parce que nos agriculteurs ont des cahiers des charges très lourds à respecter, en matière de traçabilité, de santé animale, de limitation des pratiques polluantes... L'Europe ne doit pas craindre de défendre ses positions lors de négociations de l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Les Etats-Unis, qui ont compris l'enjeu stratégique de « l'arme alimentaire » ne s'en privent pas. Cela ne veut pas dire que nous devons égoïstement ignorer les contraintes des autres pays du monde, particulièrement des régions les moins développées.

La seconde exigence est en effet de trouver de nouveaux outils de régulation à l'échelle mondiale ! Plutôt que de miser sur la concurrence à outrance, inventons une gouvernance agricole des grands régions mondiales, fondée sur le partenariat. Ce partenariat devrait reposer sur deux impératifs forts. L'impératif de justice: chaque grande région doit être capable de se nourrir et d'exporter, sans menacer les agricultures des autres ensembles. L'impératif environnemental : le respect de la planète ne peut pas être une clause accessoire !

Cette approche de coopération a été proposée par le Président de la République à travers le Partenariat Mondial pour l'Alimentation et l'Agriculture. Notamment parce qu'elle a des liens d'amitié particuliers avec de nombreux pays africains, la France doit montrer l'exemple: nos efforts doivent se porter sur le renforcement du volet agricole dans l'aide au développement, sur la création de filières agricoles intégrées dans les pays les moins développés et sur l'accélération des transferts de technologie vers les agricultures les moins productives. Il s'agit moins de jouer aux pompiers avec une aide ponctuelle lorsque surgit une famine que d'aider les pays à assurer leur subsistance alimentaire par leurs propres moyens.

Enfin, et surtout, il faut une véritable révolution intellectuelle quant à la place de l'agriculture dans notre pays. La querelle des OGM a montré combien le fait de lier haute technologie et agriculture était encore mal perçu par la société française. Il y a un presque un mythe de l'agriculture « à l'ancienne ». Bien sûr, nous devons tourner la page de l'agriculture purement productiviste en continuant à diversifier les modes de production et de distribution : chaîne plus courte entre producteurs et consommateurs, meilleure prise en compte des cycles naturels, agriculture biologique... Mais cela ne doit pas se traduire par des effondrements de la production et par le reniement des nouvelles technologies !
Produire et protéger, voilà les deux mots d'ordre. Ils ne peuvent aller l'un sans l'autre. Il est donc impératif de continuer à développer une agriculture raisonnée. Respectueuse des hommes, de la terre et de l'eau.

C'est justement pour cela qu'il est vital d'investir dans l'innovation et la recherche. Avec sagesse mais avec détermination. Considérons enfin l'agriculture française pour ce qu'elle doit être. Un segment très stratégique, à haute valeur ajoutée. Un gisement d'emploi, notamment grâce à l'industrie agroalimentaire. Une source d'innovation permanente. Une activité qui demande une régulation intelligente à l'échelle nationale, européenne et internationale.

Dans le documentaire de Depardon, lorsque le père agriculteur répond à propos de son métier : « Ça n'existera plus », le fils répond du tact au tact : « Si !». Nous devons donner raison à cet enfant !
Parce qu'aider un jeune à réaliser sa vocation est la meilleure politique pour un pays. Parce que la sécurité et la croissance de la France et de l'Europe sont en jeu !

Jean-François Copé

Photo: Récolte d'un champ de blé près de Cambrai (Nord)  Reuters

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