Monde

Les débats Hashtag: la révolution verbale jordanienne

Delphine Darmency et Constance Desloire, mis à jour le 29.07.2012 à 8 h 22

Pour accompagner les protestations démocratiques en Jordanie, deux jeunes diplômés ont lancé en 2011 un nouveau genre de débat citoyen entre les mondes réel et cybernétique, qui fait fureur à Amman et bouscule les habitudes.

capture d'écran du site 7iber

capture d'écran du site 7iber

Derrière Lina Ejeilat et Nassim Tarawnah, 29 ans, un trophée «Web Award Jordan 2008» trône sur une étagère. Dans leur mignon bureau d’un immeuble du quartier Abdali, près du vieux centre d’Amman, les deux amis sont extrêmement affairés, entre coups de téléphone et sollicitations des animateurs web. Ils se relaient pour répondre à nos questions, début juin, et parlent extrêmement vite.

Depuis cinq ans, Lina et Nassim sont à la tête de 7iber.com, le media en ligne qui organise les discussions politiques en vogue de la capitale jordanienne: les «débats Hashtag», un clin d’œil au dièse qui accompagne les messages sur Twitter. «7iber» veut dire «Encre» et se prononce «hiber»: le 7 fait partie d’un code linguistique créé récemment sur Internet pour indiquer les lettres arabes qui n’ont pas d’équivalent dans l’alphabet latin.

Nassim, décontracté dans son sweatshirt à capuche:

«7iber était à l’origine une plateforme de médias citoyenne, un blog collectif. Nous voulions savoir ce que pensaient les gens de la rue, parce que les Jordaniens ne parlent pas facilement de l’actualité du pays.»

Avec le slogan «What’s your story?», 7iber.com offre des tribunes libres à tous les contributeurs volontaires sur des sujets sociaux ou politiques, déclenchant le plus souvent des discussions en ligne. «Lorsque je suis en colère devant une actualité et que personne n’en parle, j’écris un billet pour 7iber», témoigne Mohanned Al-Arabiat, doctorant jordanien installé à Chicago.

Lina Ejeilat et Nassim Tarawnah / Delphine Darmency

Le site a également traduit les câbles diplomatiques de Wikileaks qui concernaient la Jordanie. Il fonctionne un peu comme le site tunisien Nawaat, créé en 2004 ou l’égyptien TweetNadwa, lancé en 2011: un espace d’expression libre où chacun donne son avis et partage des informations qui, souvent, sont entre les mains d’organes gouvernementaux. La Jordanie est un royaume dont l’exceptionnelle stabilité dans la région tient aussi à la perpétuation de la monarchie dans une société conservatrice. 7iber avait donc d’abord choisi d’être en anglais, «une langue plus sûre pour échapper au contrôle des autorités». Une fois le site accessible en arabe, les visites ont explosé.

L'objectif: informer

«Et puis début 2011, le printemps arabe nous a poussé à nous politiser», poursuit Nassim. Le premier débat offline a lieu le 16 février 2011, tandis que la Jordanie connaissait ses premières manifestations en faveur de réformes politiques. En un an et demi, 7iber a organisé une quinzaine de débats Hashtag: opportunité de transformer la Jordanie en monarchie constitutionnelle, place des islamistes dans un Etat civil, et même, rôle des services de renseignements, les fameux «moukhabarat»...

Un ou deux invités qui apportent des connaissances spécifiques, une centaine de participants dans la salle qui posent des questions, réagissent, contribuent, et plusieurs centaines de personnes qui suivent le débat derrière leur écran et interviennent via Twitter: voilà la formule du débat Hashtag.

Lina explique:

«L’objectif premier est de nous informer. En quinze mois, nous en avons appris plus sur la politique en Jordanie que jamais auparavant. Mais les débats sur l’économie sont finalement les plus réussis car ce sont les moins passionnés. Nous essayons de nous détacher de l’actualité, pour ne pas faire comme les autres medias. Lors des manifestations de mars 2011 qui ont été présentées comme un affrontement entre Jordaniens d’origine bédouine et ceux d’origine palestinienne, on nous a réclamé un débat sur l’identité. Nous avons refusé, aussi pour ne pas alimenter la vague nationaliste.»

Autre règle des débats Hashtag: refuser les sollicitations de membres du gouvernement. «Nous devons maintenir notre indépendance», affirme Nassim. Alors que c’est la mode dorénavant dans plusieurs pays arabes, 7iber ne cherche pas à traîner des ministres devant des sujets du roi prêts à en découdre.

«L'un des échanges les plus bénéfiques que j’ai jamais eus»

Le rôle de ces rencontres est plutôt de faire intervenir des personnes dont la parole est libre, experts ou anciens élus. En revanche, la venue inopinée d’un membre de la famille royale a été bien accueillie. Au printemps 2011, le prince Hassan, 65 ans, oncle de l’actuel roi Abdallah, avait participé au débat sur l’impact de l’aide étrangère au Moyen-Orient. «C’était intéressant car il est très critique de l’évolution politique du pays», explique-t-on à 7iber. Serene, 26 ans, travaille dans l’audiovisuel. Dans un café-librairie branché d’Amman, elle s’enthousiasme:

«Ce serait formidable si la reine Rania participait à ces débats! Il n’y a aujourd’hui aucun moyen de lui parler directement alors que beaucoup de gens aimeraient le faire.»

A défaut d’accueillir la tête couronnée la plus glamour du Moyen-Orient, 7iber a invité par exemple Omar Razzaz, alors chef de l’équipe nationale de stratégie pour l’Emploi, au débat sur la transformation d’un Etat rentier en un Etat productif:

«Ces débats rompent de manière rafraîchissante avec la culture politique d’avant le printemps arabe, qui était infestée de tabous et de lignes rouges, se réjouit l’économiste. D’anciens responsables politiques m’ont d’abord déconseillé d’y participer, en me disant qu’il n’y aurait que des gamins agressifs qui allaient m’injurier. En réalité, les jeunes formulaient simplement des questions claires et voulaient des réponses claires. Mais les politiciens n’ont pas l’habitude de s’entendre poser des questions difficiles. Pour moi, ce débat a été l’un des échanges les plus bénéfiques que j’ai jamais eus.»

Les jeunes participants aux débats sont-ils menaçants à ce point pour l’establishment? Agés de 20 ans à 40 ans, généralement diplômés, ils se saisissent depuis quelques mois d’une politique dont ils se désintéressaient auparavant. Décidés à obtenir des informations pointues sur des sujets techniques et à participer à la réflexion sur la réforme de l’Etat, ils semblent de plus en plus nombreux.

Pour Mohanned Al-Arabiat, contributeur de 7iber aux Etats-Unis, «le plus important c’est que les débats Hashtag ont permis aux gens ouverts d’esprit de se rencontrer». Une réalité qui réjouit Lina Ejeilat:

«Nous avons rassemblé une communauté qui s’est complètement emparée du projet. Les gens poursuivent les discussions entre eux, cela ne tourne plus uniquement autour de nous.»

En effet, des fans des débats Hashtag ont créé de leur côté un autre format de discussion: Le Café politique –en français dans le texte. A douze ou quinze seulement, ils débattent de questions uniquement politiques dans les locaux de la société de dessin animé Kharabeesh, puis mettent en ligne la séance qui a été filmée. Les animateurs du Café rendent hommage aux défricheurs:

«7iber a été le premier à utiliser les médias sociaux pour contribuer au processus de réforme en Jordanie; ils ont élevé le niveau du discours politique.» 

Sans être affiliés à des partis existants, ces jeunes représentent diverses sensibilités du spectre national: conservateurs, libéraux ou islamistes, et pour l’instant, débattent fructueusement tous ensemble. «La fracture la plus visible est entre ceux qui veulent du changement, et ceux qui lui résistent», estime Haya Al Husry, 22 ans, du Café politique.

Sortir d'Amman-Ouest

Mais pour poursuivre son travail, 7iber a des défis à relever. D’abord, élargir sa visibilité en dehors d’Amman, où ont eu lieu tous les débats. Pour Mohanned à Chicago, «7iber doit prendre la route et sortir de la bulle de Amman Ouest», la partie moderne de la capitale, toute en banques, hôtels et quartiers résidentiels. Ensuite, lutter contre l’essoufflement. Lina et Nassim se sont rencontrés en ligne, sur le portail Jordan Planet où ils tenaient tous deux un blog: Black Iris pour Nassim, diplômé en sciences politiques au Canada, tandis que Lina, étudiante à New York en journalisme, alimentait Into the Wind. Ils avaient 24 ans lorsqu’ils ont lancé 7iber et tiennent à rester pionniers.

«L’ambiance au début était tellement exceptionnelle, que nous sentons une certaine fatigue en 2012, admettent-ils. Il y a eu des déçus parmi ceux qui avaient peut-être trop d’attentes. Cette période nouvelle doit être l’occasion d’approfondir des sujets.»

Le 12 juillet dernier, les Frères musulmans jordaniens, très actifs dans les contestations depuis 2011, ont décidé de ne pas participer aux prochaines élections législatives à cause de «l’échec du régime à mener les réformes réclamées». Voilà qui pourrait aider 7iber à entretenir la flamme pour un prochain débat: #boycott?

Delphine Darmency et Constance Desloire, à Amman

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