Life

Mon coach de vie s’appelle Max Payne

Slate.com, mis à jour le 26.07.2012 à 12 h 22

Comment un jeu vidéo monstrueusement difficile m’a permis de me surpasser dans la vie.

Max Payne 3 / JBlivin via FlickrCC Licenceby

Max Payne 3 / JBlivin via FlickrCC Licenceby

Un sentier dessine l’épine dorsale des monts de Santa Monica, qui s’élèvent à plus de 200 mètres, entre la succession de montées et de décentes. C’est le Westridge Trail. Un chemin étroit, où la boue et les broussailles se désagrègent parfois pour provoquer des éboulis. A vélo, la négociation des dénivelés, côtes raides et pentes abruptes, est un sacré challenge. Au bout de plusieurs semaines, j’ai enfin réussi à maîtriser cette étape.

Mon moniteur était un ex-flic alcolo, dangereux. Il exerçait comme tueur à gages à Sao Paolo. Il s’agissait de Max Payne, le personnage éponyme du jeu vidéo dont je voulais vous parler: Max Payne 3.

Presque tous ceux qui ont grandi avec des jeux vidéo ont connu ce niveau qui donne envie de balancer sa manette contre la télé. En 1990, voyant son fils, par ailleurs plutôt enjoué, se mettre dans des états pas possibles après avoir joué à Prince of Persia, ma mère s’est résolue à s’interposer. C’est vrai, j’étais furieux de me faire tuer à chaque fois par ce gros type. (J’ai quand même réussi à finir le jeu en jouant secrètement sur mon ordi).

A l’époque, quand on allait chez un pote pour jouer à Battletoads ou Mega Man, il fallait s’attendre à prendre des heures pour franchir certaines étapes ou à croiser le chemin d’un boss que seuls les meilleurs joueurs réussiraient à éliminer. Mais les temps ont bien changé. Aujourd’hui, même les plus grands jeux d’action, ceux auxquels s’adonnent les gamers, favorisent le progrès et non plus la frustration du joueur. Autrement dit, les nouveaux jeux vidéo sont plutôt fastoches.

Petits, les défis d’aujourd’hui!

Non pas que les jeux difficiles aient totalement disparu. Mais à étudier la liste des jeux les plus durs qui soient, on remarque que beaucoup sont anciens. Les jeux qui représentent les plus grands défis, tels que Dark Souls (2011), sont de plus en plus perçus comme des titres particulièrement soûlants.

Quiconque a arrêté les jeux vidéo dans les années 90 trouvera normal qu’on meure tout le temps et qu’on doive recommencer plusieurs fois les mêmes étapes (c’est le cas dans Dark Souls). Mais dans le marché actuel, ce n’est plus si normal que ça. Cliff Bleszinski, directeur artistique de la franchise Gears of War, a récemment expliqué pourquoi nous en sommes arrivés là:

«[Le secteur des jeux vidéo] s’est efforcé d’élargir sa cible et [par conséquent], les jeux sont devenus plus linéaires et plus faciles.»

Cliff Bleszinski ajoute, en forme de question rhétorique:  

«C’était quand, la dernière fois qu’un jeu vidéo vous a vraiment donné du fil à retordre?»

Nous sommes plusieurs à avoir constaté ce changement et revu nos attentes. Les jeux vidéo racontent désormais de grandes histoires et découvrent de nouveaux univers. Si d’aventure je mourais, même en ayant défini une difficulté élevée, c’était parce que je me confrontais alors à des difficultés plus grandes que l’assaut d’un type baraqué, armé d’un coutelas.

C’était l’impression que j’avais jusqu’à ce que Max Payne 3 me change un peu la vie, démontrant la qualité de la mise en scène et la vertu morale des jeux vidéo super durs. Ceux qui laissaient penser à vos proches que vous étiez en train de mettre en péril votre santé physique et mentale. C’est fini, je ne reviendrai plus en arrière.

Un Max d’action

Dans Max Payne 3, vous incarnez un lunatique à la gâchette facile, dont le sinistre passé a laissé place à une série de combats sanglants qu’il ne comprend pas complètement. C’est du tir objectif, ce qui signifie que vous voyez Max à l’écran alors que vous contrôlez son évolution.

Vous courez, vous vous cachez et tirez des coups de feu au milieu de divers paysages urbains. Pour survivre, vous devez abattre avec célérité les hommes armés qui vous attaquent avant qu’ils ne puissent vous tuer. Vos blessures ne guérissent pas comme par miracle; il suffit que vous soyez touché quelques fois, et vous claquez. Ces bandits sont malins.

Si vous vous accroupissez derrière des parpaings pour les avoir, ils

  • a) vous attaquent à deux, un de chaque côté,
  • b) font voler en éclats la structure de béton qui vous protège et/ou
  • c) balancent des grenades en chandelle.

Vous ne pouvez pas rester en place. Il faut analyser les menaces et procéder par ordre de priorité. Réagir vite. Souvent, vous tombez sans vie, sans savoir ce qui vous a tué. C’est un carnaval sanguinaire qui requiert toute votre attention. Au bout de quelques heures, vous vous sentez assailli, perplexe, rempli d’adrénaline. C’est exactement ce que Max est censé ressentir. 

S’il n’était pas presque impossible de survivre par moments, le jeu ne prendrait pas. Une version plus facile de Max Payne aurait accéléré la progression vers les différents niveaux ainsi que le déroulement de l’intrigue. Mais le fait de ralentir un jeu par le biais de défis quasi insurmontables crée un storytelling exceptionnel.

Au lieu de cut-scenes vous expliquant que Max traverse une lourde épreuve, le jeu vous place au cœur de cette lourde épreuve.

Ce type de jeu, qui sollicite votre résistance, transforme un conflit classique entre le flic brésilien réglo et l’Américain meurtri qui a perdu pied, en moment vécu de l’intérieur. Vous vous en êtes sorti en faisant exploser une bouteille de gaz dans le Canal de Panama, ce qui a éliminé ces escadrons de la mort si précis au tir! Vous en éprouvez l’épuisante euphorie…

Les jeux difficiles impliquent des défis à répétition. Vous grognez, vous hurlez, surtout quand un gars muni d’un gilet pare-balles et d’un obusier vous bute trente-six fois. C’est 10 minutes et 10.000 balles de perdues. Inutile de vous dire à quel point vous jubilez quand vous passez ce niveau. Mais ce n’est que le début.

Voilà qui nous ramène aux monts Santa Monica. Ça faisait un moment que je voulais me faire le Westridge Trail à vélo. Escarpée et friable, cette piste requiert une certaine technique, qui consiste à jeter votre poids vers l’arrière, et que je n’avais pas encore acquise.

Avant de rencontrer Max, je n’en avais ni le cran, ni la force d’âme. Quand je me cassais la figure, je continuais le long de la piste tout en sachant à quoi m’attendre à cet endroit la prochaine fois que j’y passerais. Mais après avoir connu Max, la première fois que j’ai dérapé sur le sol argileux, je n’ai pas poursuivi.

Je suis descendu de vélo, j’ai regagné le sommet de cette fichue descente en poussant mon véhicule à deux roues. J’ai étudié la saillie qui m’avait propulsé à terre, j’ai identifié une trajectoire différente, et je me suis lancé. Puis encore, et encore. J’ai de nouveau chuté, mais j’ai recommencé. A plusieurs reprises.

Selon le fameux dicton qui ne date pas d’hier, c’est en forgeant qu’on devient forgeron. C’est quand même incroyable que quelque chose de beaucoup plus fun que, par exemple, s’exercer au piano, offre des enseignements similaires à propos de la répétition consciencieuse.

Jouer à ce jeu, si éprouvant, m’a rappelé qu’«essayer encore» n’avait rien de bizarre et n’était pas une perte de temps: c’était le meilleur moyen pour moi, et peut-être le seul, de devenir quelqu’un de persévérant, capable de descendre des pentes raides et glissantes à vélo.

La maîtrise requiert un processus d’«erreur-itération segmentée». On ne parle pas d’une obscure leçon de vie. Il s’agit de trucs simples et pratiques que j’ai appris en réalisant qu’il fallait surgir ici. Non pas tout à fait, plutôt ici, pour flinguer le gars à l’obusier.

Epanouissement personnel

Les jeux vidéo ont sur nous un impact particulier. C’est parce que nous faisons le jeu, et cela peut nous faire évoluer. Le niveau de difficulté n’est pas la seule caractéristique qui fait que les jeux peuvent contribuer à notre développement.

Deus Ex: Human Revolution (2011) m’a brisé le cœur en dramatisant le poids de la décision irréversible. Mon choix de laisser mourir certains otages a modifié l’opinion des autres personnages à mon égard pendant des heures de jeu: j’ai dû supporter cette honte et j’ai promis de me racheter. Mais le plus puissant outil pédagogique des jeux vidéo est leur degré de difficulté. Pour être récompensé, il n’y a pas de miracle: il faut apprendre et progresser. (C’est sûr, vous pouvez toujours définir le niveau de difficulté au minimum. Mais vous n’aurez aucun mérite, mauviette!)

Que les choses soient claires: aucun de ces enseignements ne doit gâcher le plaisir. Max Payne 3 est fun. Grave fun! Comme le souligne Bleszniski, les jeux vidéo doivent nous donner du fil à retordre. Les grands jeux vidéo qui n’exigent rien de nous (ceux qui se résument en un environnement de dévastation où notre personnage évolue) sont dépourvus des meilleurs attributs du jeu vidéo.

Tous les jeux n’ont pas besoin d’être aussi durs que Max Payne 3, mais les attentes modestes de beaucoup de jeux actuels, des mécanismes de jeu on ne peut plus classiques, peu de vrais gros défis, nous privent de certaines choses dont nous ignorons peut-être même l’existence.

Alors augmentez ce niveau de difficulté en fonction de votre meilleur score. Trouvez un jeu qui déchaîne les passions sur les forums. Attention, préparez-vous à être contrarié et exaspéré. Mais vous en retirerez quelque chose de précieux. Que vous emporterez peut-être avec vous dans vos randonnées en montagne.

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