Culture

Le Bourgeois gentilhomme version Neguev

Ekia Badou, mis à jour le 16.07.2012 à 17 h 26

Monsieur Jourdain est un riche bédouin qui cherche non pas à singer la noblesse mais à s'occidentaliser. Une adaptation de la pièce de Molière qui reflète la situation de la population.

La troupe du Bourgeois gentilhomme / Valentine Bourrat, ambassade de France Israël

La troupe du Bourgeois gentilhomme / Valentine Bourrat, ambassade de France Israël

Une troupe de jeunes bédouins du Neguev va fouler les planches françaises et européennes avec une version du Bourgeois gentilhomme inventive et hilarante. La première a lieu ce 16 juillet 2012, au théâtre Goodman, devant les habitants de Beer-Sheva. A la rentrée, ils se produiront dans de nombreuses villes israéliennes, avant de venir en mai 2013, à Grasse dans le cadre du Festival international des Didascalies. Avant-goût d'un projet éducatif initié par l'Institut français de Beer-Sheva.

Une initiative nouvelle

Au milieu de nulle part, sur la route de Beer Sheva, dans le sud d'Israël, se situe le village d'Hura, à mi-chemin entre la Mer Morte et la Méditerrannée. La bourgade bédouine abrite un centre socio-culturel flambant neuf, où défilent des adolescents débordants d'énergie. Depuis l'hiver dernier, une quinzaine (10 garçons et 5 filles) d'entre eux répètent tous les vendredis matin une version bédouine du Bourgeois gentilhomme de Molière, adapté en arabe. Ils n'avaient pour la plupart jamais vu une pièce de théâtre, mais qu'importe. Leur metteur en scène franco-israélien, Yaakov Amsellem, est fier d'eux:

«Non seulement ils ont une justesse innée, mais en plus ils ont compris la responsabilité d'être acteur.»

BEER SHEVA. Le Neguev joue le "Bourgeois gentilhomme" from Benjamin Huguet on Vimeo.

Dans la version Neguev du Bourgeois gentilhomme, Monsieur Jourdain s'appelle Saïd Gideon, riche bédouin qui cherche non pas à singer la noblesse mais à s'occidentaliser. L'entraînante debka dansée par des hommes a remplacé le menuet et le cheik a recours à des professeurs pour apprendre à danser sur de la musique électronique ou du hip-hop ou encore à utiliser les réseaux sociaux. Un professeur de karaté s'est substitué au maître d'armes.

Yaakov Amsellem voulait vraiment que cette adaptation soit nourrie d'ingrédients suggérés par les élèves. Les jeunes filles ont saisi l'occasion pour exprimer un certain féminisme. «Dans le Bourgeois gentilhomme, on assiste au déclin de l'autorité paternelle et des mariages arrangés, comme dans la société bédouine», explique Yaakov. Si les adolescentes portent le voile, on l'oublierait presque, tant leur visage pétille de bonheur sur scène.

Hannane, 19 ans, comédienne, explique:  

«Il est important de montrer au monde qu'on est porteur d'un message, qu'on ne peut pas tout acheter avec l'argent, qu'on peut devenir noble sans se renier, mais plutôt avec une finesse d'esprit, avec des études, ou avec les capacités qu'on a, et que même avec nos traditions on peut rester liés au monde.»

Le propos de la pièce n'est pas toujours vu d'un bon oeil par  la population locale. Samir, 16 ans, affirme que sa famille aurait renié sa soeur, si elle avait fait l'affront d'épouser quelqu'un d'autre que celui qu'on lui avait choisi.

«Il faut respecter la tradition et cette pièce devrait montrer autre chose. Si vous venez chez moi, vous serez accueilli et logé sans compter. Nous sommes un peuple fier de nos terres et de nos traditions, et je ne comprends pas qu'on rigole devant un homme qui préfère aller vivre ailleurs alors qu'on s'est battu pour vivre ici sur nos terres.»

Hazzam, 16 ans également, joue Monsieur Jourdain alias Saïd Gideon:

«Je rêve d'aller vivre en Europe, pour avoir une autre expérience, m'enrichir et voir le monde différemment, puis venir revivre ici.›» 

Les bédouins, peuple oublié d'Israël

En Israël, on estime la population bédouine à 200.000 personnes. Cette communauté peine à trouver ses marques. «Je suis certes israélien mais avant cela je suis un bédouin, et un musulman. Heureusement que je ne suis pas obligé de faire partie de l'armée car pour moi ça reviendrait à tuer mon prochain, ce qui est impossible», affirme  Samir.

Après avoir tenté en vain de transférer cette population vers la Cisjordanie ou la bande de Gaza, l'Etat d'Israël a construit dans les années 1960 et 1970 sept communes pour les réunir. Ces villes sont celles de Rahat, Tel Al-Saba, Lakiya, Chkeib al-Salam, Qseifa, Ararat al-Nakab et Hura. Le plan Prawer, dont les conclusions ont été présentées en septembre 2011, propose de passer de sept villages reconnus à quinze mais une nouvelle fois sans tenir compte des habitudes nomades des populations bédouines.  

«Ce plan qui ne tient pas compte de nos réalités culturelles est une grande erreur», explique Ibrahim Saiah, l'animateur socio-culturel du Centre de Hura. Si la moitié de la population vit dans les villes qui leur sont destinées, d'autres persistent à vivre dans les terres et voient leur habitation détruite, qu'ils reconstruisent aussitôt.

La version Neguev du Bourgeois gentilhomme montre cet entre-deux dans lequel se trouve la population bédouine, qui d'une part veut garder son identité et en même temps souhaite être intégrée dans la société israélienne. Une intégration possible, mais qui réclame des efforts de part et d'autre.

Le Dr Mohammed Al-Nabaru, un docteur en chimie, est à la tête du conseil municipal de la ville. Il joue le jeu de la coopération et se dit prêt à relever les défis de sa communauté: la baisse de la démographie (actuellement des familles de huit enfants) qui accroît le taux de pauvreté, la lutte contre la violence liée aux crimes d'honneur et aux problèmes entre les tribus, le taux de chômage encore très élevé et l'éducation. «Nous avons la chance d'avoir un homme instruit qui a su briser le modèle tribal, doter notre village d'infrastructures modernes», indique Ibrahim.

La culture pour adoucir les rapports

Hura veut donner accès à la culture aux jeunes du village et par leur intermédiaire toucher leurs familles. «Les parents sont invités à toutes nos répétitions, ils sont peu nombreux à venir parce que le théâtre n'est pas encore dans leurs moeurs, mais les enfants sont si épanouis par le jeu que je pense que les parents ne vont pas tarder à venir plus nombreux», affirme Pauline Marchand, la chargée de mission culturelle à l'institut français de Beer Sheva qui chapeaute ce projet.

Le projet est l'occasion de rapprochements. Un jeune réalisateur israélien, Tamir Hod, ambitionne même de faire un documentaire sur l'aventure de cette troupe amateur. Originaire de Meitar, à la frontière du checkpoint en direction de Hebron, il n'avait jamais mis les pieds à Hura, qui est à peine trois minutes de chez lui. «Hormis le savoureux thé que j'ai reçu, c'est surtout la gentillesse de la population et l'accueil des familles qui m'ont marqué.» Un peuple avec qui il vivrait volontiers mais il sait que ce n'est pas aussi simple que cela. Sabrine, 22 ans, amoureuse de théâtre, était malheureusement trop âgée pour intégrer la troupe qu'elle suit de près.

«Je n'ai pas d'amis juif israélien, je parle hébreu mais beaucoup d'entre nous ne parlent pas hébreu, enseigné comme seconde langue dans nos écoles. J'espère qu'avec cette pièce des Israéliens pourront comprendre nos moeurs et prendre les choses au second degré. Nous aimons notre culture, et ça n'empêche que nous sommes prêt à vivre avec eux sans prendre part aux conflits qui ont existé avec nos aînés [à propos de la terre, NDLR].»

Ekia Badou

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