Monde

La fin des Tigres tamouls

Christopher Hitchens, mis à jour le 31.05.2009 à 22 h 31

L'Histoire n'est pas toujours du côté des insurgés

A la fin de l'automne 1978, j'ai été contacté par un groupe de défense des droits des Tamouls sri lankais qui visitait les bureaux de l'hebdomadaire socialiste de Londres où je travaillais, et dont les membres m'ont imploré de visiter leur pays. Je dis bien "leur" pays, qu'ils appelaient encore Ceylan: le nom colonial britannique, resté tel quel après l'indépendance de 1948. Ce n'est qu'en 1972 qu'il a été remplacé. Le mot Lanka désigne simplement une île en sanskrit, le préfixe Sri porte une connotation de sainteté, et ce changement reflétait les aspirations et les préférences de la majorité cingalophone et bouddhiste. La différence de point de vue était déjà bien marquée dès le départ.

De prime abord, ces camarades tamouls ne demandaient qu'un reportage à caractère humanitaire. Un terrible cyclone venait de frapper la côte est de l'île, aux environs de la ville de Batticaloa, dans des zones à haute densité de population tamoule. Ils craignaient que le gouvernement ne se donne pas beaucoup de mal pour apporter de l'aide à une région tamoule et me demandaient de jouer le rôle d'observateur.

En décembre, je me suis donc rendu dans les villes et les villages ravagés par le cyclone de la région touchée où j'ai constaté qu'en effet, l'aide n'était pas du tout adaptée aux besoins (le matériel était souvent détourné vers le marché noir ou confisqué par l'armée). J'ai aussi découvert la sensation exacerbée, ressentie par beaucoup de Tamouls, d'être des citoyens de seconde zone. Nombre d'entre eux étaient autochtones, et d'autres avaient été emmenés sur l'île au XIXe siècle par les Britanniques, depuis les régions tamoules du sud de l'Inde, pour servir de travailleurs sous contrat dans les plantations qui produisent encore aujourd'hui le thé le plus délicieux du monde.

Etant donné qu'ils sont généralement un peu plus petits et plus sombres de peau que les Cingalais, davantage prolétarisés, et moins susceptibles d'être bouddhistes qu'hindous, les Tamouls sont regardés de haut et subissent de nombreuses formes de discrimination. Je me suis intéressé à leur cas, j'ai écrit quelques articles, fait des discours lors de dîners de soutien aux victimes tamoules des inondations à Londres, vilipendé les extrémistes nationalistes bouddhistes qui vénéraient la dent du bouddha et organisaient des pogroms anti-Tamouls et je me suis fait des amis tamouls.

J'ai aussi commencé à prendre conscience que, derrière la litanie générale des plaintes et griefs des Tamouls, très souvent justifiés, existait une force totalement différente. On l'évoquait tout bas en parlant des «Tigres» et ses sympathisants étaient souvent reconnaissables car ils avaient pour habitude de ne pas dire Sri Lanka, ni même Ceylan, mais «Eelam»: le nom d'un futur État exclusivement tamoul. J'ai été involontairement présent au tout début des frémissements de cette organisation -qui bénéficiait d'un soutien fort au sein de la diaspora, comme c'est souvent le cas des irrédentistes et des mouvements ultra-nationalistes. De nombreuses communautés de Tamouls fortunés sont installées dans d'autres pays du Commonwealth britannique, ainsi qu'en Europe et en Amérique du Nord, et leur soutien a contribué dans une grande proportion à la durée de la plus longue insurrection, ou, si vous préférez, guerre civile d'Asie, et qui vient peut-être juste de prendre fin.

Même additionnées, les deux populations tamoules reconnues au Sri Lanka ne forment pas 5% de la population totale. Mais au plus fort de leur militantisme de desperados, il y a une dizaine d'années à peu près, les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) contrôlaient peut-être un tiers du territoire, notamment le littoral entre Batticaloa et Trincomalee à l'est et la péninsule de Jaffna au nord. Aucune chance que les partis cingalais, ni que de nombreux Tamouls urbains, n'acceptent un tel état de fait. Aucune chance non plus d'ailleurs que la Chine ou le Pakistan n'admettent que cette île à l'importance stratégique si évidente, avec ses anciens ports de la Royal Navy, ne soit divisée en faveur d'une minorité entretenant des liens si forts avec l'Inde.

Sous la direction de feu Velupillai Prabhakaran, le LTTE est allé beaucoup trop loin. Il a mis en place une dictature dans les zones qu'il contrôlait et recruté à la fois des enfants-soldats et des kamikazes. L'un d'entre eux a même assassiné le Premier ministre indien Rajiv Gandhi en 1991, manœuvre doublement suicidaire étant donné le besoin de la part des Tamouls de s'attirer la sympathie des Indiens. Le durcissement du sentiment cingalais, les inévitables divisions et défections nées du style très Jonestown [du nom d'une secte ayant organisé le suicide de 909 de ses membres en 1978] de Prabhakaran, et, peut-être surtout, l'achat d'avions de guerre et d'autre matériel à la Chine et au Pakistan, ont fini par faire bouger le gouvernement central de Colombo. Le LTTE ayant décidé de combattre comme une armée conventionnelle appartenant à un Etat séparé, il a été vaincu en tant qu'armée conventionnelle, et son Etat a cessé d'exister. On n'avait pas vu de défaite aussi totale d'une grande rébellion asiatique depuis que les Britanniques avaient vaincu les communistes malais, trop cantonnés à la population sino-malaise, dans les années 1940 et1950.

Reste, comme toujours, la question de la population tamoule elle-même. Il ne semble pas particulièrement probable que le régime victorieux du président sri lankais Mahinda Rajapaksa, actuellement secoué de spasmes de triomphalisme, soit dans la meilleure des positions pour tendre la main aux dirigeants civils des Tamouls. Ce serait une surprise très agréable, s'il le faisait.

Il n'est tout simplement pas vrai, comme semblent le penser certains libéraux, que l'Histoire se range toujours du côté des insurrections. Elles peuvent être défaites par des États du tiers monde autant que par des nations comme la Grande-Bretagne et la Russie, comme cela a été le cas en Algérie dans les années 1990 et même en Irak à notre époque. Les leaders des insurrections commettent souvent des erreurs sur le front «des cœurs et des esprits», au même titre que les gouvernements, et les gouvernements n'agissent pas toujours de façon inepte en interdisant à la presse d'aller en première ligne, en demandant aux agences pour les droits de l'homme de dégager le terrain et en s'appuyant sur la demande du peuple de garantir la loi et l'ordre. Il peut être très important de garder à l'esprit, ce qui est devenu crucial au Sri Lanka, que les majorités, elles aussi, ont des droits.

Christopher Hitchens

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Image de une: Manifestation pour la victoire gouvernementale, à Colombo, le 22 mai 2009. REUTERS/David Gray

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