Culture

Eleanor Roosevelt: Une Première dame bien encombrante

Hervé Bentégeat, mis à jour le 16.07.2012 à 5 h 51

Morte il y a tout juste cinquante ans, elle voulait exister par elle-même et se mêlait de tout. Au point d’embarrasser à de nombreuses reprises son président de mari…

Affiche du film Eleanor Roosevelt AMERICAN EXPERIENCE PBS

Affiche du film Eleanor Roosevelt AMERICAN EXPERIENCE PBS

C’est l’histoire d’une petite fille riche, pleine de complexes et de bonne volonté, que le hasard a placé au pied du trône, et qui s’est prise pour une reine. Si son mari n’était pas devenu président des Etats-Unis – et quel président!-, on n’en aurait jamais entendu parler. Rien en effet, ne la prédisposait à jouer un rôle de premier plan: ni son caractère – naturellement effacé -, ni son intelligence – moyenne -, ni sa culture – quelconque -, ni ses compétences – inexistantes. C’est une femme au foyer qui s’est soudain crue investie d’une mission nationale…

Interventionnisme déplacé

Elle n’était pas pour autant dénuée de qualités: curieuse des autres, généreuse, humaniste, sincère, courtoise, elle a défendu de nobles causes: le droit des femmes, des Noirs, des chômeurs, des déshérités, des jeunes, la paix… Mais que d’amateurisme, d’imprudence, de naïveté, d’interventionnisme déplacé! Au nom de quoi? Qui l’avait élue?

Elle naît en 1884 au sein de l’aristocratie américaine de la côte Est. Les Roosevelt (Franklin Delano, son futur mari, est un cousin) appartiennent à l’élite patricienne du pays: arrivés au XVIIe siècle, ils ont rapidement fait fortune. Sa famille, typiquement WASP (White Anglo-Saxon Protestant), est intimement liée aux milieux d’affaires et de la politique : son propre oncle, Theodore Roosevelt, sera président des Etats-Unis au début du XXe siècle. Hôtel particulier à Manhattan, propriété à la campagne, voyages à travers l’Europe, son enfance est celle d’une jeune fille riche. Elle aura d’ailleurs une excellente éducation dans un pensionnat anglais tenu par une Française aux idées progressistes.

C’est une enfant timide, réservée et solitaire. Son drame, c’est qu’elle n’est pas jolie, alors que sa mère est une des plus belles femmes de New York. Elle adore son père, personnage oisif, volage et alcoolique, qui mourra prématurément.

Petite bourgeoise

La première partie de sa vie est d’un conformisme total: elle a les préjugés de son époque, la pudibonderie de son milieu, et la vie rangée d’une grande bourgeoise. A vingt ans, elle épouse Franklin, qui lui fera six enfants en dix ans. Face à cet homme extraverti, dynamique, joyeux et bavard, la jeune femme effacée, hésitante et passive fait pâle figure. Pendant quinze, elle sera une épouse soumise.

La métamorphose s’opère en deux temps: d’abord avec la découverte de la liaison de Franklin avec sa secrétaire, puis avec l’attaque brutale de poliomyélite dont il est victime et qui le laissera invalide des deux jambes jusqu’à la fin de sa vie. Tout d’un coup, Eleanor prend son envol. Plus la carrière de Franklin s’affermit, plus elle va s’investir tous azimuts dans le champ public.

D’abord dans le féminisme, puis l’enseignement, puis le journalisme, puis la politique, puis les relations internationales. Elle prend l’habitude de participer à des réunions, des débats, des banquets, lève des fonds, joue les médiateurs, le représente dans des visites, des congrès, donne des interviews, signe des éditoriaux… Soutien actif de Franklin dans sa course à la présidence, elle l’abreuve de notes – habitude qu’elle conservera pendant les trois présidences – portant non seulement sur la politique à conduire dans de nombreux domaines, mais aussi sur le choix des hommes à nommer... Harry Hopkins, qui sera un jour le bras droit de Roosevelt, est, au départ, une créature d’Eleanor.

Activisme

A partir de 1932 – date de la première élection de Franklin Roosevelt-, l’activisme d’Eleanor ne connaît plus de limites. De la défense des femmes, elle est passée à celle des minorités: immanquablement, elle empiète sur la politique sociale du New Deal. Elle publie tous les mois un éditorial dans un magazine féminin à succès, puis une rubrique hebdomadaire dans un autre journal, puis une chronique radio; elle tient toutes les semaines une conférence de presse (réservée aux femmes) à la Maison Blanche, publie ses Mémoires, pose pour des publicités – dont les revenus sont distribués à des organismes de charité.

Elle est partout. Elle intervient sur tout. En 1938, elle publie un livre dans lequel elle explique qu’il ne faut pas exclure le recours à la force vis-à-vis du Japon, alors que l’opinion américaine est résolument pacifiste. Elle invite le roi d’Angleterre à la Maison Blanche pour renforcer les liens entre les deux pays. Elle déboule régulièrement dans des réunions à la Maison Blanche pour donner son avis: Roosevelt lève les yeux au ciel…

La métamorphose

Eleanor a changé: la bourgeoise antisémite, méprisante envers les catholiques et les homosexuels, est devenue une femme de gauche engagée – nettement plus à gauche que son mari… Sa vie privée aussi, a changé: elle noue une idylle avec son garde du corps, et, plus surprenant, avec une journaliste – Lorena Hicock -, notoirement homosexuelle. Lorena s’habille comme un homme, boit, fume, joue au poker. Eleanor et Lorena ne se quittent pas, jusqu’à passer des vacances ensemble. Lorena couche souvent à la Maison Blanche: les valets de chambre les découvrent un jour sortant de la salle de bains… La publication de leur correspondance, à la fin des années 70, ne laisse pas de doute sur la nature de leurs relations…

Elle s’éprend de Joseph Lash, un jeune homme qui a l’âge de son fils et qui est membre du Parti socialiste américain. Follement amoureuse, elle l’installe dans un appartement de Greenwich Village et lui offre une superbe Pontiac décapotable. Elle lui raconte ou lui écrit tout: les décisions prises pendant les réunions, les projets du président sur le front russe, les humeurs de Churchill… J. Egard Hoover, le patron du FBI (police fédérale), persuadé que Lash est un agent de l’Union soviétique, la fait suivre, ouvre son courrier, place des micros dans ses chambres d’hôtel… Mais Hoover est d’un anti-communisme paranoïaque, comme une partie de la droite américaine, et, de plus, il déteste les Roosevelt: Lash sera plus tard lavé de tout soupçon. Il n’empêche: une des biographes d’Eleanor, qui a eu accès aux archives de Moscou, a trouvé des traces sur Lash: aucune preuve, juste quelques indices…

Populaire

Roosevelt écarte quand même le jeune homme en l’envoyant sur le front du Pacifique. Sa femme l’agace… mais c’est sa femme. Et puis elle est populaire: c’est la raison pour laquelle il lui laisse la bride sur le cou. Mais à plusieurs reprises, notamment pendant les années de guerre, il l’empêche de prendre des initiatives: elle voulait absolument se rendre en Chine, et à Moscou, pour rencontrer Staline! Elle visite néanmoins les troupes américaines basées en Grande-Bretagne, et fait une longue tournée dans le Pacifique, voulant tout voir, tout comprendre, horripilant les généraux – à commencer par Mac Arthur.

Il faut bien l’occuper: Eleanor, comme pour rattraper trente ans de passivité, est devenue d’un activisme fébrile. Roosevelt la fait nommer à un poste important au sein du Bureau de défense civile. Mais elle est brouillonne, et l’expérience n’est guère concluante. De plus, certaines voix au Congrès et dans la presse s’insurgent contre ce favoritisme. Elle doit démissionner. Sans se lasser de défendre inlassablement les droits civiques auprès d’un Président qui lui fait comprendre qu’en temps de guerre il a d’autres chats à fouetter.

Les visiteurs se succèdent à la Maison Blanche. Elle trouve que Churchill boit trop, que Molotov, le cynique ministre des Affaires étrangères de Staline, est un être charmant, que la femme de Tchang-Kaï-Tchek est une merveilleuse personne…

En avril 1945, deux mois après la conférence de Yalta, Roosevelt, déjà très diminué, meurt. Eleanor n’en abandonne pour autant la politique. Elle sera membre de la délégation américaine à l’Assemblé générale des Nations-Unies, et présidente de la Commission des droits de l’homme pendant six ans. Elle voyage dans le monde entier. Elle tente d’imposer son candidat à la convention démocrate, avant de soutenir Kennedy. Et, à 70 ans, tombe à nouveau amoureuse… de son médecin. Avant de s’éteindre, en 1962.

Au fond, quelqu’un d’estimable. Son activisme n’était pas au service d’une ambition égoïste, mais d’un simple désir de bien faire. Elle avait simplement oublié une seule chose: la femme de César n’est rien…

Hervé Bentégeat

A lire :

Eleanor Roosevelt, first lady et rebelle, Tallandier, 2012

Les passions d’une présidente, Eleanor Roosevelt, Perrin, 2000

Hervé Bentégeat
Hervé Bentégeat (26 articles)
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