Quand l'éducation non-mixte à l'américaine renforce les stéréotypes

Un élève d'une école de Milwaukee, dans le Wisconsin, le 26 janvier 2012. REUTERS/Darren Hauck

Un élève d'une école de Milwaukee, dans le Wisconsin, le 26 janvier 2012. REUTERS/Darren Hauck

Dans l'Idaho, on veut que les filles s'intéressent plus à l'informatique et les garçons à la littérature, mais dans des classes non-mixtes décorées avec des petits coeurs ou un thème camping...

L'idée de mettre les filles et les garçons dans des classes différentes ne date certainement pas d'hier –c'est la norme dans les écoles privées américaines depuis des lustres. Mais ces derniers temps, de plus en plus d'écoles publiques ont fait le choix de l'enseignement non-mixte. L'union américaine pour les libertés civiles (ACLU) s'est opposée à cette tendance, et certains programmes ont d'ores et déjà été abandonnés. Pour autant, les pédagogues défendant mordicus l'égalité-par-la-séparation sont encore légion.

L'Associated Press vient de publier un article intéressant sur ce conflit, qui a connu un vrai bond en avant en 2006 quand le ministère de l'éducation américain a assoupli ses restrictions sur les classes non-mixtes. En 2002, on ne comptait qu'une douzaine d'écoles publiques dotées de classes séparées pour les filles et les garçons, aujourd'hui, elles seraient environ 500 à expérimenter la non-mixité, au moins dans certaines classes.

L'intérêt grandissant pour un enseignement séparé des sexes est largement lié à la multiplication d'études montrant que les garçons, en particulier ceux issus des minorités, ont de moins bons résultats scolaires que les filles et sont plus nombreux à quitter le système scolaire sans diplôme. Mais l'idée voudrait que l'école non-mixte soit autant bénéfique pour les garçons que pour les filles.

Pas d'effet positif mesurable de l'enseignement non-mixte

Selon certains arguments en faveur de la ségrégation sexuelle scolaire, des classes séparées permettraient aux deux groupes de mieux se concentrer en ne se laissant pas perturber par la séduction. On est sérieux là? Difficile d'imaginer qu'un nombre significatif d'élèves échouent en classe parce qu'ils sont trop occupés à se conter fleurette. Il y a d'autres arguments, évidemment, y compris celui voulant que les enfants eux-mêmes préfèrent les classes non-mixtes ou qu'elles permettent d'améliorer la confiance en soi des écoliers, mais les recherches faites pour soutenir ces théories sont plus que contestables.

Diane Halpern, ancienne présidente de l'APA, a passé en revue un ensemble de recherches et n'y a trouvé aucun effet positif mesurable de l'enseignement non-mixte. Selon elle, ce genre d'enseignement n'a non seulement aucun avantage, mais aussi de nombreux inconvénients: la ségrégation des enfants cause un bon nombre de problèmes, en particulier en aggravant les stéréotypes. Quand on connaît un peu l'histoire de la ségrégation raciale aux États-Unis, c'est parfaitement logique!

A première vue, on pourrait penser que ces divisions sexuelles n'ont rien à voir avec la discrimination raciale d'antan, mais d'un point de vue légal, il n'y a pas vraiment de différence. C'est en partie là-dessus que l'ACLU fonde son argumentation quand elle combat les classes séparées. Après tout, le Titre IX interdit toute forme de discrimination sexuelle dans l'enseignement.

Si la légalité de ces classes est évidemment d'une importance capitale, nous sommes nombreux à nous demander simplement si la non-mixité scolaire améliore l'enseignement ou si elle crée davantage d'inégalités en renforçant les stéréotypes sexuels (voire les deux). Qu'en est-il?

Des rôles pas vraiment moins genrés

Le Dr. Leonard Sax, fondateur de la National Association for Single Sex Public Education [association nationale pour l'enseignement public non-mixte] affirme que des classes séparées peuvent éviter aux enfants de se retrouver catalogués dans des rôles traditionnels.

Interrogé par l'AP, il a expliqué vouloir «davantage de filles dans les cours de robotique, d'informatique, de physique et d'ingénierie. Nous voulons davantage de garçons étudiant la poésie, la création littéraire et l'espagnol».

En théorie, cela semble merveilleux, mais en pratique, que se passe-t-il réellement? Les journalistes de l'Associated Press se sont rendus en Idaho, dans l'école primaire de Middleton Heights et dans ses classes non-mixtes. Ils n'ont rien trouvé de révolutionnaire.

«Dans les classes non-mixtes, les instituteurs parlent dans des micros qui modifient numériquement la tonalité de leur voix pour qu'elles correspondent aux fréquences qui, selon les études, sont les plus adaptées aux garçons. Avant un contrôle, les garçons vont courir ou faire d'autres activités physiques, tandis que les filles préfèrent les exercices plus calmes, comme le yoga.»

OK, ce n'est peut-être pas le pire scénario qu'on puisse imaginer, mais ne serait-ce pas plus heureux d'apprendre à certains garçons de se calmer en faisant du yoga, et d'inciter certaines filles à courir davantage?

Camping et bleu contre yoga et sirènes

Selon la directrice de l'école, Robin Gilbert, l'environnement de chaque classe prend en compte les intérêts des enfants et le programme scolaire, identique pour les deux sexes. Mais dans les faits, cela donne quoi? Déjà, l'aménagement des classes est différent. Les garçons ont des tableaux bleus et une classe de CE2 était décorée avec une thématique «camping», tandis que dans les classes de filles, les murs sont parsemés de cœurs en papier ou de sirènes et autres détails aquatiques. Tout cela est... loin d'être enthousiasmant.

Ce qui ne veut pas dire que des enfants différents n'ont pas des modes d'apprentissage différents, et qu'il est inutile d'adapter l'enseignement en fonction des intérêts des enfants. Dans un monde parfait, les écoles auraient suffisamment de moyens pour répondre aux besoins spécifiques de chaque enfant, selon sa personnalité.

Mais au lieu de présumer que tous les garçons, sans distinction, ont besoin d'aller se défouler avant un contrôle, les enseignants pourraient voir quels enfants –garçons ou filles– bénéficient réellement d'une activité physique, et lesquels s'en sortent mieux dans le calme et l'introspection. Si, au contraire, nous ne faisons que proposer aux filles et aux garçons des activités stéréotypiques, cela ne fait que renforcer les problèmes que nous connaissons déjà –tout en risquant l'aliénation de nombreux enfants qui ne correspondent pas à ces clichés sexuels.

Cassie Murdoch

Traduit par Peggy Sastre

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