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Eric Schmidt: «La grande muraille électronique de Chine tombera»

Josh Rogin, mis à jour le 25.07.2012 à 5 h 37

L'«ambassadeur» de Google parle censure, smartphones et pays «fou-fous» où il aimerait voir le géant de la recherche s'installer.

Le siège social de Google en Chine, REUTERS/Alfred Jin

Le siège social de Google en Chine, REUTERS/Alfred Jin

Pour Eric Schmidt, président du conseil d'administration de Google, la pénétration des technologies et de l'information aura raison de la Grande muraille électronique, et finira pas entraîner l'ouverture du système politique chinois.

Schmidt a quitté ses fonctions de PDG de Google l'an dernier, mais il demeure le président exécutif et le principal porte-parole de la firme. A ce titre, il parcourt la planète pour donner des conférences et étudier les pays dans lesquels Google pourrait élargir ses activités. On l'appelle parfois l'«ambassadeur de Google dans le monde»; il ne s'en vante pas, mais ne rejette pas la formule. Début juillet, il m'a accordé une longue interview en marge de l'Aspen Ideas Festival.

«La censure finit toujours par échouer»

Lorsqu'on demande à Eric Schmidt si le gouvernement chinois pourra maintenir longtemps sa censure d'Internet, il répond par la négative. «Je pense que la censure  finit toujours par échouer. Le gouvernement chinois est le seul à pratiquer une censure active et dynamique. Et il ne s'en cache pas», observe-t-il.

Schmidt estime qu'après l'échec de la censure chinoise, la pénétration des informations sur l'ensemble du territoire provoquera une libéralisation politique et sociale –libéralisation qui bouleversera à son tour la nature fondamentale des relations entre le gouvernement et les citoyens.

«J'estime qu'il est impossible de construire une société de la connaissance moderne en adoptant ce type de politique; c'est mon opinion», explique-t-il.

«Et je pense que la majorité des employés de Google seraient d'accord avec moi. Reste à savoir quand [la Chine va changer]; et personne ne peut répondre aujourd'hui à cette question. Mais si vous me demandez si ce type de politique va disparaître -tôt ou tard- je vous répondrai "oui, absolument".»

Selon Schmidt,  les initiatives en faveur de l'accès à l'information vont de pair avec celles qui défendent la modernisation économique –et dans les deux cas, la censure gouvernementale constitue un obstacle.

«Nous affirmons très clairement qu'il est impossible de bâtir une économie de pointe, particulièrement sophistiquée (…) avec ce type de censure active. C'est notre point de vue», explique-t-il.

Google contre la Chine

Pour Eric Schmidt, la Chine est un cas à part: aucun autre gouvernement du monde ne soutient la cyber-censure et le cyber-espionnage avec plus de détermination, et son efficacité est des plus saisissantes. Google et Pékin sont en froid depuis 2010, lorsque la firme a annoncé qu'elle ne censurerait plus les recherches comportant des termes interdits (sur Google.cn), et qu'elle relocalisait la majorité de ses activités chinoises à Hong-Kong. Cette décision faisait suite à une série d'attaques visant des comptes Gmail appartenant à des militants des droits de l'homme (on soupçonne fortement le gouvernement chinois d'être impliqué dans ces piratages).

Plus récemment, Google s'est montré plus agressif dans son aide aux utilisateurs désirant combattre la cyber-censure. La firme alerte ainsi les utilisateurs de Gmail lorsqu'elle estime que leurs comptes sont visés par des attaques mandatées par le pouvoir. Et elle prévient les utilisateurs lorsque les termes recherchés risquent d'être rejetés par les filtres de la censure chinoise.

Schmidt ne présente pas cette attention portée à la cyber-oppression d'Etat comme un combat opposant Google à la Chine. Il explique que la politique de Google est d'aider les utilisateurs à comprendre ce qui arrive à leurs comptes, et de leur fournir les outils permettant de se protéger.

«Nous estimons qu'il est bon de protéger l'indépendance des partisans de la liberté d'expression», précise-t-il.

«Selon les éléments en notre possession, la majorité des attaques chinoises sont aujourd'hui des tentatives d'espionnage industriel (…) Les piratages ont avant tout pour but de dérober des secrets industriels, mais il y a aussi la question des droits de l'homme, bien évidemment; ils tentent de porter atteinte aux droits de l'homme des utilisateurs. Voilà donc les deux phénomènes que nous avons observé –mais je suis persuadé qu'il y en aura d'autres à l'avenir.»

Le gouvernement fait tout pour compliquer l'utilisation de Google

Des centaines d'ingénieurs de Google travaillent encore en Chine, où ils gèrent une régie publicitaire en pleine expansion. Mais le gouvernement chinois fait tout pour compliquer l'utilisation de Google sur son territoire.

Certaines semaines, la messagerie Gmail fonctionne au ralenti, puis revient mystérieusement à sa vitesse normale, explique Schmidt. Il arrive que les censeurs chinois coupent temporairement l'accès au site pour certains utilisateurs, accusés d'avoir lancé une recherche contenant des termes interdits. Quant au site YouTube (propriété du groupe Google), il ne peut tout simplement pas être consulté en Chine.

«La situation actuelle semble indiquer que le gouvernement chinois va continuer de gêner le fonctionnement des services Google», estime l'ambassadeur de la firme. «La nature du conflit peut être résumée en ces termes: nous voulons que ces informations puissent [circuler] librement en Chine, et le gouvernement y est fondamentalement opposé».

Pendant ce temps, Schmidt parcourt le monde pour élargir les horizons de son entreprise. Son dernier périple international l'a mené dans quatre pays marqués par les conflits, ou venant de renouer avec la paix: l'Afghanistan, la Libye, le Pakistan et la Tunisie.

«Je m'intéresse de plus en plus à l'expansion de Google au sein de pays un peu fou-fou - vous voyez ce que je veux dire, les pays qui sont confrontés à des problèmes», précise-t-il. «Il faut voyager et observer ces situations par soi-même pour les comprendre; c'est la seule solution. Cela permet de former ses propres opinions et de prendre les meilleures décisions».

Le futur est dans les telecoms

Schmidt estime que les smartphones pourraient bouleverser la vie politique des pays du monde en développement; il est d'ailleurs en train de réfléchir à un dispositif qui permettrait aux citoyens des pays pauvres de combattre la corruption et la mauvaise gouvernance à l'aide de ces téléphones intelligents. Il ajoute que Google a aujourd'hui tout intérêt à développer ses activités sur les marchés émergents.

«Dans la plupart des pays du monde, c'est le secteur des télécoms qui s'avère le plus profitable. Un exemple: en Somalie, l'industrie des télécoms est la plus solide, et connaît une croissance plus rapide que tout autre secteur d'activité (légal); les plaisantins feront remarquer que c'est sans doute parce que les pirates comptent parmi ses meilleurs clients.»

Selon Schmidt, les révolutions du printemps arabe ont montré que les systèmes d'information ouverts pouvaient encourager et faciliter les bouleversements politiques.

«Je pense que les gouvernements des pays dont nous venons de parler avaient mis en place des méthodes de censure particulièrement actives –mais ils ne sont pas parvenus à censurer Internet. Les téléphones étaient sur écoute, la télévision et les journaux étaient contrôlés par l'Etat; il était extrêmement difficile d'avoir accès aux opinions véritablement dissidentes –sauf sur Internet. On peut donc interpréter ces évènements comme un échec de la censure; inutile, dès lors, d'expliquer pourquoi l'ouverture et la transparence nous tiennent tellement à cœur.»

Lutte contre la corruption et pour la démocratie

En dehors de la Chine, Google a décidé de s'investir de façon plus directe en développant des outils facilitant la diffusion d'informations; ils pourraient être utilisés pour dynamiser la démocratie. La firme a par exemple pour projet d'organiser et de diffuser des informations relatives aux élections et aux candidats dans divers pays (Egypte…).

«Nous contribuons à améliorer le processus électoral. Notre but est donc de faciliter la transmission des informations aux candidats; dans ces pays, Google occupe un rôle central dans la sphère publique.»

Google va par ailleurs étendre son activité de compilation de données relatives aux acteurs des gouvernements et à leurs actions afin d’aider les citoyens dans leur lutte contre la corruption –mais Schmidt nous met en garde, et précise que ces données ne pourront changer la société si les acteurs malhonnêtes ne sont pas inquiétés par la justice de leur pays.

«Les données sont nécessaires, mais ensuite il faut que la justice accepte de juger le menteur», précise-t-il. «Il suffit de détenir les bonnes informations et de punir les coupables de façon équitable; ce simple processus pourrait changer ces sociétés en profondeur».

Schmidt ajoute qu’il ne suffit pas de détenir des informations pour renverser un régime, mais qu’au bout du compte, les régimes qui combattent le libre accès à l’information sont condamnés à l’échec.

«Le scénario le plus défavorable? Lorsque les citoyens ont accès une somme d’informations considérable, mais que le gouvernement fait preuve d’une passivité totale. En Iran, par exemple. A un moment donné, la situation devient instable. Puis elle empire... Mais le peuple ne peut renverser son chef s’il ne dispose pas des informations nécessaires. C'est dire toute l’importance de la transparence.»

Josh Rogin 

Traduit par Jean-Clément Nau

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