France

Comment choisir sa lecture politique de l'été?

Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 18.07.2012 à 18 h 14

Plutôt saga, carnet intime, espionnage, livre pour enfants, images pieuses, cahier de vacances? Slate a retrouvé l'inspiration des livres politiques de l'été

Journée du livre politique, 2009 - IMG_3869 / fondapol via Flickr CC Licence By

Journée du livre politique, 2009 - IMG_3869 / fondapol via Flickr CC Licence By

On va pas se mentir. Entre confidences au coin du feu, règlements de compte avec extraits calibrés pour le 20 Heures, bio complaisantes et plongées-intimes-dans-les-coulisses-du-backstage, le lecteur de livres politiques s'ennuie ferme.  

Au mieux apprendra-t-il que Laurent Fabius aime les carottes râpées, qu'Alain Juppé ne mangera plus de cerises en hiver. Autant de scoop dont le monde se serait bien passé.

Les livres sur des politiques écrits par des observateurs, s'ils sont en général plus critiques sur leur thème, ne dévoilent eux non plus que des épisodes d'intérêt limité pour le lecteur. Riche en «quick books» politiques, ces ouvrages dont le point final a été posé au lendemain de la victoire d'Hollande et qui inondaient les tables des libraires la même semaine, la fournée 2012 ne déroge pas à la règle.

C'est pourquoi, au lieu de vous narrer par le menu les «révélations» des Strauss-Kahn, les coulisses de l'ascension d'un président normal, le naufrage de Sarko ou les états d'âmes post-électoraux de Roselyne Bachelot, nous avons préféré relier chaque livre sorti après la présidentielle au genre auquel il emprunte secrètement. Une sorte de storytelling pris au pied de la lettre. 

vous conservez un souvenir nostalgique des sagas de l’été

Alors vous aimerez:

Les Strauss-Kahn, de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin (Albin Michel).

Le pitch. Puissaaaance et glooooire, l’aventuuuuure et la passiooooooon… L’été à la télé, c’est (ou plutôt c’était) chaque année du Châteauvallon comprimé sur une poignée d’épisodes, la saison des grandes sagas télévisées, sous-genre créé par la télévision française dans les années 1980. Au programme de ces intrigues s’étalant généralement sur plusieurs décennies: famille cachée, tempêtes amoureuses et machinations judiciaires, le tout dans les décors souvent fastueux de propriétés familiales.

La saga 2012 a de la gueule, avec ses allers-retours entre trois grandes villes (Paris, New York, Marrakech), ses personnages complexes (le politicien ambitieux, la journaliste brillante, l’homme de main en voiture de luxe), ses enjeux à plusieurs zéros (de mystérieuses fausses factures, un héritage de tableaux de maître) et bien sûr l’incroyable cliffhanger de l’avant-dernier épisode, que personne n’a oublié.

La citation pas sea, pas sun mais très sex. «Parfois, Dominique imagine un autre jeu, comme une sorte de modèle statistique particulier. Il se posterait en bas des Champs-Elysées: “Je proposerai à mille femmes de coucher avec moi. On comptera celles qui disent oui, ou seulement peut-être…”‘»

Si vous pleurez en revoyant les images du vestiaire des Bleus en 1998

Alors vous aimerez:

François Hollande président. 400 jours dans les coulisses d’une victoire, photographie de Stéphane Ruet et textes de Valérie Trierweiler, Le Cherche-Midi.

Le pitch. Tonsure quasiment zidanienne, le héros s’échauffe, gravit une montagne ariégeoise, tape sur un sac de sable dans une salle de sport. Puis remporte le second tour, sa finale de Coupe du monde à lui, face à celui qui passait depuis cinq ans pour le Brésil de la vie politique française.

Et un, et deux, et 51,63%. Le chiffre est reproduit sur toutes les pages de la dernière partie du livre, habillant les photos signées Stéphane Ruet, depuis devenu photographe officiel de l’Elysée, et les légendes siglées Valérie Trierweiler elle-même. En quelque sorte, l’équivalent à la victoire d’Hollande des Yeux dans les Bleus en 1998: le livre d’images pieuses autorisées. Pour les clashs de vestiaire, on attendra.

La citation qui prend un relief différent avec le temps. Beaucoup ont déjà cité celle sur le meeting Hollande-Royal de Rennes («Oui, l’homme que j’aime a eu une femme avant moi. Et il se trouve qu’elle a été candidate à l’élection présidentielle. Je fais avec»), mais il y en a aussi une succulente sur Thomas Hollande («Thomas, très investi dans la campagne, aura apporté une aide précieuse et sa gentillesse égale celle de son père») qui, selon Le Point, a reproché à la compagne de son père d’avoir «détruit» son «image normale» lors de l’affaire du tweet.

Si vos enfants aiment les Monsieur et Madame

Alors vous aimerez leur lire:

L’homme qui ne devait pas être président, d'Antonin André et Karim Rissouli, Albin Michel.

Le pitch. La politique est aussi affaire de chance. Expliquez-le simplement à vos enfants sur la plage en leur lisant la belle histoire de Monsieur Chance. Dans la vie, Monsieur Chance a vraiment eu du bol. Il y a eu le congrès de Reims du PS qui a durablement mis Ségolène Royal hors jeu en 2008 à la faveur d’un front Tout sauf Royal et d’un pacte Fabius-Aubry-DSK.

Il y a cette réélection à la tête du conseil général de Corrèze à 102 voix près, à laquelle était suspendue l’annonce de candidature d’Hollande à l’élection présidentielle. L’adoubement de Jacques Chirac, désormais vieux sage légèrement gâteux de la politique française.

Et bien entendu, cette affaire du Sofitel de New York qui prend tout le monde de court et redistribue les cartes des primaires à gauche. Le basculement de Royal en faveur de son ex entre les deux tours des primaires, qui était loin d’être acquis. Et au final cette élection à 51,63% d’un homme qui démarre trois ans plus tôt la course avec 3% d’opinions favorables.

Bref, peu d'occasions auront échappé à Monsieur Chance, nous expliquent ces deux solférinologues dinstingués, qui avaient révélé dans Hold-UPS, arnaques et trahisons les tricheries lors du congrès de Reims. 

L’extrait qui prouve qu’il a du bol. «En 1981, François rentre dans l’équipe de Jacques Attali [1], ce qui lui permet d’accéder à l’Elysée. En 1993, il perd son siège de député, mais Jospin le choisit pour en faire son porte-parole alors que rien ne l’y prédestine. Plus tard, en 1997, Jospin entre à Matignon, Cambadélis devait être nommé premier secrétaire et là, coup de bol, Jospin choisit Hollande […] “François, c’est simple, c’est un anti-chat noir, le genre de mec que tu as plutôt intérêt à fréquenter”.»

Si vous lisez la rubrique «C’est mon histoire» dans Elle

Alors vous aimerez:

A feu et à sang. Carnets secrets d'une présidentielle de tous les dangers, de Roselyne Bachelot (Flammarion).

Le pitch. Roselyne est amie avec Nicolas depuis cinq ans. Mais ce dernier, «défiguré par l'épuisement», n'est plus le même. Forcé de se rabibocher avec son amie allemande Angela, «très sentimentale», afin de poursuivre sa carrière professionnelle brillante, il devient, sous l'influence de son influent ami, Patrick, de plus en plus dur envers ses collaborateurs, notamment Nathalie, jeune protégée de Roselyne. Pour tenir dans ce «bal de la cruauté», cette dernière écrit son journal, «seul refuge raisonnable au milieu d'une folie déclinée sur tous les tons».

L'extrait que vous regretterez de ne pas voir sur YouTube: «Avec Valérie Pécresse, Jérôme Chartier et Bruno Le Maire, nous avons préparé un petit numéro pour notre amie [Christine Lagarde, NDLR]: nous allons interpréter en quatuor un titre du groupe Abba, I Have A Dream, remanié dans une version assez calamiteuse, il faut bien l'avouer».

Si vous aimez les polars et les romans d’espionnage

Alors vous aimerez:

Le Naufragé. L’histoire secrète d’une descente aux enfers, de Benjamin Sportouch et Jérôme Chapuis (Flammarion).

Le pitch. La version française d'Ocean Twelve. Soit, cinq ans après leur premier gros coup, une douzaine d’hommes et femmes déterminés à réussir le casse du siècle en allant chiper dans un coffre-fort du VIe arrondissement de Paris les 55% d’intentions de vote qui y sont stockées en toute sécurité depuis un an.

Scandales au plus haut niveau de la finance mondiale, réunions secrètes et groupes clandestins, manœuvre d’intimidation envers Jean-Louis, Hervé et Dominique, trois anciens partenaires désireux de se lancer à leur compte, juges fouineurs, voyages chez une puissance controversée (un pays africain dirigé par un impitoyable colonel) et trahisons de dernière minute, le tout sur fond de menace terroriste: le livre retrace heure par heure les patients préparatifs et le résultat final du casse. Evidemment, on ne vous racontera pas la fin.

L’extrait qui campe la cyberguerre. «Des militants pastichent le texte de François Hollande, détournent le nom du quotidien qu’ils rebaptisent “L’Hibernation” et publient le tout sur l’adresse “lechangementc’estmaintenant.fr”. Enfantillage? A coup sûr. Mais Nicolas Sarkozy suit tout cela de très près. Son conseiller Olivier Biancarelli lui fait une note détaillée. […] Le document est annoté le jour même par Nicolas Sarkozy en personne: “C’est très bien, continuez”.»

Si vous aimez les essais de politique-fiction qui imaginaient un futur qui n’a pas eu lieu et que du coup quand on lit leur titre on se marre

Alors vous aimerez: 

Pourquoi Sarko va gagner, d'Eric Brunet, Albin Michel.

Le pitch. Après Etre de droite, un tabou français (2006), Etre riche, un tabou français (2007) et Dans la tête d’un réac (2010), Eric Brunet parfait son rôle de paria de droite dans un monde de gauche –les médias. L’homme y met du cœur, au point qu’il se lance quelques mois avant la présidentielle dans un exercice qui fait évidemment sourire a posteriori en intitulant son essai Pourquoi Sarko va gagner. Pas la peine d’être accro au fact-checking pour juger du triste destin de cette prédiction.

L’argumentation de Brunet, toujours prêt à en découdre avec l’adversaire, consiste à démontrer que Nicolas Sarkozy n’est pas Adolf Hitler. A lire donc en même temps que le conseil de lecture suivant, qui défend justement la thèse inverse.

L’extrait le plus point Godwin: «Dès la fin de l’état de grâce, la presse s’est acharnée à présenter un Sarkozy “poï, poï, poï”. Un Sarkozy “sur la vie de ma mère”. Un Sarkozy qui suinte l’huile d’olive, les pistaches, les chaînes en or et les Ray-Ban les plus ringardes. Un Sarkozy urbain et cosmopolite, tout droit sorti de La Vérité si je mens! 3, parlant comme dans le Sentier, et préférant la compagnie de Dassault (un Juif!), Lagardère, Bouygues ou Bolloré, à celle des “vrais” Français qui souffrent hors de la région parisienne.»

Si vous comptez passer l’épreuve de culture gé d’un concours l’an prochain

Alors vous aimerez:

La Catastrophe du 6 mai 2012, de Jean-François Kahn, Plon.

Le pitch. Jean-François Kahn n’a plus écrit de livre depuis au moins trois semaines. Ça le démange et ça tombe bien, puisque la victoire de François Hollande donne au fondateur de L’Evénement du Jeudi et de Marianne, troll anti-sarkozyste de la première heure, l’occasion de nous révéler le vrai résultat de l’élection présidentielle. Et ce n’est pas celui que vous croyez…

L’argumentation tient en une phrase: la gauche a perdu, la droite gaulliste et libérale s’est couchée devant les transgressions successives de Sarkozy, et la victoire sur le fil du Normal guy laisse présager d’une Catastrophe avec un «C». Celle d’un retour de la droite dure au pouvoir, que semble redouter la pythie du journalisme politique.

Mais dans ce petit livre au format carré de 141 pages écrit en caractères 14, c’est la forme qui prime sur le fond. C’est pourquoi La Catastrophe s’impose comme LE manuel de rhétorique pour réussir sa dissertation de culture gé à Sciences Po. De la métaphore filée à l’anaphore, sans oublier son pêché mignon, la périphrase recourant à la mythologie grecque, JFK se livre à une débauche d’effets de style selon la répartition: un paragraphe de fond, trois paragraphes de brodage. Avec, en prime, une formulation particulièrement horripilante: la phrase nominale, sans verbe conjugué. Ben alors JFK, et la règle d'or du journalisme sujet-verbe-complément, elle est passée où???

L’exemple le plus “dissert' qui tourne autour du sujet”. «Ça va être terrible. Pendu par les pieds. Achevé à la machette. Du sang sur les murs. Les séides tondus. A passer la serpillière après coup. On fera payer le courage que l’on n’a pas eu, l’honneur que l’on a bradé, la soumission qui vous a meurtris. Insurrection des vertus qui se vendirent à Méphisto. On brûlera avec fureur ce qu’on a dû faire semblant d’adorer. Emeutes de saint Martin et de Polyeucte renversant leur idole. Lendemain de libération.»

Catalogue estival réalisé par Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier

[1] Jacques Attali est par ailleurs cofondateur et actionnaire de Slate.fr. Retourner à l'article.

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