Monde

La politique étrangère pourrait aussi faire basculer la présidentielle américaine

Foreign Policy, mis à jour le 14.08.2012 à 7 h 52

Il n'y a pas que l'économie qui décidera du sort électoral d'Obama. Attention à la Syrie, à l'Iran et à l'éclatement de la zone euro.

Barack Obama à Chicago, le 3 août 2011. REUTERS/Jim Young

Barack Obama à Chicago, le 3 août 2011. REUTERS/Jim Young

C'est devenu un article de foi dans la campagne présidentielle, étayé par des sondages sans fin: l'état de l'économie sera décisif. Le taux de chômage en octobre (voire plus tôt) indiquera à coup sûr qui sera Président des Etats-Unis pour les quatre années à venir. Évidemment, le débat sur la réforme de la santé ralliera les forces dans chacun des camps, et d'autres thématiques moins cruciales bien qu'importantes pour certaines franges de l'électorat pèseront sur le résultat, tels l'immigration, le mariage homosexuel ou le contrôle des armes à feu. Mais malgré le projet de Mitt Romney d'aller faire un petit tour cet été en Europe et en Israël, il est communément admis que la politique étrangère ne jouera pas un rôle central. Ce n'est que de la musique de fond.

La question du leadership

L'histoire nous enseigne pourtant qu'il n'en va pas forcément ainsi. Ces cinquante dernière années, la politique étrangère et la sécurité nationale ont eu une profonde influence dans au moins la moitié des élections présidentielles américaines – en temps de guerre ou de paix, de prospérité ou de récession.

La question principale est celle du leadership; il s'agit de savoir si les électeurs perçoivent le candidat comme un chef crédible et fiable. Ainsi, en 1964, Barry Goldwater fut mis K.-O. par le spot de campagne de Lyndon B. Johnson, où l'on voyait une petite fille effeuiller une pâquerette... devant un champignon nucléaire. Le message n'était pas du genre subtil : à quel doigt les électeurs voulaient-ils confier le bouton nucléaire? Johnson parvint à transformer les vagues inquiétudes suscitées par l'extrémisme de Goldwater en angoisse insoutenable.

Moins dramatique, mais tout aussi ravageuse, fut la campagne de 1988 pour la succession de Ronald Reagan, qui opposa le vice-président d'alors, George H. W. Bush, au gouverneur du Massachusetts Michael Dukakis. La photographie de Dukakis dans un char, visiblement pas très à l'aise, un casque trop grand sur la tête attaché comme si sa vie en dépendait, eut raison de l'image du chef tranquille.

Guerre et Paix

Dans d'autres élections, les enjeux de la guerre et de la paix s'imposèrent au cœur du débat. L'ombre du Vietnam plana sur les campagnes de 1968 et 1972, au profit de Richard Nixon. La première fois, la guerre et la lutte pour les droits civiques semaient alors division et amertume; Nixon proposa ordre et paix. Quatre ans plus tard, la promesse du secrétaire d'État Henry Kissinger de tenir «la paix à portée de main» aiguisa les doutes de nombreux Américains devant le candidat anti-guerre George McGovern. Et la désaffection de l'opinion face à la guerre en Irak eut certainement un impact majeur dans l'élection de Barack Obama en 2008.

Par ailleurs, les élections présidentielles ont pu être ballottées par des catastrophes ou des crises qui ont déjoué les pronostics. Le président Jimmy Carter, déjà en mauvaise posture avant que n'éclate la crise iranienne des otages en 1979, se terra dans la Maison Blanche pendant la campagne, anéanti par une tentative avortée de libération et les provocations des Iraniens – qui libérèrent les otages à peine quelques minutes après l'intronisation de Reagan. Le destin de cet homme était scellé. De même, la vague de patriotisme qui déferla après le 11 septembre et dans les premiers temps de la guerre en Irak eurent un poids non négligeable dans la réélection de George W. Bush Avant d'évacuer l'impact de la politique étrangère sur la campagne de 2012, il convient donc de soupeser les leçons de l'histoire.

Un atout pour Obama

Certes, l'économie sera en première ligne. Mais le reste du monde entend rarement rester dans son coin. Et en la matière, Obama part résolument gagnant: d'après les sondages, il devancerait Romney de 20 points dans la gestion des affaires internationales. Il passe pour être un chef solide qui a remporté plusieurs victoires face à nos menaces les plus immédiates – Oussama ben Laden et al-Qaida – et qui a pris des décisions fermes concernant l'Afghanistan et la Libye ; il a redoré le blason des États-Unis dans le monde, rééquilibré les relations avec l'Asie et établi une forte coalition internationale contre le programme nucléaire iranien. Il a enfin créé une équipe de premier ordre;Clinton, Gates, Panetta, Petraeus – dont les membres travaillent bien ensemble. L'histoire nous apprend ainsi que l'actualité du monde dans les cinq mois à venir pourrait influer sur la campagne de façon significative.

-L'Europe va-t-elle continuer à maintenir la tête hors de l'eau, ou la zone euro va-t-elle chavirer ?

-La pression internationale sur l'Iran va-t-elle se renforcer, ou Israël va-t-il perdre patience et passer à l'attaque ?

-La Syrie va-t-elle sombrer dans une véritable guerre civile susceptible de déborder des frontières et d'engloutir la région entière ?

-La Corée-du-Nord va-t-elle provoquer une Corée-du-Sud qui ne pourra pas rester indifférente ?

-Le terrorisme va-t-il se frayer un chemin sur notre territoire malgré notre système de défense ?

Sur ces sujets et bien d'autres, Obama et Romney seront très certainement observés de près d'ici au jour du scrutin. Les Américains choisiront-ils de redonner leur confiance au président Obama pour mener les affaires internationales, ou Romney présentera-t-il une alternative sérieuse et viable ?

Il est clair que la campagne électorale sera focalisée sur l'emploi et rien que sur l'emploi. Mais ce n'est pas une raison pour jeter trop vite sa mappemonde aux orties.

Samuel R. Berger préside le Albright Stonebridge Group, qui est spécialisé dans le management stratégique international. Il a été conseiller en sécurité nationale de Bill Clinton entre 1997 et 2001, après avoir été conseiller adjoint de 1993 à 1997.

Traduit par Chloé Leleu

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