Economie

Le scandale du Libor aura-t-il enfin raison de la crédibilité des banques?

Matthew Yglesias, mis à jour le 14.07.2012 à 11 h 18

Pendant des années, l'un des taux mondiaux de référence (Libor) a été manipulé délibérément par de grandes banques anglaises... dans leur seul et unique intérêt.

Des banquiers après un rendez vous à la Maison-Blanche Larry Downing / Reuters

Des banquiers après un rendez vous à la Maison-Blanche Larry Downing / Reuters

Le Libor (London Intebank Offered Rate, ou taux interbancaire) ne vous intéresse pas? Peut-être – mais sachez bien que lui s’intéresse à vous. Il y a certes bien peu de chance pour qu’un Américain moyen fasse une demande de prêt interbancaire à Londres; reste qu’une large gamme d’autres instruments financiers prend ce taux pour référence.

Les prêts à taux d’intérêts variables (prêts étudiant privés, crédits auto, emprunts-logement à taux ajustables, cartes de crédit, etc.) doivent être indexés sur un repère fondamental indiquant les coûts globaux des financements au sein du système financier. Il s’agit souvent du «taux de base» fixé aux Etats-Unis, mais le Libor fait lui aussi fréquemment figure de repère. Si – comme tendent à le prouver de plus en plus d’éléments –le Libor a été manipulé délibérément (et pendant plusieurs années) par certaines banques, alors des millions de personnes ont bel et bien fait l’acquisition de produits financiers (de tous types) à un taux d’intérêt inadéquat. Des personnes innocentes ont été injustement délestées de larges sommes d’argent, tandis que d’autres ont profité d’aubaines tout aussi importantes – et tout aussi injustes. La structure de base du système financier mondial s’avère une fois de plus totalement inadaptée à sa fonction.

Des données fantaisistes

Le Libor est calculé par Thomson Reuters (agence de presse spécialiste de l’information financière) pour la British Bankers’ Association, à partir des informations fournies par les banques faisant partie de la BBA. Ces informations ne s’appuient pas sur les taux réels des prêts interbancaires: les banques se contentent de réaliser une estimation de ce qu’elles devraient débourser en cas de transaction. Les estimations les plus faibles et les plus élevées sont écartées, on réalise la moyenne du reste – et c’est ainsi que l’on obtient le Libor.

Vous estimez peut-être que les données économiques de ce type sont loin d’être solides - et vous avez raison. Car c’est là une simple supposition, pas une véritable mesure. Elle est formulée par une association professionnelle, pas par un organisme de régulation. Elle est par ailleurs auto-déclarée, et ne s'appuie donc sur aucune donnée librement accessible. Au fil des décennies, le Libor a toutefois fini par occuper un rôle fondamental dans la conduite des transactions économiques. Dans un monde de grandes sociétés de services financiers aux multiples facettes, les excentricités inhérentes au processus de détermination du Libor ne pouvaient que se terminer en conflit d'intérêt. Au sein d’une même banque de la BBA, une division pouvait fonctionner normalement, et diffuser ses données Libor quotidiennes sans se mêler des affaires des autres – tandis qu’une autre négociait des contrats d'échange de taux d'intérêt, des contrats à terme sur devises ou d'autres produits dérivés. Précisons que le succès ou l'échec futur de certaines de ces transactions pouvaient tout à fait dépendre d'une hausse ou d'une baisse du Libor. Seulement, voilà: ce dernier n'est pas une donnée extérieure aux activités des banques, et il est tout sauf une évaluation objective. Une banque pouvait ainsi tenter d'adapter les données qu'elle fournissait à l'agence Reuters aux besoins de sa salle de marchés, plutôt que de lui communiquer des estimations de bonne foi. 

Manipulations

Or, selon les premières conclusions des enquêtes menées aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, c'est très précisément ce qui s'est passé. A ce stade, la grande majorité des informations compromettantes dont nous disposons proviennent d'une seule banque: Barclays. Non parce qu'elle était la seule à tricher, mais bien parce que ses dirigeants ont décidé de balancer leurs confrères en coopérant avec les enquêteurs. Pour l'heure, les meilleurs documents relatifs au scandale demeurent cette série d'emails désopilants que se sont échangés les traders de la banque et les employés chargés de rédiger les estimations Libor. Citons le message d'un trader, qui remercie un collègue d'avoir trafiqué les chiffres à son avantage: «Mec, je te dois une fière chandelle! Passe après le boulot un de ces jours, j'ouvrirai une bouteille de Bollinger».

Lorsque l'économie mondiale a basculé dans la crise, la manipulation des chiffres du Libor est devenue plus inquiétante. En principe, les taux des prêts interbancaires en vigueur sont un excellent outil de mesure de la santé du système bancaire dans son ensemble. Des taux faibles indiquent que les banquiers accordent une grande confiance à leurs confrères ; les taux de prêts publiés transforment donc des ragots d’initiés en informations publiques. Mais pendant la crise, les régulateurs britanniques semblent avoir encouragé les membres de la BBA à sous-estimer collectivement leurs estimations, de manière à maintenir l’illusion d’une bonne santé financière.

Cette sous-estimation collective pourrait certes être justifiable: en termes de régulation, cette méthode était peut-être au monde de la finance ce que le code rouge est à l’armée américaine. Qu’est-ce qu’une poignée d’entorses aux règles en vigueur face aux répercussions désastreuse qu’engendrerait une crise bancaire de nature systémique?

Un monde de Banksters (banquiers gangsters)

En revanche, la diffusion de données modifiées dans le seul but de dégager des profits en salles de marchés est un parfait exemple du type de situations qui nous expose au risque de nouvelles crises financières. Précisons: le fait qu’un grand nombre de personnes aient perdu de grosses sommes d’argent à la suite d’une surévaluation délibérée des taux d’intérêt n’est pas, en soi, le véritable problème. Ces gens ont bel et bien perdu de l’argent, et ces pertes vont visiblement faire l’objet de procès de grande ampleur. Le vrai problème, c’est que la finance internationale s’est muée en compétition impitoyable. Les firmes font des pieds et des mains pour dénicher de nouvelles (et meilleures) possibilités de profit. Dans le même temps, une bonne partie du système n’est pas encore sortie de l’époque où l’élite - et son réseau – était aux commandes, et où les mesures étaient mises en œuvre sur le mode de l’accord tacite (ou «gentleman’s agreement»).

En décidant de calculer le Libor à partir d’informations recueillies de façon relativement informelle, on a créé une puissante possibilité d’arbitrage: toute banque désirant abuser de l’accord tacite pouvait générer des profits conséquents et sans risques. Et les professionnels acharnés de la finance d’aujourd’hui sont des virtuoses de l’arbitrage – et s’en servent pour contourner les instances de surveillance et de régulation (aussi efficaces soient-elles), avec une aisance des plus terrifiantes. On ne compte plus les problèmes provoqués par des banquiers qui, à force de ruse et d’inventivité, étaient parvenus à saper les intentions des systèmes de régulation. L’affaire du Libor a mis en évidence une vérité simple, mais rarement exposée de la sorte: lorsqu’il y a de l’argent à la clé, une banque moderne est tout à fait disposée à mentir. Dans l’establishment économique, l’affaire en a scandalisé plus d’un, notamment en Grande-Bretagne; The Economist a même fini par lui consacrer une couverture saisissante, qualifiant les banquiers mis en cause de «Banksters».

Pour l’heure l’onde de choc n’a pas encore atteint l’autre côté de l’Atlantique, mais il faut espérer qu’elle arrivera bientôt. Les Etats-Unis ont certes adopté une importante modification de leur système de régulation financière en 2010; reste à savoir s’ils sont parvenus à modifier l’attitude du système de régulation en elle-même. L’affaire du Libor est riche d’enseignements: les régulateurs doivent comprendre que les banquiers ont tiré un trait sur les valeurs des élites d’antan, et ils se doivent d’ajuster leurs décisions en conséquence. Les banques s’efforcent de respecter la lettre de la loi, mais s’engouffrent sans remords dans toutes les brèches – en employant des méthodes malhonnêtes si besoin est. Les gendarmes de la finance doivent faire preuve d’une extrême méfiance envers les entités régulées. Les propositions de renforcement de la régulation des affaires sont souvent critiquées; certains affirment ainsi qu’une plus grande rigueur pousserait l’activité économique vers des places financières étrangères. A court terme, ce serait certainement le cas. Les banques voudront s’établir sur la place la moins susceptible de sanctionner ses transactions douteuses. Mais à quoi bon transformer son pays en terre d’accueil pour banquiers malhonnêtes? Cette stratégie de développement économique finira forcément par engendrer un système financier rongé par la fraude. L’heure n’est plus à la surprise. Regardons la réalité en face: nous ne faisons que récolter les fruits d’un système de régulation qui, par essence, est vicié.

Matthew Yglesias

Traduit par Jean-Clément Nau

Matthew Yglesias
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