Monde

Fin de partie en Syrie

Foreign Policy, mis à jour le 15.07.2012 à 9 h 47

Les défections au sein du régime soulignent qu'il est en train de perdre la guerre contre l'opposition en dépit de sa brutalité sans limite. La question n'est plus de savoir s'il va tomber mais quand?

Bachar el-Assad, le 30 mars 2011. REUTERS/Syrian state TV via Reuters TV

Bachar el-Assad, le 30 mars 2011. REUTERS/Syrian state TV via Reuters TV

Le régime d'Assad a beau persévérer dans sa politique de la terre brûlée et transformer peu à peu la Syrie en champ de ruines, le bras de fer qui l'oppose depuis plus d'un an avec les forces révolutionnaires commence à mal tourner pour lui– c'est un fait que même son déferlement de violence totalitaire ne pourra occulter. Ces derniers mois, l'érosion du régime d'Assad s'est accélérée.

Les troupes syriennes ont peut-être reconquis les cendres de Douma, mais le délabrement de l'armée est patent. Les casernes se vident de leurs soldats, mais ce sont surtout les désertions au sein de l'état major qui multiplient, comme celle du Général de brigade Manaf Tlass, ancien ami intime du Président Bachar al-Assad, et qui a révélé quel genre de séisme frappe actuellement les premiers cercles du pouvoir. Tlass ne sera sans doute pas le dernier à quitter le navire.

Face à lui, l'opposition armée gagne en organisation et en efficacité. L'armée turque est massée à la frontière syrienne et le gouvernement d'Ankara donne de plus en plus carte blanche aux combattants de l'opposition qui, de facto, utilisent son territoire comme une base de repli. A cause des sanctions internationales, l'économie syrienne est en chute libre. A Damas et Alep, les milieux d'affaires ont globalement «pété les plombs», sans pour autant désavouer publiquement les Assads, comme le souhaiterait l'Occident.

Quand?

Ces éléments tendent vers une même conclusion: la fin du régime d'Assad n'a jamais été aussi proche. Désormais, on ne se demande plus si le régime va tomber, mais plutôt quand et surtout comment. S'il est impossible de présager l'heure exacte de cette chute, les indices convergent pour dire que les gouvernements opposés au régime syrien, et même ceux qui le soutiennent encore, cherchent désormais à préparer la fin des hostilités et à protéger leurs arrières.

Ce changement de perspective s'est illustré le 30 juin, à Genève, lors du sommet entre les États-Unis, la Russie et Kofi Annan, émissaire conjoint des Nations unies et de la Ligue arabe, puis au Caire, pendant la conférence de l'opposition syrienne des 2 et 3 juillet, organisée sous les auspices de la Ligue Arabe, et enfin durant la réunion des amis du peuple syrien, à Paris, le 6 juillet.

Un changement qui se voit, en particulier, à trois évolutions majeures. La première se joue au vu et au su de tout le monde, et explique pourquoi les États-Unis et les Russes continuent à mettre en avant le travail d'Annan, malgré son manque criant de résultats. Les deux autres sont moins visibles, mais pas moins importantes. Elles permettent de comprendre comment les États-Unis cherchent aujourd'hui à venir à bout du régime syrien en s'appuyant sur une opposition qu'ils considèrent toujours comme désespérément divisée, tout en admettant, à contrecœur, la nécessité de collaborer avec elle.

Transition négociée

Tout d'abord, les diplomaties américaine et russe s'efforcent de plus en plus à ce que la transition se fasse plutôt par des négociations que par la chute du régime. Les négociations ont été la pierre angulaire de la politique américaine envers la Syrie depuis le début du soulèvement.

Mais elles ont aujourd'hui acquis une nouvelle signification. D'une part, elles pourraient permettre d'atténuer les violences et le chaos qui sont à prévoir après le départ d'Assad, mais surtout, elles sont peut-être le seul moyen dont disposent les États-Unis pour influer sur la transition – un processus qui semble aujourd'hui bien plus imminent qu'il ne l'était il y a encore quelques mois – et, potentiellement, de contrebalancer le poids des acteurs régionaux.

Des acteurs régionaux dont les investissements à destination de leurs clients syriens ont été bien plus conséquents que ceux de Washington et qui voudront donc avoir leur mot à dire sur la transition post-Assad et sur les directions qu'elle devra prendre.

C'est une logique comparable que l'on retrouve dans les récentes évolutions de la politique russe en faveur des négociations. Sans la participation active de dignitaires du régime, proche de la Russie, à ces négociations, Moscou ne pourra pas compter sur la conservation de sa place actuelle dans la Syrie post-Assad.

Lors de la réunion des amis de la Syrie à Paris, la Secrétaire d’État américaine Hillary Clinton a confirmé le nouvel accent mis sur les négociations, en faisant l'éloge de l'accord obtenu par Annan à Genève, le 30 juin. Pour la première fois, a-t-elle fait remarquer, la Russie venait d'accepter l'idée d'une transition politique et, pour la première fois aussi, l'accord mettait sur un pied d'égalité l'opposition syrienne et le gouvernement syrien – sans pour autant désigner un groupe particulier au sein de l'opposition comme étant «le seul» interlocuteur légitime du régime lors des négociations.

Préparer l'opposition

Quelques jours plus tard, le Président russe Vladimir Poutine a lui aussi entonné le refrain des négociations. Le 9 juillet, il a insisté sur le fait qu'Assad devait participer aux négociations en déclarant: «Nous devons faire tout notre possible pour forcer les deux parties antagonistes à parvenir à une solution politique et pacifique sur tous les points contentieux».

Pour étayer son argument, Poutine a aussi annoncé que la Russie suspendait tous ses nouveaux contrats d'armement avec la Syrie «jusqu'à ce que la situation se calme». Bachar a visiblement compris le message. Le même jour, Kofi Annan a déclaré qu'il avait obtenu l'accord de principe d'Assad pour un cadre de négociations – sans donner cependant davantage de détails.

Même si la Russie continue à fournir des armes et du ravitaillement à la Syrie via d'anciens contrats, le Kremlin ne semble plus disposé à miser sa chemise sur la survie d'Assad. Après 16 mois de contestation, et ce même si le régime continue ses assauts sur des civils, la perspective de négociations a été largement renforcée.

Ensuite, la Ligue Arabe, les États-Unis et les pays présents à la conférence des amis du peuple syrien cherchent désormais à préparer les opposants à ces négociations, rehaussant la priorité que l'opposition accorde à l'organisation de la transition. Le principal objectif de la conférence du Caire – miraculeusement atteint – fut de garantir qu'un accord sur les fondements d'une stratégie de transition soit accepté par toutes les franges de l'opposition. C'est aussi cette direction qu'a pris la réunion des amis du peuple syrien, à Paris.

Les représentants des plusieurs groupes d'opposition se sont mis d'accord sur un programme de transition, et Abdel Basset Sayda, président du Conseil national syrien (CNS) a publiquement approuvé le plan dit du «Jour d'après», un document rédigé par des militants de l'opposition syrienne, fruit de six mois de travail à Berlin, et détaillant une stratégie de transition politique. (N.B.: l'USIP, l'institut américain pour la paix, et le SWP, l'institut allemand de sécurité et de politique internationale ont participé à l'organisation des conférences berlinoises qui ont débouché sur le programme du «Jour d'après»).

Le risque du chaos

Troisièmement, la Ligue Arabe, les États-Unis et d'autres acteurs-clé insistent de moins en moins sur la nécessité d'une unité de l'opposition, et admettant, quoiqu'à contrecœur, que la division ne doit plus être considéré comme un obstacle à l'engagement. La question de l'unité est passée au second plan, éclipsée par l'intérêt de parvenir, au sein de l'opposition, à un consensus sur la gestion des principaux écueils de la transition.

Au Caire, la Ligue Arabe a nommé unilatéralement un Comité Préparatoire, composé essentiellement des figures les plus éloquentes de l'opposition. Si elles n'avaient pas l'habitude de se fréquenter, elles ont passé quasiment deux semaines à travailler à l'élaboration d'un programme de transition qui fut ensuite approuvé par l'ensemble des conférenciers.

A Paris, lors de la réunion des amis du peuple syrien, les débats sur l'unité de l'opposition brillèrent aussi par leur absence. Le renforcement de la position de certains membres de l'opposition, quelque soit leur frange, capables de devenir des interlocuteurs de poids dans les futures négociations a davantage intéressé les participants.

Pour définir la transition post-Assad, la concurrence sera de plus en plus rude à mesure que la fin du régime approchera. Difficile pour autant de savoir si les efforts des États-Unis et de la Russie paieront. A cause de l'ampleur du soutien de la Russie pour le régime actuel, Moscou part avec un sérieux handicap et, à cause de leur soutien modéré de l'opposition, les États-Unis doivent faire face à des obstacles similaires qui limiteront certainement le poids de Washington dans un Damas post-Assad. De plus, le jeu a aussi de sérieux concurrents régionaux.

Si les États-Unis veulent accroître leur position, ils devront dépasser leurs réticences et soutenir l'opposition armée, mais c'est une concession largement plus importante que celles que Washington est disposé à faire. Sans oublier qu'au sol, certaines forces révolutionnaires n'ont aucune intention de laisser l'avenir de la Syrie se faire dicter de l'extérieur. Un avis qu'ils partagent avec plusieurs exilés syriens qui n'ont aucune confiance en Kofi Annan et qui ont toutes les raisons de considérer d'un œil sarcastique sa volonté d'intégrer des éléments du régime Assad dans les négociations. La période est critique et, si Washington veut réussir à garder la main dans la gestion des opérations finales, elle devra s'en remettre à une opposition syrienne aussi diffuse qu'insaisissable.

Steven Heydemann
Spécialiste du Moyen-Orient au sein de l'Usip

Traduit par Peggy Sastre

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