France

François Hollande a-t-il le temps?

Eric Le Boucher, mis à jour le 13.07.2012 à 5 h 29

Il y a urgence parce que la compétitivité de la France est dégradée, que l'emploi est menacé et que les comptes publics sont dans le rouge.

François Hollande, le 7 juin 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande, le 7 juin 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

L’annonce par PSA de la fermeture d’Aulnay et de 8.000 suppressions d’emplois était attendue, elle sonne néanmoins comme le tocsin. Il y a urgence à soutenir l’industrie française. 

Quand la CGT fait le décompte des suppressions d’emplois en cours, au moins 70.000 dit-elle, le cumul est alarmant. La croissance française limitée à 0,3% cette année 2012, c’est-à-dire une stagnation, va dégrader durement un tissu productif déjà très fragilisé par trois ans de crise.

La situation des petites entreprises est très mauvaise et celle des très grandes est inquiétante.

Ces dernières avaient amorti correctement la récession de 2009, s’étaient refait une santé en 2010 mais, depuis l’été 2011, la cassure de la reprise mondiale qui n’a eu cesse ensuite de se confirmer, elles voient leurs comptes se dégrader.

Au total, contrairement à l’idée généralement répandue, la situation de l’ensemble des entreprises nationales n’est pas bonne.

Le culot de la droite

Selon l’institut COE-Rexecode, proche du patronat, les profits nets des firmes françaises hors finance ont été en recul de 9% de 2000 à 2011. Les rendements sur fonds propres n’ont jamais été aussi bas depuis 20 ans. Bref, le CAC 40 fausse la vision, les entreprises ne sont pas riches.

Jean-François Copé croit que ces licenciements lui ouvrent un boulevard: la France n’a pas le temps d’attendre les résultats incertains de la Conférence sociale voulue par le gouvernement, critique le leader de l’UMP. Il faut des réformes courageuses tout de suite.

De la part de la droite, l’appel ne manque pas de culot. S’il y a «urgence», c’est que le travail n’a pas été fait avant. Si la compétitivité française est si dégradée, c’est que Nicolas Sarkozy n’a pas conduit une politique qui la redynamise.

Mais ce n’est pas parce que le plaideur est disqualifié que la cause l’est aussi. PSA démontre que la bonne question est celle du «timing» de la politique économique française.

Nicolas Sarkozy avait loupé son quinquennat dès le départ avec la loi Tepa sur les heures supplémentaires, le bouclier fiscal et l’héritage, texte venu on ne sait d’où, voté sans préparation à l’été 2007, et qui s’est vite avéré avec la crise être une erreur économique et une erreur politique. Tepa et le Fouquet’s ont étiqueté de «pro-riches» l’ensemble du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Les trois défis de Hollande

François Hollande est-il, lui aussi, en train de manquer son quinquennat, dès son départ? Se trompe-t-il de priorité? A-t-il raison de prendre le temps du dialogue?

La France a deux déficits, celui des comptes publics et celui du commerce extérieur, qui renvoient à deux défis considérables: la dette et la compétitivité.

François Hollande en a rajouté un troisième: celui de changer la nature du dialogue social en France, pour l’apaiser, pour sortir de la culture du conflit, pour engager enfin la France sur la voie «rhénanne» du compromis.

Pour un président socialiste de tendance sociale-démocrate, ce désir est logique et nécessaire: s’il est une certitude, c’est que cette conflictualité freine toutes les réformes en France et empêche ce qu’on pourrait appeler «une sortie par le haut» des blocages. Le capitalisme français rhénanisé serait certainement plus performant.

Trois défis donc et un contexte qui les rend particulièrement ardus: la crise. La stagnation de la croissance ôte tout grain à moudre aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. Que peut faire François Hollande?

1. La dette Concrètement, le défi de la dette tourne autour d’un chiffre: 3%. Le gouvernement affiche faire «sa priorité» d’abaisser à 3% du PIB le déficit public en 2013, puis d’arriver à l’équilibre en 2017.

Il veut tenir les engagements pris à Bruxelles. Il n’a en vérité pas le droit de dévier de cette trajectoire, les marchés financiers le surveillent et au moindre doute sur la rigueur budgétaire de François Hollande et Jean-Marc Ayrault, les taux d’intérêt payés sur les emprunts du Trésor français pourraient grimper comme ceux d’Italie et d’Espagne.

Mais cette trajectoire impose des sacrifices considérables pour les ministres, les fonctionnaires et les bénéficiaires d’aides. Les coupes seront terribles.

Au point que la gauche de la gauche rejointe par de nombreux économistes, dont ceux regroupés dans le Cercle des économistes, estiment que cette rigueur est excessive.

Elle risque de conduire à la récession et de placer la France dans la spirale que connaissent la Grèce et l’Espagne: l’austérité baisse la croissance, les recettes manquent, il faut durcir l’austérité, etc, etc, vers le gouffre.

A l’évidence, le gouvernement français ne peut surtout pas demander de différer les échéances européennes, les marchés l’interpréteraient comme l’entrée de la France dans les pays faibles du Club Med.

La seule solution est de prier discrètement que l’idée «vienne toute seule» à l’esprit de Bruxelles de déclarer des délais pour le 3% et l’équilibre qui s’appliqueraient à tous les pays de la zone euro en même temps.

Est-ce réaliste? En attendant, le gouvernement français n’a pas le choix que de serrer les ceintures quoi qu’il en coûte sur la croissance.

2. La compétitivité Le deuxième défi se concrétise par un transfert: faire basculer 30 à 50 milliards d’euros de la poche des ménages dans les caisses des entreprises.

C’est le «choc de compétitivité», demandé par le patronat, par Louis Gallois, ancien PDG d’EADS nommé à la tête d’une mission sur la compétitivité, et par les mêmes économistes du Cercle des économistes.

Ce transfert est nécessaire pour alléger le coût du travail trop taxé en France. Voilà qui serait un grand bol d’oxygène pour les entreprises qui retrouveraient un peu de munitions pour réarmer leurs investissements.

Toutes les autres solutions, dont celle de la Banque publique d’investissement sont ou des erreurs ou pas à la hauteur.

Bien entendu, pour le gouvernement socialiste, le défi de prendre aux ménages pour donner aux entreprises est politiquement dangereux. Il est aussi économiquement risqué.

C’est faire le pari que les investissements vont prendre le relais de la consommation comme moteur de la croissance. C’est espérer que la consommation des ménages malgré la ponction ne va pas s’écrouler (les Français tirant sur leur épargne) et c’est espérer que les entreprises retrouvent la foi dans l’avenir en leur secteur et en France. On comprend que François Hollande hésite…

3. Changer le dialogue social Le troisième défi se résume lui à un sigle: CGT. Le changement du dialogue social en France n’est possible que si et seulement si la CGT le veut. La CFDT a une culture réformiste, ce qui lui a coûté d’ailleurs cher depuis quinze ans, en suscitant SUD. Que fera la CGT? C’est dire l’importance nodale du remplacement de Bernard Thibault à la tête de la première organisation française. 

Le panorama ainsi posé, que peut faire le président de la République? Il a le choix entre ce qu’on peut appeler la voie lente et la voie brutale.

La voie lente, qui est celle empruntée jusqu’ici, donne la priorité à la dette et au dialogue social. Politiquement cela se comprend: taper sur les fonctionnaires d’une main, mais leur tendre l’autre pour le dialogue.

Le pari repose sur la CGT: est-il réaliste de croire à sa conversion au réformisme? Le hic est que le dialogue sans grain à moudre ne conduise qu’à l’impasse.

Si tel est le cas, au bout de quelques années, la France aurait moins de dette mais une conflictualité égale et un tissu productif sans amélioration sinon en dégradation. Ce serait en somme un quinquennat pour rien.

L’autre voie est celle de la priorité donnée à la compétitivité. Il faudrait l’accompagner d’un compromis conclu avec les grandes entreprises pour garantir leurs investissements en France.

Voie politiquement difficile, elle prend le risque économique d’un basculement du modèle de croissance français. Un an ou deux de montagne pour arriver ensuite à un plateau plus élevé: tel est le but du voyage. 

Rien ne dit que notre président, «l’as de la synthèse», n’arrive pas à combiner un peu les deux. Il a montré, depuis un mois, une grande habilité à nous faire avancer sur la voie lente en préparant le passage à la voie brutale.

A nous dire qu’il prend le temps pour, peu à peu, prendre conscience qu’il faut accélérer. Qui sait donc comment il nous conduira. Mais à la fin de l’été, il faudra avoir choisi.

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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