Monde

Pourquoi les Espagnols ne brûlent-ils pas Bruxelles?

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 17.07.2012 à 7 h 02

En France, l'Europe est un bouc émissaire facile. Pas en Espagne.

Une famille va être expulsée de chez elle, à Madrid, juin 2012. REUTERS/Susana Vera

Une famille va être expulsée de chez elle, à Madrid, juin 2012. REUTERS/Susana Vera

L’Espagne va subir le plan d’austérité le plus dur de son histoire. Pourtant les Espagnols ne s’en prennent pas à l’Europe, comme cela arrive si souvent ailleurs.

Augmentation de la TVA alors que le Premier ministre, Mariano Rajoy, avait promis l’inverse, baisse drastique de l’aide chômage, coupe dans les retraites, fin de l’aide fiscale aux acheteurs de logements, réduction du nombre de fonctionnaires…Voilà quelques-unes des lourdes mesures de rigueur que Mariano Rajoy a annoncé le 11 juillet aux Espagnols.

Le plus important plan d’austérité de l’histoire de l’Espagne, visant à épargner 65.000 millions d’euros, et contrepartie évidente de l’accord que l’Espagne a trouvé quelques jours auparavant avec l’Union européenne. Les termes sont assez clairs: en échange de l’aide économique, dont un chèque de 30 milliards d'euros d’ici la fin du mois de juillet, le gouvernement s’engageait à appliquer les mesures dictées par Bruxelles. Aussitôt dit, aussitôt fait.

L’Europe, éternel bouc émissaire

Une mainmise que plus personne ne discute en Espagne. Simon O'connor, porte-parole du commissaire aux Affaires économiques de l’UE, s’est ainsi félicité que le gouvernement espagnol «affirme explicitement qu’il pense suivre les recommandations de la Commission». Francesc Homs, porte-parole du gouvernement nationaliste de Catalogne, s’est même amusé que Madrid «n’ait plus aucune souveraineté dans les prises de décisions».

Un interventionnisme de Bruxelles qui est souvent perçu comme une agression et provoque, dans de nombreux pays, un repli identitaire et nationaliste qui semble passer par un refus des institutions européennes. C’est ce qui se passe en Grèce. C’est ce qui se passe en France (avec le FN et le Parti de Gauche). C’est ce qui se passe en Hongrie avec le Jobbik, en Autriche avec le FPÖ, en Italie avec la Ligue du Nord, en Norvège avec le FrP. Selon une récente étude du Pew Research Center, l’opinion positive des citoyens sur l’UE a chuté de 52% à 31% en cinq ans tandis que celle négative a grimpé de 14% à 26% durant la même période.

Partout sauf peut-être en Espagne. Comme en Grèce, Irlande, Portugal ou Italie, l’Union Eeuropéenne vient d’approuver un sauvetage qui met, de fait, le pays sous tutelle. Pourtant, nulle trace de mouvements anti-européen comme au Portugal, de gronde anti-allemande comme en Grèce ou de montée de partis identitaires comme dans le reste du continent.

L’Espagne semble accepter les ordres de Bruxelles sans broncher malgré la privatisation de la santé, la diminution des salaires publics, un taux de chômage qui dépasse les 24% et ce nouveau plan d’austérité qui devrait rendre la situation vraiment insoutenable. Pas de bronca contre les bureaucrates insensibles de la BCE et du Conseil européen à l’horizon. Pas de bouc émissaire tout trouvé comme partout ailleurs. L’Espagne serait-elle un exemple à suivre?

Bubble Shooter, safari et corruption

Oui et non. Car les Espagnols ne s'en prennent pas à Bruxelles simplement parce qu’ils ont déjà trop à faire à s’indigner chez eux. Le président de la Cour suprême et du Conseil général du pouvoir judiciaire, Carlos Dívar, impliqué dans une affaire de détournement de fonds publics, le PP de Valence embourbé dans plusieurs affaires depuis des mois, les caisses d’épargne régionales (dont la fameuse Bankia) en banqueroute après une gestion lamentable, le gendre du Roi, Iñaki Urdangarin, accusé de corruption, le Roi lui-même en safari aux frais du contribuable, la ministre de l’Emploi, Fatima Bañez, qui s’amuse à jouer à Bubble Shooter au lieu d’essayer de minimiser les effets de la vraie bulle… immobilière cette fois. Et Rajoy qui assure pendant des semaines que l’Espagne ne sera pas «sauvée» avant de s’enorgueillir de ce sauvetage qui «arrange la situation» et lui permet d’aller voir le match de la Roja à l’Euro pendant que Bruxelles débloquait les millions d’euros.

Difficile dans ces conditions de blâmer quelqu’un d’autre que ses propres hommes politiques qui semblent faire exprès de commettre une bourde après l’autre. Juste avant le sauvetage de son pays, Mariano Rajoy n’a pas de meilleure idée que d’envoyer un SMS à son ministre des finances en disant «tenez bon, l'Espagne n'est pas l'Ouganda!». Tôlé sur le Net ougandais (et africain en général) et sarcasme des médias britanniques (qui n’en ratent pas une) qui en profitent pour comparer la croissance (-0,1% vs 5,2%) et le chômage (24% vs 4,2%) des deux pays.

On s’étonne moins dans ces conditions que 59% des Espagnols rejettent la faute de la crise sur le gouvernement, 78% sur les banques, 26% sur eux-mêmes et seulement 19% sur l’Union européenne, selon la même étude du Pew Research Center. D’autant que l’idée est bien ancrée en Espagne que les politiciens (corrompus) et les hommes d’affaires ont travaillé main dans la main pour faire enfler la bulle immobilière. Et ce ne sont pas les scandales en cascade qui apparaissent constamment qui vont inverser la tendance. Un mélange de désespoir et de lassitude que montre bien ce dessin de l’humoriste Erlich où, face au sauvetage de l’Espagne, un enfant demande à son père: «Papa… ils nous sauvent de quoi?», «D’eux-mêmes», répond celui-ci.  

L’Union européenne, un allié de toujours

L’UE pourrait être plus clémente, d’autant que l’Espagne avait commencé des plans d’austérité bien avant que les marchés ne décident de s’attaquer vraiment à elle. Mais la rage contre un système empoisonné ne peut se tourner que vers les responsables de celui-ci. Comme les autres, les Espagnols n’aiment pas spécialement Bruxelles mais aiment encore moins leurs dirigeants, comme le montre ce dessin humoristique de Peridis où l’on voit Mariano Rajoy, une hache à la main, exiger à l’UE plus d’argent tandis que les dirigeants bruxellois s’exclament: «Putain avec le débiteur [la hache, NDLE], on dirait un créancier.»

D’autant que le système électoral bipartite espagnol ne permet pas de vote vraiment contestataire. Les deux partis largement majoritaires, PP et PSOE, sont clairement pro-européen. Et si contestation par les urnes il y a, celle-ci passe par l’abstention ou par des partis régionalistes/nationalistes (CIU ou ERC en Catalogne, le PNV au Pays Basque, CC au Canaries…). Des partis dont la principale revendication n’est pas économique, comme le prouve l’échiquier transversal catalan, mais largement identitaire. Or l’Europe leur est toujours apparue comme la manière de contourner l’Etat pour arriver à faire entendre leurs revendications. Comme un allié.

Une position que la crise, aussi critique soit-elle, ne changera pas. Après les annonces de Rajoy, le gouvernement catalan s’est d’ailleurs empressé d’exprimer «un sentiment général de solidarité avec les décisions que sont en train de prendre les institutions européennes» sans oublier d’envoyer un petit message au passage à Madrid: «Nous, nous sommes habitués à être commandés de l’extérieur et on n'aime pas ça. J’imagine que eux non plus.»

Comme toujours en Espagne, les ressentiments et les rancœurs internes, c’est-à-dire l’éternel débat entre pouvoir central et autonomique, l’emportent sur le vrai problème. Personne ne semble remettre en cause le rôle de l’Europe. Et s’il faut critiquer quelqu’un, c’est le gouvernement central pour trop se laisser faire (depuis la périphérie) ou, au contraire, les régions pour avoir un déficit chronique et intenable depuis des décennies (depuis le centre).

Ainsi, il n’y a pas vraiment de parti anti-européen au parlement espagnol pour le moment. Et on voit mal qui pourrait l’incarner, même dans les prochaines années. Il est significatif qu’après avoir occupé plusieurs villes espagnoles, les fameux indignés aient fini leur protestation par une marche vers Bruxelles fin 2011, conscients que c’est là-bas que se jouait le futur du pays et non pas au parlement de Madrid ou Barcelone.

Espagne, l’Europe de demain

Malgré leur situation dramatique, les Espagnols semblent certains de leur appartenance à l’euro et à l’Europe. Plus, en tout cas, qu’une grande partie des Européens. Selon l’étude du Pew Research Center, 50% des Espagnols pensent que leur économie nationale est affaiblie par l’intégration économique européenne. Certes, ce nombre a considérablement augmenté depuis 2009 (il était de 32%) mais reste largement en dessous d’autres pays en difficultés (Grèce 70% ou Italie 61%) et même de certains «moteurs» européens, comme la France où il est de 63% (!) ou le Royaume-Unis (61%).

Que ce soit parce qu’ils ne voient pas d’autre solution ou parce qu’un vrai gouvernement de Bruxelles leur apparaît comme la seule façon de contrer les éternels scandales de corruption et les constantes magouilles financières qu’ils ont subis depuis 30 ans, les Espagnols ne s’émeuvent pas outre mesure de la mainmise de l’UE sur leur pays.

Aurélien Le Genissel

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