France

La CGT est la grande inconnue des futures négociations

Gilles Bridier, mis à jour le 12.07.2012 à 6 h 13

La concertation sur les réformes à mener va s’engager au moment où la confédération va changer de secrétaire général. Poursuivra-t-elle sur la voie du réformisme, ou sera-t-elle tentée de se radicaliser?

Nadine Prigent et Bernard Thibault lors du sommet social du 9 juillet. REUTERS/Pool New.

Nadine Prigent et Bernard Thibault lors du sommet social du 9 juillet. REUTERS/Pool New.

Le succès des suites de la conférence sociale des 9 et 10 juillet dépendra largement de la volonté des partenaires sociaux de vouloir aboutir à des compromis, selon la méthode suédoise dont s’est manifestement inspiré François Hollande pour organiser ce grand remue-méninge estival. 

Toutefois, ce mode de fonctionnement n’est pas celui des relations sociales en France. Elles sont plus conflictuelles que dans les pays où la social-démocratie, vers laquelle veut tendre le nouveau président, est déjà bien installée. Pourtant, tout le monde se déclare prêt à entrer dans le jeu. Le Medef, prudent, va tester la méthode. La CFDT, qui a opéré sa mue comme syndicat réformiste, y trouve son compte.

Un mode de concertation plus «normal»

CGT et FO, plus radicaux, apprécient une démarche consultative qui se donne du temps, à la différence de la méthode Sarkozy, qui fixait des délais de discussions trop courts pour que de véritables négociations puissent être approfondies. Pour les leaders syndicaux, les sommets sociaux organisés par le précédent gouvernement n’avaient d’autre but que de fournir un cadre pour entériner des décisions prises unilatéralement. Ils soulignent aujourd’hui un mode de fonctionnement plus normal de la concertation.

Mais ceci ne signifie pas que les dossiers ouverts à la conférence sociale pourront être refermés dans la sérénité. La façon dont la CGT va s’asseoir aux tables des négociations, sur des sujets aussi lourds que le financement de la protection sociale, la refonte des retraites ou la réforme du Smic, déterminera beaucoup l’issue des travaux qui seront menés pour la plupart jusqu’à la fin du printemps 2013.

La cheville ouvrière du réformisme va passer la main

Or, la CGT est dans une phase de transition, ce qui rend toujours plus difficile la signature de compromis. Le leader de la centrale Bernard Thibault, en place depuis 1999, ne briguera pas un cinquième mandat au 50e congrès confédéral qui se déroulera en mars 2013. La CGT va donc changer de tête au milieu de la concertation.

En théorie, le passage de relais ne devrait pas avoir de forte incidence sur la position de la CGT à l’occasion de ces travaux, la direction étant de toute façon collégiale. «La CGT n’a pas besoin d’un gourou. La CGT n’est pas en danger, elle est aux mains de ses syndicats», déclarait Bernard Thibault à l’issue du 49e congrès, en 2009. Sa stratégie d’ouverture vers une forme de syndicalisme plus réformiste venait d’être approuvée par plus de trois militants sur quatre.

Face aux tenants d’une ligne plus contestataire, le leader confédéral qui s’est toutefois bien gardé de ne jamais signifier clairement ce virage vers le réformisme, semblait donc avoir réussi une réorientation de l’action de la CGT engagée en douceur par son prédécesseur Louis Viannet.

Mais les partisans d’une ligne dure donnent toujours de la voix. Pour preuve, au congrès de 2009, Bernard Thibault avait demandé au cédétiste François Chérèque, initialement invité à s’y exprimer, de finalement décliner l’invitation pour ne pas donner à ses opposants l’occasion de manifester leur hostilité. 

Les partisans d’une ligne dure toujours actifs

Le calme est donc précaire. Ainsi, lors des dernières grèves dures de la SNCF, Thibault n’est pas parvenu à prendre l’ascendant sur Didier Le Reste, ex-patron de la CGT-Cheminots, nostalgique d’un syndicalisme à l’ancienne, avant que les mouvements ne s’épuisent. Il fut aussi vertement apostrophé par les ultras de son syndicat engagés dans des luttes syndicales comme à Continental. Et il fut raillé de l’intérieur au début du mandat de Nicolas Sarkozy, lorsque la perspective d’une réforme de la représentativité, qui devait conforter la place de la CGT, avait amené le leader syndical à faire vis-à-vis du nouveau pourvoir des concessions jugées excessives.

En outre, dans une France du travail toujours aussi peu syndiquée (environ 8% des salariés, soit quatre fois moins que dans les années 50), la CGT n’est pas parvenue avec Bernard Thibault à atteindre l’objectif d’un million d’adhérents. Elle en revendique près de 700.000, soit un peu moins que la CFDT, dont les méthodes de comptabilisation sont toutefois plus souples. 

Des incertitudes alimentées par la crise de succession

Mais après la privatisation de maintes entreprises publiques qui furent autrefois des bastions de la CGT, le syndicat doit développer son audience dans les entreprises privées, jusque dans les PME, s’il veut attirer de nouveaux adhérents, et notamment des jeunes. D’où le virage réformiste de Bernard Thibault, pour être plus fédérateur. Mais rien ne dit que son successeur au prochain congrès marchera dans ses pas.

La crise ouverte à la CGT pour la succession de l’actuel numéro 1 introduit de nouvelles interrogations. Nadine Prigent, la candidate issue du secteur public, soutenue par Bernard Thibault, a été mise en minorité face à Eric Aubin, le «Monsieur retraites» de la CGT, qui recueille les suffrages des fédérations et est issu du privé. Pour autant, la ligne Thibault devrait être poursuivie, les deux successeurs potentiels campant sur la même ligne d’ouverture. Mais face à ces incertitudes, une autre candidature pourrait apparaître.

Outre cette situation interne, la direction CGT ne peut ignorer la pression entretenue par les unions syndicales regroupées au sein de Solidaires (Sud), plus contestataires et qui obligent la CGT à se radicaliser pour ne pas voir ses adhérents les plus durs quitter ses rangs pour rejoindre les siens.

Des dossiers symboliques pour la confédération

Or, sur des dossiers phares, Bernard Thibault a déjà eu l’occasion de prendre des positions tranchées: c’est le cas pour le Smic à 1.700 euros brut par mois, ou pour la réforme des retraites, avec un retour à 60 ans pour tous. Des positions fermement défendues face au gouvernement Fillon, qu’il sera difficile d’abandonner face au gouvernement Ayrault au seul prétexte qu’il est de gauche.

En outre, à propos de la réforme de la protection sociale pour qu’elle ne pèse plus aussi lourd sur les comptes des entreprises, Bernard Thibault a déjà manifesté son opposition à un transfert des cotisations sur la CSG, dans la mesure où «85% de la CSG est payée par les salariés et les retraités», et qu’une réforme dans ce sens ferait peser sur les salaires et les pensions l’allègement des charges des entreprises. Or, c’est une hypothèse de travail que n’évacue pas Jean-Marc Ayrault.

Les consultations souhaitées par François Hollande vont s’ouvrir. La CGT sera-t-elle tentée de saisir l’opportunité de ces discussions pour manifester sa différence à tout prix, ou voudra-t-elle exprimer son évolution vers une approche plus réformiste? Se comportera-t-elle comme un syndicat toujours contestataire ou comme un partenaire constructif dans l’élaboration d’un compromis ?

Et le tout, en changeant de leader juste au milieu du gué... Ce que dira Bernard Thibault d’ici là n’a plus autant d’importance, et on n’a pas encore entendu celui ou celle qui indiquera le nouveaux cap. Ce qui ne va pas éclairer Jean-Marc Ayrault dans l’application de la méthode Hollande.

Gilles Bridier

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte