Economie

Comment mettre un terme à la désindustrialisation

Gérard Horny, mis à jour le 13.07.2012 à 9 h 49

La grande conférence sociale a au moins débouché sur une annonce: celle de la nomination de Louis Gallois à la tête d’une mission sur la compétitivité. Ses propositions sont attendues avant la fin de l’année. Il n’y a pas de temps à perdre.

Louis Gallois, à la conférence sociale, le 10 juillet 2012. REUTERS/Charles Platiau

Louis Gallois, à la conférence sociale, le 10 juillet 2012. REUTERS/Charles Platiau

L’emploi, ce n’est pas une surprise, est «la» priorité du gouvernement. Mais, au-delà des mesures annoncées comme les emplois d’avenir ou les contrats de génération, qui ne suscitent pas  un enthousiasme débordant, la question majeure est de savoir ce qui va être fait pour améliorer la compétitivité de l’économie française.

De ce point de vue, les entreprises ont tout lieu d’être déçues: le transfert d’une partie des charges patronales vers la TVA est abandonné sans que rien ne soit encore prévu pour le remplacer et le Premier ministre a annoncé que la négociation emploi-compétitivité lancée par Nicolas Sarkozy n’était plus à l’ordre du jour.

Pourtant, il va bien falloir faire quelque chose. Comme Louis Gallois l’expliquait le week-end précédent lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, la France a besoin d’un «choc de compétitivité» et ce choc doit être «massif»: les charges des entreprises doivent être allégées d’environ 30 ou 50 milliards d’euros.

Des chiffres inquiétants

Ce genre de discours risque de ne pas très bien passer parmi certains électeurs de la majorité pour lesquels les riches et les entreprises peuvent et doivent payer, quel que soit l’objet de la facture et quelles que soient les circonstances. Les sous, il faut les prendre là où il y en a.

Le problème, c’est que les entreprises n’en ont pas autant que certains le croient. Les bénéfices des entreprises du CAC 40 ne sont pas représentatifs de la situation globale de l’ensemble de l’industrie française; d’ailleurs, ils sont pour leur plus grande part réalisés à l’étranger. Or, ce qui compte pour l’emploi, c’est la compétitivité des établissements basés sur le territoire national. Et, là, les chiffres ne prêtent guère à l’optimisme.

Ainsi que le souligne l’institut COE-Rexecode, la France a enregistré au cours de la dernière décennie un fort recul de la part de ses exportations de biens et de services dans les exportations totales de la zone euro, passée entre 2000 et 2010 de 16,6% à 13,1% [PDF]; aucun autre pays n’a vu sa part diminuer à ce point.

Principale explication avancée par cet institut: la réduction du temps de travail sans réduction des salaires mensuels, qui a pesé sur les coûts de production dans la première partie des années 2000. Ensuite l’impact de la crise financière est venu alourdir les comptes.

Au total, les entreprises françaises se retrouvent avec un taux de marge à son plus bas niveau depuis 1985 et un autofinancement en euros constants (pour tenir compte de l’inflation) inférieur à ce qu’il était en 2000. Elles n’ont pas réduit leur effort de recherche et d’investissement, mais leurs moyens sont plus faibles que ceux des entreprises allemandes; donc, non seulement elles perdent du terrain sur celui de la compétitivité par les coûts, mais encore elles reculent sur les autres facteurs de compétitivité (innovation, qualité, etc.).

Les coûts salariaux n’expliquent pas tout

L’Insee fait le même constat (c’est d’ailleurs sur les chiffres fournis par la comptabilité nationale que COE-Rexecode fait reposer son argumentation). En 2011, la compétitivité-coût des entreprises françaises s’établit à un niveau de 14% inférieur à celui de 2000. Cet écart ne se retrouve pas au niveau des prix, car les entreprises, pour rester dans la compétition internationale, ont fait un effort sur leurs marges. Ainsi, leur compétitivité-prix n’est inférieure que de 3% à celle de 2000.

Mais cet effort sur les marges, nous l’avons vu, pèse sur les comptes. Une entreprise ne peut impunément travailler pendant plusieurs années d’affilée avec des marges plus faibles que ses concurrentes.

Cela dit, la rapidité de la dégradation enregistrée au cours des dernières années laisse perplexe. On voit bien que l’écart de coûts salariaux avec l’Allemagne a évolué d’une façon défavorable pour les entreprises françaises, mais, ainsi que le constate la Banque de France dans son rapport annuel, la comparaison n’est pas aussi défavorable avec tous les  autres pays: de 1999 à 2007, l’évolution des coûts unitaires de production s’est située en France dans la moyenne de la zone euro.

Et pourtant, durant cette période, la France a perdu des parts de marché à l’exportation, tandis que des pays comme l’Espagne ou la Grèce, qui enregistraient des dérapages de coûts encore plus forts,  réalisaient à l’exportation des performances comparables à celles de l’Allemagne... Allez comprendre !

Une rupture dans les ressorts et le dynamisme de l’économie

Dans sa lettre introductive au rapport annuel de la Banque de France [PDF], signée du 9 juillet, le gouverneur Christian Noyer formule quelques remarques qui peuvent aider à comprendre ces évolutions paradoxales:

«L’ampleur et la constance de la chute des parts de marché suggèrent une véritable rupture dans les ressorts et le dynamisme de l’économie française et dans sa capacité à produire de façon compétitive sur son territoire les biens qui s’échangent sur le marché mondial. Les choix de localisation des entreprises, défavorables au territoire national, ont participé au décrochage des exportations françaises. Ces choix ont pu être dictés par la comparaison des coûts, mais ils correspondent souvent à la volonté des grands groupes de produire au plus près des nouveaux marchés dans les pays émergents et de valoriser ainsi des avantages compétitifs reconnus

Cette explication a le mérite de la clarté: si la part de la France dans les exportations mondiales a ainsi reculé, c’est en grande partie parce que ses entreprises ont préféré produire ailleurs Ce choix peut se justifier comme le souligne le gouverneur par le souci de se rapprocher des marchés émergents en expansion, mais, dans ce cas, on voit mal ce qui pourrait venir redynamiser la production en France.

La seule façon de revenir sur cette «rupture dans les ressorts et le dynamisme de l’économie française», ce serait de provoquer un choc de compétitivité, comme le suggère Louis Gallois.

Frapper vite et fort

Mais, pour cela, il faudrait, d’une part, ne pas trop tarder et, d’autre part, faire quelque chose qui se voit, qui soit significatif et qui puisse amener les entreprises à revoir leurs calculs pour la localisation de leurs activités. Louis Gallois a montré à Aix-en-Provence qu’il avait pris la mesure du problème.

Sera-t-il entendu? La gauche saura-t-elle prendre des mesures qui seront inévitablement présentées par certains de ses membres comme des «cadeaux au patronat»?  Si François Hollande et Jean-Marc Ayrault doivent rencontrer des obstacles sur ce point essentiel de leur politique économique, ce sera probablement dans leurs rangs. A droite, ils seront accusés sans surprise de faire trop peu et trop tard, c’est la routine. Les critiques de l’opposition ont plutôt pour vertu de renforcer le pouvoir en place. Les conflits internes sont plus difficiles à gérer.

Gérard Horny

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Journaliste
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