La fin du régionalisme hip-hop

Comment Azealia Banks, A$AP Rocky ou TNGHT développent un son qui doit plus à Internet qu'à leur ville d'origine.

Azealia Banks

- Azealia Banks -

Azealia Banks, native de Harlem, fait de la musique depuis quelques années déjà, mais une de ses dernières chansons (Jumanji) est pourtant la première à sonner comme une chanson d’une native de Harlem. Banks, star montante du hip-hop, a enregistré un tube de martien au printemps dernier avec sa chanson 212, au texte particulièrement salace, dont la vidéo a été visionnée plus de 20 millions de fois sur YouTube.

Ce titre fait référence au code postal du quartier dont elle est originaire, mais la chanson, qui tabasse à 126 bpm, est inspirée d'une curieuse chanson de house produite par Lazy Jay, un producteur basé en Belgique, et il était possible, à la première écoute, de penser avoir affaire au nouveau titre d’une petite clubbeuse venue d’Europe.

A l’inverse, Jumanji est clairement dans la veine du hip-hop qui a dominé la scène new-yorkaise du début au milieu des années 2000 –en particulier les cacophonies triomphantes et le charabia inspiré de Cam’ron et de son crew de Harlem, les Diplomats. Une mélodie élastique retentit, sous la forme d’une fanfare de cuivre distordue, sur laquelle embrayent des steel drums synthétiques.

La rythmique est presque comique, totalement barrée –à grands renforts de coups de charley, de timbales mugissantes et d’applaudissements fiévreux– avec un tempo relativement lent (autour de 80 bpm), soit un rythme plus adapté au rap à l’ancienne. Banks commence son morceau par un bel hommage au flow génial et aux allitérations insensées de Cam’ron («This is that jammer-jammer, go anthem banana-getter») avant de faire rimer trendsetter (lançeur de mode) avec cheddar, et feathers (plumes) avec leathers (cuirs).

Sur le refrain, Banks marque clairement son territoire sur Google Map en répétant «Real bitch all day/Uptown Broadway». La ressemblance étrange entre cette chanson et l’œuvre des Diplomats est pourtant la démonstration du caractère international du pedigree de la chanson. Banks vit actuellement dans le sud-ouest de Londres et le co-producteur de la chanson est un jeune homme natif de Glasgow, Hudson Mohawke.

La ville comme option esthétique

Il y a quelques années de cela, un rappeur en herbe venant de New York se serait senti obligé d’être un peu plus pointu sur ce sujet, tant dans le son que dans les paroles –un peu comme Nicki Minaj, native du Queens et aînée de Banks (elles sont toutes les deux passées par l’Upper West Side Arts High School LaGuardia) au début de sa carrière.

Après avoir réalisé plusieurs mixtapes qui lancèrent sa carrière, Minaj s’est mise à balancer des textes bien râpeux par dessus des instrumentaux de Biggie, Noreaga et Beanie Sigel. La provenance même était un cachet: avant que nous ne suivions Minaj dans les orbites de la pop avec une chanson comme Starships, elle devait impérativement rendre hommage à ses racines.

Mais pour le hip-hop actuel, Harlem (comme Brooklyn, Detroit, Miami, Atlanta, Toronto, etc.) n’est plus le lieu dont un artiste doit forcément s’inspirer et dont il doit revendiquer le son, mais plutôt une option esthétique, parmi d’autre, que l’artiste peut utiliser ou au contraire ignorer en fonction de ses convenances.

Nouvelle sensation de la scène hip-hop, A$AP Rocky, qui vient lui aussi de Harlem, insiste auprès des journalistes qui l’interviewent sur le caractère non géographiquement restreint de son style: le produit, dit-il, d’une adolescence passée à écouter les deux géants de New York Eric B. et Rakim (ses parents lui ont d’ailleurs donné le prénom de Rakim en hommage à ce dernier), mais aussi DJ Quik, de Los Angeles, et UGK, de Port Arthur, Texas.

Dans ses chansons, Rocky est aussi à l’aise dans le registre poisseux de la screw-music du Texas que dans les attaques claquantes à la Bone Thugs-n-Harmony de Cleveland, tout en restant un bon gros rappeur de base bien crédible. La majeure partie de sa production tombe dans un sous-sous-genre né sur Internet et surnommé cloud rap pour ses textures diaphanes et ses mélodies cotonneuses.

«Cloud rap» dans les deux sens du terme

Les autres figures du cloud rap sont issues de la Bay Area (Lil B, Main Attrakionz), de Seattle (Keyboard Kid), et du New Jersey (Clams Casino), et collaborent tous les uns avec les autres par Internet –cloud a dans ce contexte un double sens fort poétique. On écoute un artiste comme Joung Jeezy, d’Atlanta, pour la description sans fioritures de son environnement: des maisons défoncées et lieux de défonce, la came, les vieilles bagnoles qui tournent et tournent dans le quartier. On écoute A$AP Rocky pour ses évocations riches de lieux situés partout et nulle part à la fois.

Ce refus d’ancrage géographique est une conséquence de l’expérimentation et de la marge –les conventions sont toujours plus faciles à ignorer quand les conséquences commerciales sont moindres. C’est certainement le cas pour la musique de Spaceghostpurrp, ami de A$AP Rocky et qui travaille avec lui, un maboul très inspiré issu du même quartier de Miami que Rick Ross et dont les productions lo-fi, glaçantes et humides font penser à la Three Six Mafia de Memphis, Tennessee.

Mais le régionalisme est en train de disparaître en tant qu’identité. Depuis la sortie de Houstalantavegas, Drake, star canadienne, cultive une sorte d’idée de musique hors-sol, dont les textes évoquent une vie passée pour l’essentiel dans les clubs, les hôtels et les aéroports. Sur la carte du hip-hop, Toronto, sa ville natale est un point sans relief particulier, et il ne fait rien pour que cela change à travers ses textes qui, tout en mentionnant la ville, ne la mettent pas en avant au point que l’on puisse se la représenter. Comme Banks et Rocky, Drake se plie à la tradition consistant à mentionner sa ville natale sans que celle-ci ne le définisse vraiment.

Kanye West comme chef de file

Kanye West est sans doute un des chefs de file de cette tendance. Le natif de Chicago, qui s’est fait un nom au début des années 2000 en tant que producteur de Jay-Z et en aidant à construire le son du génial Roc-A-Fella avant de le transcender sur ses albums solos, a une manière de concevoir et d’écrire la musique évoquant l’assemblage improbable et foutraque d’une myriade de talents venus d’un peut partout, et qu’il réunit avant de voir ce qu’il se passe.

Dans un récent documentaire, on peut ainsi voir West réunir James Blake, petit génie de l’électro londonienne et Mannie Fresh, le dieu de la prod de la Nouvelle-Orléans. Diplo, un DJ qui s’est fait un nom à Philadelphie et qui a contribué à faire connaître à un large public la musique des clubs de Baltimore et le baile funk brésilien m’a récemment déclaré que lors des sessions de Watch the Throne, West était avec lui à une console de studio, aux côtés d’un musicien nigérian dont il ne se souvenait pas du nom (sans doute D’Banj ou Don Jazzy) et leur a demandé de collaborer à l’écriture de la chanson Lift Off. Le dernier single de West, Mercy, est produit –une fois encore– par Hudson Mohawke, de Glasgow.

La fierté des origines fait partie de la culture du hip-hop depuis sa naissance, mais le régionalisme tel que nous le connaissons aujourd’hui –et qui se manifeste par des sons et des styles de paroles différents– est un développement récent de ce style musical. Ce n’est que lorsque le hip-hop est arrivé à maturité et quitté son berceau de la côte Est que le son régional s’est affirmé.

Le rythme que nous qualifierions comme provenant de la côte Est –comme les innovations ébouriffantes de Marley Marl, EPMD et Eric B. à la fin des années 1980, le drone minimaliste de RZA et Havoc au début des années 1990, les tunnel bangers de Dame Grease et Swiss Beatz à la fin des années 1990, ont été conçus avec ou en réaction à des incursions d’artistes dans des lieux comme Los Angeles, le Texas et Atlanta. A l’époque du Sugarhill Gang, des Furious Five et d’Afrika Bambaataa, les samples discos et électro étaient monnaie courante: savoir qu’un morceau comme 212 a été conçu par une artiste new-yorkaise aurait sans doute paru moins incongru à cette époque qu’aujourd’hui.

De nombreux MC n’ont pas hésité à jouer les touristes, empruntant les styles des autres régions et invitant d’autres artistes sur leurs disques afin de toucher différents publics et de se tenir au courant des nouveaux sons. Mais il y a une différence entre la manière dont Azealia Banks se situe dans une chanson comme Fuck Up The Fun —avec son rythme venu des Pays-Bas– et la façon dont Jay-Z fait référence à sa ville d’origine sur le remix de Ha ou sur le rap aux consonances indiennes de Panjabi MC (Mundian Tu Bach Ke en est un bon exemple).

Soundcloud, ville en vogue

Après avoir suivi la voie tracée par M.I.A., Banks traverse les frontières sans difficulté; Jay-Z sera toujours un citoyen et un ambassadeur du quartier de Marcy Projects, à Brooklyn. Si la nouvelle génération d’artistes et de femmes de hip-hop est moins concernée par les identités géographiques que ses prédécesseurs, cette attitude est le reflet de la manière dont la musique naît et prolifère de nos jours: pas seulement dans des clubs ou dans des lieux spécifiques, mais sur des pages Internet liées entre elles, qui relient les villes et les pays. Il est devenu moins important, pour construire sa carrière, de s’implanter dans tel ou tel lieu.

Une des nouvelles villes en vogue est clairement Soundcloud, un site de musique sur lequel les idées germent et se pollenisent entre elles. Les sons régionaux existent toujours, mais des sites comme Soundcloud ont pour conséquence qu’ils ne demeurent pas strictement régionaux très longtemps.

Prenez le footwork, un nouveau style de dance/hip-hop venu de Chicago. En 2010, un producteur britannique de dubstep, Addison Groove, a enregistré un beau succès en club avec un titre inspiré par le footwork et baptisé Footcrab, qu’il a enregistré à un tempo plus bas (140bpm) que la plupart des titres de footwork (160bpm). Deux des étoiles du footwork de Chicago, DJ Rashad et DJ Spinn, ont remixé la chanson, qui commence à 80 bpm avant de passer à 160. Addison Groove a posté ce remix sur sa page Soundclound. Qui peut dire d’ou vient cette musique?

Il y a quelques semaines de cela, je suit tombé une compilation sur Soundclound intitulée «Trap Shit Music» (sic), créée par un mystérieux producteur qui se fait appeler ︻╦╤─ ƱZ ─╤╦︻   (prononcer «UZI»). La trap music est un genre à part, assez brutal, né à Atlanta (un titre récent de Nicki Minaj, Beez in the Trap, lui rend hommage) avec ces coups de charleston, du chant choral et des lignes de basses bourrines sur lesquelles Uzi s’appui" pour ses créations.

Uzi est un parfait inconnu, et je ne sais donc même pas d’où il vient –«d’Internet» est après tout une réponse satisfaisante. Le Sud des Etats-Unis a développé son propre style de hip-hop depuis une décennie, mais le son du Sud a largement alimenté tout un réseau décentralisé de musiciens électro, parfois très éloignés, comme Uzi.

Le style musical sur lesquels s’appuient Lex Luger de Virginie ou Drumma Boy, du Tennessee, apparaît à présent dans des musiques en provenance de Londres (sur l’album Severant, de Kuedo, ou sur Wut de Girl Unit), de Los Angeles (la production de Kkingdomm) ou à Glasgow (dans City Star de Rustie ou dans le prochain maxi de Hudson Mohawke, TNGHT, en collaboration avec le canadien Lunice). 

Grace à des personnages comme Kanye West ou, plus récemment, Waka Flocka, ces interprétations globalisées se trouvent bien ancrées dans le réel du hip-hop et pas dans le vide. Waka, devenu un des artistes les plus en vogue d’Atlanta depuis qu’il aboie par dessus les rythmes d’assassin de Lex Luger, a récemment demandé à TNGHT de remixer une de ses chansons. Qui a besoin d’un code postal quand il est déjà doté d’une URL?

Jonah Weiner

Traduit par Antoine Bourguilleau

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L'AUTEUR
Jonah Weiner est le critique de la pop culture de Slate. Ses articles
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Publié le 11/08/2012
Mis à jour le 11/08/2012 à 16h04
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