Garder son sang froid face à Kim Jong-il

A Pyongyang, le 26 mai, célébration du second test nucléaire coréen. REUTERS/KCNA

A Pyongyang, le 26 mai, célébration du second test nucléaire coréen. REUTERS/KCNA

Barack Obama ne doit réagir ni trop vite, ni trop agressivement à l'essai nucléaire de la Corée du Nord.

La Corée du Nord vient d'effectuer un nouvel essai nucléaire. Quelles mesures le président Obama doit-il prendre? Dans l'idéal, aucune. La réaction que Kim Jong-il redoute peut-être le plus, c'est un haussement d'épaules.

Après tout, ce n'est que la seconde bombe A que teste Pyongyang. (Le premier essai nord-coréen avait eu lieu en octobre 2006). Un récent essai de tir de missile à longue portée, effectué en avril, semble avoir fait chou blanc, comme les deux autres essais de ce type que Pyongyang a mené au cours des dix dernières années. L'angoisse suprême, la voici: et si cette odieuse dictature réussissait à équiper d'une tête nucléaire un missile d'une portée suffisante pour atteindre le Japon ou une cible encore plus éloignée. Mais cette inquiétude semble prématurée pour encore de nombreuses années.

D'un point de vue stratégique et politique, Barack Obama doit réagir. D'une part, les premiers alliés asiatiques des Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud, sont dans la ligne de mire du régime de Pyongyang. Une Corée du Nord nucléaire constitue une vraie menace à leurs yeux. D'autre part, les pays qui aspirent à se doter de l'arme nucléaire, comme l'Iran, observent la réaction américaine face à cette provocation. Ne pas en tenir compte, l'excuser ou l'applaudir risqueraient de leur adresser un signal aux conséquences fâcheuses. Ensuite, les détracteurs d'Obama en Amérique — et peut-être le président Obama lui-même — considèrent cet essai nucléaire comme une manière de tester son leadership. S'il ne faut pas qu'il réagisse brutalement, il faut sans doute qu'il réagisse.

Les options sont réduites

Enfin, il se peut que les Nord-Coréens voient leur exploit — en partie du moins — comme un test pour le nouveau président américain. Si, à un moment donné, Barack Obama veut les faire sortir de la voie nucléaire, il faut qu'il adopte dès maintenant une tactique habile.

Hélas, les possibilités de tactiques habiles sont très réduites quand on a affaire au «Royaume ermite».

Les options militaires — comme l'a clairement indiqué le chef d'état-major adjoint aux trois prédécesseurs d'Obama — sont plutôt rebutantes. On ignore la localisation de certaines installations de la Corée du Nord. Le pays possède plusieurs milliers de roquettes d'artillerie, dont certaines ont une charge chimique et ne prendraient que quelques minutes pour frapper Séoul, la capitale sud-coréenne. Une frappe aérienne de la part des Etats-Unis ne détruirait pas tous ces sites ni ces roquettes. Et si Pyongyang ripostait, des centaines de milliers de Sud-Coréens risqueraient d'être tués.

Des sanctions et d'autres formes de pressions économiques et politiques auraient, elles aussi, un effet limité. La Corée du Nord est le pays le plus méthodiquement isolé de la planète. En limitant ses contacts avec le reste du monde, elle limite aussi sa vulnérabilité aux pressions extérieures. Interrompre les envois de vivres plongerait la population nord-coréenne dans une situation critique. Néanmoins, comme l'ont montré une série de famines naturelles, Kim Jong-il se moque du bien-être de son peuple.

Couper les routes commerciales aurait un impact sur le régime et, par voie de conséquence, sur le comportement de ses décideurs. Mais l'essentiel du commerce avec la Corée du Nord passe par son voisin, également un allié clé, la Chine. Au cours des conflits passés, les dirigeants chinois ont refusé d'exercer des pressions économiques, de peur qu'une déstabilisation du régime de Kim Jong-il ne pousse des millions de Nord-Coréens à traverser la frontière pour se réfugier en Chine, déclenchant ainsi une crise migratoire que Pékin ne pourrait pas gérer. En outre, la survie du régime nord-coréen actuel sert les intérêts stratégiques de la Chine: tant que les forces étasuniennes basées en Asie de l'Est se concentrent sur la protection de la Corée du Sud et du Japon face à Pyongyang, elles se préoccupent moins de défendre Taiwan contre Pékin.

Jouer la carte chinoise

Mais en même temps, les Chinois ne souhaitent pas que la Corée du Nord se constitue un véritable arsenal nucléaire. A l'instar de l'ex-Union soviétique à l'époque de la Guerre froide, la Chine ne veut pas que des puissances de moindre importance acquièrent des moyens indépendants leur permettant de faire des bêtises. Par ailleurs, la Chine craint qu'une Corée du Nord nucléarisée ne force le Japon à se doter de l'arme nucléaire, ce qui représenterait à long terme une menace pour la Chine. Quand Pyongyang a effectué son premier essai nucléaire, le gouvernement de Pékin a visiblement été frustré, mais il n'a pas accompagné ses critiques virulentes de mesures concrètes. On peut imaginer que ce second essai nucléaire, qui a été suivi de tirs de missiles - ces initiatives sont contraires aux résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU auxquelles la Chine a souscrit - risque de bouleverser les calculs de Pékin. Par le passé, la Chine a fait passer ses propres intérêts nationaux avant la sécurité régionale et la non-prolifération nucléaire. Cette fois, peut-être les agissements de Pyongyang feront-il pencher la balance de l'autre côté.

Dans ces circonstances, que peut faire l'administration Obama? Elle étudie certainement les possibilités d'inciter à la Chine à sévir contre la Corée du Nord et de convaincre Pékin qu'une Corée du Nord doté de l'arme nucléaire constitue une grave menace pour la région. Il se peut également que les Etats-Unis essaient d'obtenir le soutien des Chinois en vue de geler de nouveau les actifs des politiques nord-coréens. En 2007, avec le soutien de Pékin, le ministère américain des Finances a gelé un compte secret, détenu à Macao (que la Chine contrôle) par des dirigeants nord-coréens. De nombreux observateurs pensent que cette mesure — qui a compromis la situation financière de Kim Jong-il et de ses affidés — a eu le résultat décisif de d'amener la Corée du Nord à la table des négociations. Plus tard au cours, ce gel bancaire a été levé en 2007 dans le cadre d'un accord négocié par des responsables de l'administration Bush. Mais Barack Obama pourrait décider de le réappliquer.

Quelle est la logique de Kim Jong-il?

Une autre mesure faisable et peut-être efficace serait de renforcer l'application de l'Initiative de sécurité en matière de prolifération (PSI). La PSI a été adoptée en 2003. C'est la seule mesure, très louable d'ailleurs, de George W. Bush visant à lutter contre la prolifération nucléaire. Elle permet aux 95 pays signataires de cet accord d'arrêter, d'aborder et d'inspecter n'importe quel bateau naviguant dans les eaux internationales et soupçonné de transporter des matières nucléaires ou d'autres produits de contrebande. Car les essais nucléaires de la Corée du Nord suscitent une autre inquiétude majeure. Le pays pourrait vendre des matières nucléaires à des Etats voyous, à des terroristes ou à tout autre groupe prêt à payer en espèces. Les Etats-Unis et leurs alliés devraient dès maintenant à aborder le plus de navires possible en provenance ou à destination des ports coréens. La récente signature de la PSI par la Corée du Sud est encourageante. Jusqu'ici, les dirigeants sud-coréens se refusaient à signer cet accord de peur de provoquer la colère de Kim Jong-il. Après les récents essais nucléaires, ils se rendent compte que Kim Jong-il est indifférent à leurs signes de bonne volonté et qu'ils doivent privilégier leur sécurité.

Mais à quel jeu joue donc Kim Jong-il? Même ceux qui surveillent le régime nord-coréen de plus près sont quelque peu perplexes. Quand Bush était encore à la Maison Blanche, les actes de la Corée du Nord obéissaient à une logique imperturbable. Pendant les six premières années de son mandat, George W. Bush n'a eu aucun intérêt à négocier avec Pyongyang. Mais au cours de ses deux dernières années de pouvoir, à la suite de l'essai nucléaire, l'ancien président américain tenait tellement à passer un accord que celui que ses négociateurs ont conclu est criblé de failles. Et les Nord-Coréens n'ont pas manqué des les exploiter. (Pour lire un résumé à ce sujet, cliquez ici et ici.) Barack Obama tenait à s'engager dans la voie diplomatique. Si Kim Jong-il lui avait envoyé des signes de paix, il en aurait sans doute fait autant. Au lieu de cela, le dictateur Nord-Coréen a décidé d'envoyer paître le monde entier.

Qui dirige vraiment la Corée du Nord?

De nombreux analystes pensent que l'acteur Kim Jong-il joue au moins autant pour son public national que pour le public étranger. La Corée du Nord semble traverser une transition en matière de leadership. Il s'agit peut-être d'une crise liée à la succession de Kim Jong-il. Car on est certain que ce dernier est malade (sans savoir à quel point). Il semble qu'il soit en train de placer son fils ainsi que d'autres proches à des postes clés du gouvernement. Il a besoin du soutien de l'armée et, pour l'obtenir, il cède à leurs pressions bellicistes et les autorise à mener d'autres essais militaires. Selon une variante de cette théorie, le dictateur aurait besoin de prouver au peuple nord-coréen qu'il contrôle encore largement le pays et qu'il consolide la force de dissuasion nucléaire nationale.

Mais une chose est sûre, à l'heure actuelle, Obama ou d'autres décideurs, ne devraient pas persévérer dans la voie diplomatique. Cela aurait peu d'intérêt: Kim Jong-il n'est pas d'humeur à discuter. Il l'a dit et, de fait, il a été sincère sur ce point. Quand il s'est dit favorable à des discussions et a fait savoir qu'il était disposé à échanger ceci contre cela, c'était vrai. De plus, personne n'a l'air de savoir qui dirige la Corée du Nord ou qui la dirigera dans une semaine ou un mois. Quand bien même on arriverait à organiser des pourparlers en coulisses, on ne saurait pas avec certitude quelle serait leur véritable valeur.

Envoyer des émissaires

Pour le moment, donc, Barack Obama doit continuer d'assurer la protection de ses alliés asiatiques et veiller à ce qu'ils restent calmes. Il faut qu'il essaie de convaincre la Chine de coopérer avec lui, tout en exerçant le maximum de pressions sur la Corée du Nord, en conformité avec les résolutions de l'ONU. Et il faut qu'il renonce aux discussions à six, lesquelles ont fait leur temps. (Les seules initiatives diplomatiques qui puissent être sérieuses seraient des accords bilatéraux entre les Etats-Unis et la Corée du Nord.) Mais, par-dessus tout, le président américain doit mettre l'ensemble du dossier nord-coréen en veilleuse, au moins au niveau des déclarations publiques. Il ne faut pas réagir aux vociférations et aux menaces de Pyongyang, qui seront d'autant plus creuses qu'elles se multiplieront. Ce serait entrer dans le jeu nord-coréen.

Mais en même temps, Barack Obama doit surveiller le moindre signe d'ouverture et être prêt à réagir immédiatement quitte à s'abstenir de prendre des engagements officiels. A un moment où l'envoi d'un émissaire «non officiel» peut s'avérer utile. Des personnes comme Bill Clinton ou Madeleine Albright, par exemple, qui jouissent d'une certaine crédibilité auprès des Nord-Coréens. On se souvient, en effet, que Jimmy Carter a joué un rôle de médiateur dans la crise nucléaire entre les Etats-Unis la Corée du Nord sous l'administration Clinton. Et il a réussi à la désamorcer.

Il y a longtemps que je me dis qu'au fond la Corée du Nord cherche au fond à recevoir des aides et à bénéficier d'une certaine sécurité. Ses armes nucléaires et ses missiles constituent son seul pouvoir de marchandage. Il vrai qu'elle mène des négociations implacable, qui peuvent parfois rendre fou, mais il est tout de même possible d'arriver à un accord avec Pyongyang. Les administrations Clinton et Bush père l'ont prouvé.

En l'état actuel des choses, c'est en tout cas la Corée du Nord — quel que soit son chef — qui devra faire le premier pas. Croire le contraire, c'est se faire des illusions.

Fred Kaplan

Traduit de l'anglais par Micha Cziffra

Image de une: A Pyongyang, le 26 mai, célébration du second test nucléaire coréen. REUTERS/KCNA