Economie

Comment construire une industrie qui marche

Gilles Bridier, mis à jour le 18.07.2012 à 16 h 34

La high-tech est porteuse d’emplois… même en France. L’industrie des puces électroniques dans la région grenobloise le démontre. Mais il faut investir massivement dans l’innovation, le point faible d’autres secteurs de l’industrie française.

Un circuit intégré STMicroelectronics. towel401 via Wikimedia Commons.

Un circuit intégré STMicroelectronics. towel401 via Wikimedia Commons.

Une filière industrielle qui quadruple ses effectifs en moins de vingt ans en France, ça existe… dans les puces électroniques!

Certes, à cause de la différence d’échelle (on parle ici de quelques milliers d’emplois), ce succès n’est pas de nature à faire oublier les 48.000 postes perdus dans l’automobile depuis 2000. Ni, d’une façon générale, le déclin industriel de la France, où la part de l’activité manufacturière dans le PIB (12,8% en 2010) est aujourd’hui deux fois moins importante qu’en Allemagne et derrière celle de la Suède, de l’Italie, de la Belgique, de l’Espagne… pour ne parler que des pays européens.

Mais on peut malgré tout se rassurer un peu en soulignant qu’il n’existe pas de fatalité, si on se réfère à l’industrie de la micro et nanoélectronique dans la région grenobloise. Existerait-il une recette qui puisse être déclinée ailleurs?

Prendre une entreprise transnationale

Regroupées au sein d’un «cluster» qui s’est développé à Grenoble et dans sa région –notamment à Crolles—, des entreprises comme STMicroelectronics, Soitec, E2V, Thales ED ou Sofradir, avec le soutien du CEA et du CNRS, font vivre une Silicon Valley à la française au cœur des Alpes. Quelque 120 entreprises se sont engouffrées dans la voie ouverte en 1987 par l’italien SGS et le français Thomson Semiconducteurs, fusionnés en SGS Thomson grâce à l’engagement d’un patron visionnaire, l’italien Pasquale Pistorio, et au soutien de ministres comme Edith Cresson en France.

Onze ans plus tard, Thomson se retirait de la co-entreprise qui devenait STMicroelectronics, mais l’Italie et la France restent aujourd’hui à parité dans le bloc de 27,5% du capital qui leur appartient.

Comme pour Airbus pour la filière aéronautique dans la région toulousaine, c’est donc grâce à une entreprise transnationale que l’Europe peut figurer en bonne place dans l’industrie mondiale des semi-conducteurs, ST se classant au septième rang dans un groupe de dix comprenant par ailleurs cinq américaines et quatre asiatiques. Un succès à méditer, alors que nombre de discours tendent à vouloir refermer la France sur elle-même…

Choisir un secteur d’avenir…

Mais la compétition mondiale est rude et il ne suffit pas de s’allier pour marquer des points, surtout dans une industrie qui se régénère aussi rapidement. Gordon Moore, cofondateur d’Intel, avait établi que la capacité des semiconducteurs devait doubler tous les deux ans, ce qui oblige les spécialistes à travailler avec deux générations d’avance sur les produits commercialisés, pour que les innovations aient malgré tout le temps de se diffuser.

Face à une telle accélération dans le renouvellement des générations, il est quasiment impossible de rattraper le temps perdu lorsqu’un mauvais choix technologique empêche une entreprise de coller au peloton de ses concurrents. Nokia, ex-leader mondial de la téléphonie mobile, en fait la démonstration. ST Microelectronics, dont le cours de bourse a perdu 30% en deux mois au deuxième trimestre de cette année, est d’ailleurs victime de la déconfiture du géant finlandais, qu’il fournit: lorsque Nokia était à son apogée, ST grimpait dans son sillage, devenant même leader de son secteur pendant une année en 2001.

Nokia ayant raté le virage des smartphones, ST en pâtit, et notamment ST Ericsson, sa filiale commune avec le suédois Ericsson, condamnée à réduire ses coûts en taillant dans ses effectifs. L’écosystème grenoblois a eu chaud. Mais le franco-italien spécialiste des microprocesseurs diversifie ses débouchés, jouant la convergence.

Dans le monde des puces électroniques, qui commence avec l’ère du silicium, l’avenir se construit dans des usines conçues comme des bulles stériles, «salles blanches» grandes comme des terrains de football où travaillent des ingénieurs habillés en astronautes. L’activité ne faiblit pas pour faire évoluer les mobiles et les tablettes, les consoles de jeux et les applications destinées à l’automobile, à l’énergie ou à la distribution…

On estime aujourd’hui que les composants électroniques fournissent du savoir-faire à 10% du PIB mondial, et que l’activité de cette industrie progresse régulièrement de 8% par an. Un secteur d’avenir, qui fait vibrer les jeunes ingénieurs.

Investir dans l’innovation sans retenue

Pour rester dans la course, il n’est d’autre solution que d’investir massivement dans l’innovation. Sans tergiverser. Dans la microélectronique, 17% du chiffre d’affaires est investi dans la recherche et développement. C’est à ce prix que ST demeure parmi les meilleurs. Et emploie aujourd’hui, avec ses douze usines réparties dans dix pays dans le monde, 51.000 salariés.

Sur ce total, 11.000 travaillent dans les usines françaises dont près de 6.000 à Grenoble et à Crolles (les autres usines dans l’Hexagone sont à Rennes, Tours et Rousset). Mais si on considère les emplois liés à la présence de ST dans la région Rhône-Alpes, la Chambre de commerce et d’industrie de Grenoble en évalue le nombre à 17.000.

Ce volontarisme dans la recherche et développement (plus de 4 milliards d’euros investis en France depuis 2000) est à méditer pour l’ensemble de l’industrie française. Sans cet effort, STMicroelectronics ne représenterait pas l’Europe dans le monde des microprocesseurs. Or, c’est maintenant une rengaine, l’innovation est le talon d’Achille de l’industrie française, tant pour améliorer sa compétitivité que pour se maintenir aux avants postes du progrès technologique.

Rappelons que, avec 2 à 2,2% du PIB consacrés à la recherche, la France pointe loin derrière les Etats-Unis, l’Allemagne, le Japon, la Corée du sud ou la Suède, qui y investissent 3% du PIB ou plus. Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, veut en faire une priorité, comme ses prédécesseur UMP Eric Besson et Christian Estrosi, et d’autres avant eux… qui n’y sont qu’à moitié parvenus.

C’est pour stimuler les fonds dédiés à l’innovation que le crédit impôt recherche a été créé en 1983, puis amélioré en 2004 et surtout en 2008. La base du système consiste  à octroyer aux entreprises un crédit d’impôt correspondant à 30 % des dépenses de R&D jusqu’à 100 millions d’euros et 5% au-delà de ce montant.

Malgré tout, les fonds consacrés à la R&D ne décollent pas. «Un point de PIB supplémentaire doit être trouvé, à partager entre une contribution publique et une contribution privée, soit environ 10 milliards d’euros (supplémentaires) financés par les pouvoirs publics et 10 milliards financés par les entreprises», estime le cabinet d’analyse économique Reverdy.

Certes, les 35 milliards d’euros du Grand emprunt seront en partie destinés à l’innovation, mais il est tôt pour que leur influence puisse être déjà perceptible. Louis Gallois, ex-patron d’EADS qui succède à René Ricol à la tête du commissariat général à l’investissement, doit maintenant les faire fructifier. Mais on attend aussi d’Arnaud Montebourg qu’il conforte le crédit impôt recherche et présente de nouveaux stimulants pour déclencher des investissements d’avenir dans l’Hexagone.

Gilles Bridier

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Journaliste
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