France

Peut-on faire condamner Météo France pour ses prévisions?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 14.07.2012 à 9 h 30

L’Office de tourisme de la côte belge veut attaquer un site météo pour avoir annoncé un été pourri. La situation pourrait-elle se reproduire en France? Les prévisions saisonnières incriminées sont-elles fiables?

Berck-Plage, Pas de Calais (62). France: "horizon de pluie" / vincent ☆desjardins via Flickr CC Licence By

Berck-Plage, Pas de Calais (62). France: "horizon de pluie" / vincent ☆desjardins via Flickr CC Licence By

«A quand la fin du temps maussade?» Sous ce titre, Météo Belgique —qui n’est pas l’équivalent belge de Météo France mais un site semi-professionnel très visité (100.000 visites par jour) outre-Quiévrain— a sans doute publié le 16 juin dernier sur son site le bulletin météo de trop pour ses détracteurs. Ce site est accusé par les professionnels du tourisme de la côte belge de prévoir régulièrement un été pourri sur son site. Une polémique qui passionne la Belgique… et la France, confrontée elle aussi à un printemps et un début d’été pour le moins «capricieux» (terme validé par le service juridique de Slate).

Les bulletins catastrophe de Météo Belgique, relayés dans la presse belge, seraient responsables de réservations en baisse, d’annulations et, au final, d’un futur manque à gagner se chiffrant en millions d’euros pour l’été. «Il est très difficile de prévoir le temps à aussi long terme. Alors pourquoi faire paniquer les gens? Cela fait déjà deux fois que ces prévisions négatives ont eu des répercussions sur le secteur touristique chez nous», a déclaré un responsable du tourisme de la côte belge au journal La Meuse pour justifier une possible action en justice.

Est-il possible de faire condamner un organisme météo en raison du préjudice créé par ses prévisions? Sans doute pas. Il est indéniable que des prévisions météo négatives peuvent influer sur les réservations touristiques dans ce secteur très «météo-sensible», pour parler comme les spécialistes de la compétitivité climatique. Mais le fait qu’un organisme se trompe ne suffit pas à le faire condamner.

Un peu comme le médecin, le prévisionniste a une obligation de moyens, pas de résultats. Le plaignant aurait à démontrer trois choses. Un, qu’il y a eu faute, c’est-à-dire manquement à une obligation de moyens. Ensuite, qu’il y a eu préjudice pour le plaignant. Enfin, qu’on puisse établir un lien de causalité entre la faute et le préjudice subi.

Il ne suffit donc pas de constater qu’un bulletin météo a été démenti par la réalité, la science météorologique n’étant pas infaillible par définition, pour obtenir gain de cause. Selon Météo France, ceux qui ont tenté le coup n’ont d’ailleurs pas fait aboutir leurs actions.

Exemple concret: en 1996, une compagnie d’assurances a assigné en justice Météo France pour n’avoir pas annoncé un orage de grêle dans les Landes, arguant de la rapidité avec laquelle la situation météo avait évolué, ne permettant pas aux exploitants agricoles de mettre en place un dispositif anti-grêle. Le tribunal s'était déclaré incompétent. Même scénario en 1999, dans les Pyrénées-Orientales: des viticulteurs et agriculteurs manifestent devant le siège département de Météo France à Perpignan pour faire reconnaître «son erreur» à l'institution. Sans suite.

Pourquoi la prévision saisonnière n’est pas un bulletin météo

Dans l’affaire belge, un point capital concerne la distinction entre prévision climatique et prévision ou tendance saisonnière. Cette dernière tente de prévoir une tendance globale sur plusieurs mois: un modèle encore balbutiant, qui ne permet pas de prévoir des épisodes ponctuels, comme une anomalie froide ou une canicule sur la période, et dont les résultats, quand ils existent, sont publiés avec beaucoup de réserves.

La discipline, qui s'appuie sur de nombreuses données dont les simulations océaniques, est donc différente de la prévision à quelques jours, le fameux bulletin météo, basé sur les relevés atmosphériques, qui vous permet –en théorie– de savoir s’il faut prendre un parapluie ou un maillot de bain avant de partir en week-end. Exemple avec l’été 2011 en France: Météo France annonce un scénario dans la moyenne sur les trois mois. Le mois de juillet se révèle désastreux, mais sans que ce scénario moyen soit démenti sur l’ensemble de la saison.

Météo France se couvre d’ailleurs sur son site en précisant ne donner que «les conditions moyennes (température et précipitations) sur les 3 mois à venir, à l'échelle d'une région comme l'Europe de l'Ouest» et précisant simplement que, pour cette année, «en métropole, pour les températures comme pour les cumuls de précipitation, aucun scénario ne se dégage». Même prudence pour le site associatif amateur Espace Météo, qui publie ses prévisions pour les prochains mois en indiquant la marge d'erreur.

L’attitude est encore plus réservée du côté de l'homologue belge de Météo France, l’Institut royal météorologique (IRM), qui précise que les prévisions saisonnières «livrent des taux de chance à grande échelle» et qu’il est difficile, «compte tenu de l’incertitude, d’entrer dans les détails pour les prévisions belges».

Le site incriminé, Météo Belgique, indique clairement que la fiabilité de ses prévisions «est proche des 70%» pour le mois suivant et de 55-60% pour les deux mois d'après. «Les prévisions saisonnières ne sont pas des prévisions déterministes: on ne pourra jamais prévoir le temps qu’il fera à Ostende dans 1 mois et trois jours à 19h20!», a ajouté le site, qui précise par ailleurs ne pas utiliser «le terme de prévision saisonnière, mais plutôt celui de tendance saisonnière».

Pour Météo Belgique, c’est vers la presse qu’il faut se tourner si on cherche un responsable. C’est elle qui aurait titré à plusieurs reprises sur l’été pourri, le site se contentant pour sa part dans un flash d’évoquer un probable «été maussade»…  «Aucune de nos publications ne fait état d'un été “pourri”, ce n'est qu'une interprétation de journalistes», plaide le site, pour qui ses «informations sont parfois déformées, voire amplifiées» par les médias.

Des informations pas faites pour les touristes

Alors pourquoi publier de telles prévisions si elles sont expérimentales, relèvent du coup de bol et n’ont qu’une valeur informative très faible pour le grand public, assortie de nombreuses mises en garde?

«De telles prévisions peuvent aider par exemple le monde agricole à se préparer à des déficits pluviométriques ou au contraire à de fortes précipitations plusieurs semaines à l'avance», explique le site La Météo.org.

Fournie par les sociétés spécialisées comme Climpact, dont le métier consiste à aider les entreprises météo-sensibles à adapter leur production à l'incertitude climatique, l’information délivrée sera plutôt d’ordre qualitatif. On pourra estimer que les données convergent vers telle situation, que la probabilité de se retrouver dans cette situation est plus forte ou, au contraire, que les tendances sont trop divergentes pour qu’une d’entre elles se dégage.

Le hiatus consiste donc à prendre un outil prospectif et expérimental utilisé par des professionnels dans des secteurs précis pour un bulletin de météo des plages.

Jean-Laurent Cassely

L'explication remercie Jean-Marie Carriere, directeur de la Prévision de Météo France, Patrice Roussel, Directeur général de Climpact et Anthony Grillon du site Espace Météo.

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Jean-Laurent Cassely
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