En Syrie, le patrimoine meurt aussi

Des inscriptions favorables aux insurgés syriens couvrent les murs des ruines romaines de Bosra. REUTERS/Shaam News Network/Handout.

Des inscriptions favorables aux insurgés syriens couvrent les murs des ruines romaines de Bosra. REUTERS/Shaam News Network/Handout.

Plusieurs joyaux archéologiques du pays sont menacés par la guerre civile, comme l'ont été depuis dix ans des sites égyptiens, irakiens, afghans ou encore maliens.

Les militaires en opération ne sont pas réputés pour faire dans le détail. S’ils n’hésitent pas à bombarder un immeuble habité par des civils, à plus forte raison rien ne les arrête s’il s’agit de monuments historiques stratégiquement situés  dont ils connaissent rarement la valeur.

Les conventions internationales, même si le pays frappé par un conflit est lui-même signataire, sont alors oubliées, l’unique préoccupation étant de mener le combat du moment et d’atteindre l’objectif fixé quel qu’en soit le coût. C’est souvent le cas actuellement en Syrie, mais l’armée de Bachar el-Assad et ses adversaires ne possèdent pas d’exclusivité dans ce domaine et il suffit de rappeler le comportement de l’armée américaine, il y a seulement quelques années, en Irak, un des hauts lieux du patrimoine archéologique universel.

Les informations quotidiennes en provenance de Syrie sont dramatiques en ce qui concerne la population civile, les exactions des services de sécurité, les destructions et le règne de la peur. L’urgence est d’aider les habitants et mettre un terme aux épreuves.

Ceci n’exclut pas de se préoccuper du patrimoine unique de ce pays, probablement le plus riche du monde par le nombre et la variété de ses sites archéologiques, qui sont estimés à six mille. Cet héritage culturel témoigne de l’aptitude de l’homme, depuis des millénaires, à créer des civilisations souvent brillantes, et à laisser des traces qui attestent du passé.

Il y a quelque dix mille ans, l’agriculture est née dans cette région, et des royaumes les plus anciens, comme celui de Mari sur l’Euphrate (vers le XXIXe siècle avant notre ère), jusqu’à aujourd’hui, tous les empires ou les conquérants ont laissé leur trace —palais, monuments, forteresses, églises, mosquées, villages anciens, œuvres d’art diverses—, qu’il s’agisse des Babyloniens, des Assyriens, des Hittites, des Phéniciens puis des Grecs, des Romains, des Byzantins, des Sassanides, des Perses,  des Arabes, des Omeyyades, des croisés et de l’empire ottoman. Tout cet immense patrimoine, que les archéologues ont patiemment mis au jour et préservé, est éminemment fragile et s’accommode très mal des tirs d’artillerie et des campements militaires.

Six sites classés au patrimoine mondial

Compte tenu de l’impossibilité de faire actuellement un état des lieux exhaustif sur place, les archéologues recueillent la moindre information sur l’état des sites et alertent les belligérants sur les risques qu’ils font courir au patrimoine syrien.

C’est le cas par exemple de l’association «Le patrimoine archéologique syrien en danger» qui regroupe informations et vidéos sur Facebook pour  alerter sur les dégâts subis par le patrimoine. Les informations en provenance de la Syrie depuis plus d’un an sont suffisamment graves pour que la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, ait lancé en mars dernier un appel «à toutes les parties impliquées dans le conflit pour qu’elles assurent la protection de cet héritage culturel exceptionnel».

Selon un rapport publié en mai dernier par le Global Heritage Fund, trois des six sites syriens classés au patrimoine mondial par l’Unesco ont été atteints par des bombardements: des cités mortes du massif calcaire à l’ouest d’Alep, où se trouvent de nombreuses églises délaissées vers le VIIIe siècle; Bosra, dans le djébel druze, ancienne ville romaine qui possède un vaste théâtre de 15.000 places, parfaitement conservé; et le krak des chevaliers, archétype de la forteresse croisée, qui domine la trouée de Homs et est apparemment occupé par des opposants au régime syrien.

Des tirs ont également été signalés sur le site de Palmyre, joyau du patrimoine syrien, où la reine Zénobie défia l’autorité impériale romaine avant d’être emmenée captive à Rome. Des soldats syriens, installés dans la forteresse arabe qui domine Palmyre, auraient tiré sur des personnes traversant les ruines où, par ailleurs, des fouilles clandestines ont lieu. Les deux autres  sites du patrimoine mondial, les vieux quartiers de Damas et d’Alep, ne paraissent pas avoir été directement visés, mais ces deux villes sont le théâtre d’affrontements fréquents. 

Apamée pris dans les combats

Un site renommé aspirant à entrer au patrimoine mondial est aussi pris dans les combats: Apamée, plantée sur un promontoire en bordure de l’Oronte, qui fut bâtie par Seleucos, l’un des généraux qui recueillirent l’héritage d’Alexandre le Grand. Pas de nouvelle précise sur l’état de la grande colonnade remontée pièce par pièce par des archéologues belges à partir des années 1970 mais, en revanche, le site de la citadelle voisine, Qalaat el Mudiq, habité depuis le néolithique (il y a dix mille ans), a été frappé par des tirs d’artillerie, selon l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) qui y effectue des travaux de restauration depuis 2004. Selon l’IFPO, une partie des fortifications médiévales a été atteinte et une voie a été creusée au bulldozer sur les flancs de la colline, dans les niveaux archéologiques.

Autre site majeur sur lequel l’incertitude persiste, Ebla (Tell Mardikh), dans la région d’Alep, cité-Etat qui rivalisait avec l’Egypte et la Mésopotamie. Une équipe italienne a découvert dans les années soixante un palais datant de 4.500 ans, ainsi que 17.000 tablettes cunéiformes révélant une langue sémitique inconnue. Toutes les œuvres découvertes sur place ont été, comme c’est la règle,  transportées progressivement aux musées d’Idlib et d’Alep, mais des affrontements auraient eu lieu sur le site même, et l’état des musées dans cette zone très marquée par les combats est incertain.

En dehors des grands ensembles monumentaux, une multitude de sites plus modestes ou pas encore fouillés, ou même pas encore répertoriés, sont détériorés par  des combats ou par les campements militaires. L’armée s’est installée dans les citadelles d’Homs et de Hama, et des armements lourds ont même été disposés près de Homs, sur le lieu d’une des plus célèbres batailles de l’antiquité, Kadesh (Tell Nebi Mend), où Ramsès II a vaincu les Hittites avant de graver cette victoire sur les murs des monuments de Thèbes, d’Abydos et d’Abou Simbel.

Pillage et fouilles sauvages

Les autres périls sont le pillage des chantiers de fouille privés de surveillance par des groupes criminels organisés bénéficiant de relais internationaux, ou tout simplement les fouilles sauvages menées par des habitants en quête de quelque ressource. La loi syrienne est sévère dans ce domaine, mais les préoccupations des autorités sont actuellement autres et leurs moyens d’action de plus en plus limités.

Toutefois, dans une note envoyée à plusieurs ministres il y a quelques mois, le Premier ministre de l'époque Adel Safar a averti que des groupes organisés sont prêts à entrer en Syrie, où ils ont déjà introduit des équipements technologiques perfectionnés et des moyens de communication satellite afin de dérober notamment des manuscrits et des antiquités et de s’attaquer aux musées. Selon des responsables syriens et des archéologues, des vols ont eu lieu dans un musée au moins, à Hama, et une statue en or de l’époque araméenne (nord de la Syrie, VIIIe siècle avant J.-C.) y a été volée.

La Syrie est signataire des conventions de La Haye de 1954 et de 1972 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé et l’interdiction des vols ou des pillages. Pourtant, les belligérants de part et d’autre mettent en péril leur patrimoine national en utilisant à des fins militaires des monuments ou des lieux historiques qui sont inévitablement entraînés dans les combats.

Le patrimoine syrien n’est pas le seul de la région à souffrir des révoltes arabes. En janvier 2011, dans des conditions qui ont suscité beaucoup de questions, des pillards se sont introduits dans le Musée du Caire, qui abrite 120.000 pièces, ont fracturé une dizaine de vitrines qu’ils ont vidées et ont brisé soixante-dix objets. La population s’est interposée et a réussi à attraper quelques pillards.

Le site de Saqqarah, près du Caire, célèbre pour ses pyramides à degrés et ses mastabas (5.000 ans), a de son côté été visité par des pillards venus faire des fouilles sauvages. Et en décembre dernier, près de la place Tahrir au cœur du Caire, c’est l’Institut d’Egypte, fondé en 1798 lors de l’expédition de Bonaparte, qui a brûlé, avec ses inestimables archives comprenant 200.000 ouvrages. Parmi les pièces les plus précieuses, se trouvait une édition originale de la monumentale Description de l’Egypte.

Avertissements sans effet en Irak

Les mises en garde adressées à la Syrie à propos du respect du patrimoine rappellent les avertissements, restés sans effet, de nombreux experts et archéologues américains adressés aux dirigeants de Washington avant la guerre en Irak, autre grand lieu du patrimoine culturel mondial. Le secrétaire américain à la Défense, Donald  Rumsfeld, avait pourtant jugé plus important de défendre le ministère du Pétrole, bâtiment moderne sans intérêt, plutôt que le musée archéologique de Bagdad, qui présentait des trésors inestimables.

Le résultat ne s’était pas fait attendre et, en avril 2003, le musée avait été pillé en violation de la convention de La Haye, qui impose à une puissante occupante de préserver le patrimoine culturel des territoires occupés, et que les Etats-Unis n’ont signée qu’en 2009. Quelque 15.400 objets avaient été volés et une petite partie seulement avait pu être récupérée.

Autre site saccagé, Babylone, cité d’Hammourabi et de Nabuchodonosor, occupée par les troupes américaines et polonaises, qui a subi le creusement de tranchées en pleine zone archéologique et l’installation d’un héliport. Ce désastre a été a été accompagné de pillages sur le site et dans le riche musée local. 

Il semble que le destin s’acharne d’ailleurs sur Babylone, car le ministère irakien du pétrole a inauguré au printemps un oléoduc qui traverse le site archéologique, ce qui semble compromettre définitivement les chances de Babylone d’être inscrite au patrimoine de l’humanité. Et que dire d’Ur, en Chaldée, où la tradition situe la naissance d’Abraham, et où des bulldozers ont nivelé des terrains tandis que des tranchées ont été creusées dans la zone archéologique pour la protection des troupes américaines?

Intolérance et obscurantisme

Parfois, des dommages irréparables sont aussi infligés au patrimoine des pays en guerre, non pour des motivations militaires ou par ignorance, mais par intolérance et obscurantisme. On se souvient de la destruction par les talibans, en 2001, des deux bouddhas géants de la vallée afghane de Bamiyan, taillés il y a mille cinq cents ans dans une falaise de l’Hindoukouch et inscrits au patrimoine mondial. Le cauchemar se répète actuellement à Tombouctou, inscrite également au patrimoine mondial, avec la destruction de mausolées et de mosquées par des fondamentalistes musulmans.

L’expérience montre ainsi que, malgré toutes les conventions et les efforts individuels, un grand chemin reste à parcourir pour protéger les sites archéologiques en cas de conflit. L’âpreté des combats, l’indifférence, l’appât d’un gain rapide pour certains, les activités des groupes criminels organisés font que les biens culturels sont particulièrement exposés.

Un séminaire régional qui vient de se tenir à Beyrouth a lancé plusieurs pistes portant sur les législations locales, la mise en place d’équipes d’intervention et de plans d’urgence applicables immédiatement lorsqu’un conflit éclate et une large information du public afin qu’il prenne davantage conscience de l’importance de son patrimoine. Tout cela pourrait peut-être mieux aider à éviter «les dommages causés au patrimoine de la Syrie, qui sont autant de blessures infligées à l’âme de son peuple et à son identité», selon la formule d’Irina Bokova.

Xavier Baron

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