Culture

La musique, c’est génétique?

Katy Waldman, mis à jour le 20.07.2012 à 17 h 41

Certains scientifiques affirment que nos réactions émotionnelles face à la musique, comme la peur et la tristesse, seraient dues à nos origines animales.

Musique. fdecomite via Flickr CC License by.

Musique. fdecomite via Flickr CC License by.

Dans un article daté de juin dernier, le magazine Time expliquait à ses lecteurs pourquoi la musique qui fait peur nous fait froid dans le dos. Pour la faire courte: c’est à cause de nos cerveaux de primates. Prenant comme exemple le célèbre thème à deux notes de la bande originale du film Les Dents de la mer, l’article se lâchait sur les termes scientifiques:

«Ces accords mineurs irréguliers déclenchent la même réponse instinctive qu’éprouve une maman marmotte quand ses bébés sont menacés

Une maman marmotte? Sans blague?

L’article évoquait ensuite des «raisons biologiquement enracinées expliquant pourquoi des sons soudains et dissonants et des accords mineurs nous mettent mal à l’aise» et proposait de faire le lien entre les «accords mineurs glaçants qui vont crescendo» de John William et «les cris stridents de jeunes animaux effrayés».

Ses affirmations ne sont pas franchement aidées par la désinvolture avec laquelle y sont lâchés certains termes tirés de la théorie de la musique. Dans Les Dents de la mer, le thème qui fait froid dans le dos n’a pas exactement des «accords mineurs» traditionnels, qui sont consonants d’ailleurs, pas dissonants.

Mais plus important encore, l’idée que notre réaction émotionnelle à la musique peut remonter à des réflexes simiesques ignore à quel point notre expérience de la musique est façonnée par la culture au sein de laquelle nous grandissons. Pire encore, c’est un problème que beaucoup d’études scientifiques de la musique négligent.

Des idées parfois un peu datées

Prenons en deux citées sur ces pages. En février dernier, le Wall Street Journal a interrogé des neuroscientifiques et des psychologues qui prétendaient que la chanson d'Adele Someone Like You fait pleurer parce qu’elle commence doucement, gagne en intensité avant «l’entrée abrupte d’une nouvelle voix» et qu’elle «contient des variations inattendues de mélodie ou d’harmonie».

Et début juin, une autre étude avançait que parce que les chansons pop étaient plus lentes et plus souvent en accord mineur qu’avant, elles devenaient clairement «plus tristes» et plus «ambiguës émotionnellement».

Malgré des méthodes datant pourtant du XXIe siècle, les idées de ces scientifiques paraissent parfois un peu datées —surtout quand les journalistes s’en emparent et se mettent à les «traduire» pour un public plus général. Depuis la Renaissance au moins, les conventions musicales occidentales associent certaines combinaisons de tons et de demi-tons à des émotions particulières.

En 1682, le compositeur de musique baroque Marc-Antoine Charpentier publie un pamphlet, Règles de composition, pour expliquer la résonance affective de 17 clés. Le sol majeur, dit-il, est «sérieux et magnifique»; le si bémol mineur «obscur et terrible».

Et en 1806, le poète allemand Christian Schubart transpose l’expérience à l’époque romantique. Ses descriptions prennent la forme d'une psychanalyse élaborée des 24 tonalités, chacune avec son esprit et sa capacité propre.

Le ré bémol majeur, par exemple, est une «vilaine clé, qui dégénère dans le chagrin et l’extase. Il ne peut pas rire, mais il peut sourire; il ne peut hurler, mais il peut au moins grimacer ses pleurs» (c’est un plaisir de faire votre connaissance, ré bémol majeur). Hermann von Helmholtz, physicien allemand du XIXe siècle, a aussi exercé une certaine influence dans l'attribution de caractéristiques et d'émotions humaines à certaines armures.

Mais comme l’explique Philip Ball, auteur de The Music Instinct: How Music Works and Why We Can’t Do Without It («L’instinct musical: comment fonctionne la musique et pourquoi nous ne pouvons nous en passer»), les perceptions occidentales des modes majeurs «gais» et des modes mineurs «tristes» n’ont aucun fondement génétique.

Autres cultures, autres ambiances

La meilleure démonstration en est la manière dont d’autres cultures utilisent des modes et des intervalles proches des nôtres. Très souvent, ces motifs musicaux créent des ambiances à l’opposé de ce à quoi nous nous attendions.

Dans le cadre d’une expérience, on a demandé à des Occidentaux d’exprimer leur opinion sur des morceaux de musique balinaise. Ils ont eu tendance à qualifier de mélancolique une chanson qui contenait un passage ressemblant à une tierce mineure —alors que les Balinais jugent cet extrait musical tout à fait jovial.

Il se passe la même chose quand des mordus de Mozart entendent des airs folkloriques gitans en mode mineur, extraits des maqâms espagnols et arabes du monde musulman.

«Je ne vois aucune preuve qu’il y ait quoi que ce soit d’intrinsèque dans nos réactions, conclut Ball, mais j’ai entendu en revanche de très bons arguments.» Comme quoi par exemple? «Pour certains, le rétrécissement d’un intervalle, de majeur à mineur, correspond à un genre de pression émotionnelle.»

En revanche, la question de savoir si les perceptions de la consonance et de la dissonance sont acquises ou innées reste ouverte. Pour une oreille occidentale, les intervalles les plus consonants —par exemple l’octave, la quarte parfaite ou la quinte parfaite— se caractérisent par des rapports de fréquence plus simples entre les tons (le la au-dessus du do du milieu sur un piano, par exemple, vibre à 440 Hz, l’octave juste supérieur est donc à 880 Hz, ou plus simplement exprimé 2:1). Les intervalles dissonants comme la quinte diminuée ou le «triton» (autrefois appelé «l'accord du diable» pour son effet grinçant) ont des rapports de fréquence plus complexes (c’est-à-dire 64:45).

Ball remarque que pratiquement toutes les cultures musicales qu’il a étudiées donnent la priorité à l’octave. Et le fait avéré que les nourrissons préfèrent les rapports les plus simples laisse penser qu’au moins une partie de notre préférence pour la consonance par rapport à la dissonance a des racines biologiques (seul bémol: les bébés peuvent entendre dans le ventre de leur mère, il est donc difficile d’exclure absolument la part de l’acquis dans ces études).

Bruits discordants et inattendus

Revenons à l’article de Time. Pour prouver sa théorie des bébés-animaux, l’auteur évoque une récente étude réalisée par le scientifique du Colorado Daniel Blumstein, qui a fait travailler ensemble le compositeur de bandes originales de films Peter Kaye et le professeur en communications Greg Bryant pour tester l’idée qu’un certain type de musique nous donne froid dans le dos parce qu’il évoque des appels de détresse de mammifères.

En fait, l'étude elle-même est bien plus intelligente—et beaucoup moins polémique—que ne le laisse entendre son compte-rendu. Les chercheurs ont ajouté des «sons discordants, imprévisibles et non-linéaires» à des extraits musicaux avant de mesurer les niveaux d’excitation d’un groupe d’auditeurs.

Quand ils sont confrontés à des situations effrayantes, les humains et d’autres animaux produisent souvent des sons irréguliers, surtout dans les aigus. Blumstein et son équipe pensaient que reproduire ces sons dans de la musique pourrait induire une réaction de stress.

Or, les sujets ont réellement rapporté ressentir une plus grande agitation émotionnelle après avoir entendu les extraits contenant des éléments non-linéaires et des variations de hauteur statiques et chaotiques (d’un autre côté, cet effet était atténué quand la musique effrayante accompagnait des vidéos de gens en train de se livrer à des activités ennuyeuses, comme boire du café ou lire).

Comme l’a observé un collègue de Slate.com, le fait que les humains et les animaux sursautent en entendant des bruits discordants et inattendus n’a pas grand-chose de surprenant. Dans la mesure où la musique incorpore ces bruits, il est normal de les trouver inquiétants.

L’étude a cependant fourni un résultat évocateur: les montées rapides provoquent plus d’agitation que les descentes, peut-être parce qu’elles «seraient naturellement associées à une augmentation soudaine de la tension des cordes vocales; ce qui pourrait arriver quand un mammifère est brusquement effrayé.»

Quelle leçon en tirer? Difficile de contredire l’affirmation des scientifiques selon laquelle «la plus grande partie de la machinerie perceptive et cognitive qui sous-tend le traitement de la musique a sans doute évolué pour toute une variété de raisons qui n’ont rien à voir avec la musique —dont beaucoup sont liées à la communication vocale émotionnelle».

Pourtant, il semble aussi idiot de minimiser la cacophonie d’autres facteurs contribuant à notre expérience d’auditeurs de musique. La musique est immergée dans la culture, l’intentionnalité et—aussi éculé que cela puisse paraître— l’humanité. Nous sommes peut-être des animaux tout au fond, mais il y a encore certaines choses qui distinguent l’homme de la marmotte.

Katy Waldman

Traduit par Bérengère Viennot

Katy Waldman
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