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En Grèce, l’Eglise plus forte que l’Etat?

Mathieu Martiniere, mis à jour le 12.07.2012 à 11 h 15

En pleine crise, les Grecs font plus confiance à des prêtres exonérés d’impôts qu’à des ministres corrompus.

Le Premier ministre grec Antonis Samaras s'incline devant l’archevêque d’Athènes, Mgr Iéronymos. REUTERS/Yorgos Karahalis

Le Premier ministre grec Antonis Samaras s'incline devant l’archevêque d’Athènes, Mgr Iéronymos. REUTERS/Yorgos Karahalis

L’image est symbolique. Le 20 juin dernier, Antonis Samaras, nouveau Premier ministre grec, prête serment sur une Bible dorée devant l’archevêque d’Athènes, Mgr Iéronymos. Après des mois d’instabilité politique, alors que la Grèce tient enfin son gouvernement, la scène est photographiée, filmée et diffusée dans le monde entier.

L’actualité chaude, les références constantes à l’Antiquité, avaient fait oublier le poids des traditions orthodoxes chez les Hellènes. En Grèce, l’Eglise, bien qu’autonome, n’est toujours pas séparée de l’Etat. Les prêtres, des fonctionnaires d’Etat en longues barbes et soutanes noires, sont partout. Ils inaugurent des écoles, fêtent les victoires sportives, célèbrent les jours fériés. En 2012, près de 95% des Grecs se déclarent encore chrétiens orthodoxes.

En Grèce, les deux piliers sociaux sont l’armée et l’Eglise. Si bien qu’à l’automne 2011, le gouvernement de Georges Papandréou a exonéré de la taxe spéciale crise, payée par tous les Grecs, les propriétés religieuses ou caritatives.

Décriée, l’Eglise s’est défendue d’un quelconque statut doré avant d’agiter le drapeau de l’aide sociale, une contribution financière indéniable au chevet des nécessiteux. «L’Etat est effrayé d’une réaction de l’Eglise car elle a été une puissante composante politique dans l’histoire», rappelle Effie Fokas, sociologue grecque et directrice du Forum des religions à la London School of Economics.

Sauveur de la nation

En 1821, la Grèce fait sa révolution contre l’Empire Ottoman. Une guerre d’indépendance qui se caractérise d’abord comme un combat des chrétiens orthodoxes contre les envahisseurs musulmans. L’évêque de Patras bénit les combattants , certains prêtres prennent les armes.

Au nom de la cause orthodoxe, mais aussi par intérêt géopolitique, les Russes, aidés des Français et des Anglais, aident les Grecs à obtenir leur indépendance, qui intervient en 1830 après le traité de Londres.

L’Eglise orthodoxe, grand artisan de la résistance grecque, en tirera un énorme prestige, et l’institution, autant que la communauté religieuse, sera dès lors associée à l’idée de nation. «Historiquement, l’Eglise a eu beaucoup de pouvoir et a porté l’identité nationale grecque», confirme Effie Fokas.

Une belle histoire, peut-être un peu enjolivée. «Nous parlons toujours du rôle de l’Eglise en tant que sauveur de la nation durant la guerre d’indépendance», explique Effie Fokas. «C’est inscrit dans les livres d’école, mais ce n’est qu’une vision subjective de l’histoire.»

Depuis les débuts de la République de Grèce, le système éducatif est lié à l’Eglise. Les cours religieux assurés dans les écoles publiques traitent presque exclusivement de l’orthodoxie.

En Grèce, la religion n’est pas rattachée au ministre de l’Intérieur, comme en France. Les Hellènes ont un ministère de l’Education et des Affaires religieuses.

L’article 3 de la Constitution le proclame: «La religion dominante en Grèce est celle de l’Eglise orthodoxe orientale du Christ.» Un statut de religion d’Etat qui fait de l’ombre aux autres religions, alors que la Grèce fait face à une immigration massive d’étrangers de confession musulmane depuis une décennie. 

M. Ahment, membre de la communauté musulmane en Grèce, est amer:

«Quand vous prenez le métro, quand vous allez au supermarché, les regards ne sont pas les mêmes. Nous n’avons pas les mêmes droits que le Grecs orthodoxes. Il n’y a rien du gouvernement, pas de subventions. Nous sommes tout seuls.»

Une culture orthodoxe qui encourage les idées nationalistes. Depuis un an, les attaques racistes des néonazis de l’Aube dorée (7% des voix aux législatives) ciblent en priorité des personnes de confession musulmane. Le nom de l’autre parti d’extrême droite, le Laos —équivalent grec du Front national— se traduit par «alerte populaire orthodoxe».

«Il y a encore vingt ans, la société grecque était très homogène, mais ça évolue», explique Theoni Stathopolou, sociologue à Athènes, auteure de Pratiques et croyances religieuses dans le paysage européen.

L’Eglise orthodoxe, qui distribue des repas halals aux migrants musulmans et tente un rapprochement avec les autres religions, se défend d’alimenter les tensions xénophobes. Mais l’influence culturelle est trop forte, comme le rappelle Effie Fokas:

«Dans les discours, l’Eglise orthodoxe est contre l’ethnocentrisme et les divisions entre les groupes ethniques, mais en pratique, le nationalisme est vraiment puissant.»

En Grèce, la majorité des fêtes nationales sont également des fêtes religieuses. Le 25 mars, lorsque les Grecs commémorent leur indépendance, l’Eglise célèbre de son côté l’Annonciation de Marie. En 2004, quand les joueurs de l’équipe nationale de foot sont rentrés victorieux au pays après avoir remporté l'Euro, l’archevêché d’Athènes s’est empressé d’organiser une cérémonie en leur honneur.

Bienfaiteur de crise

Depuis des années, l’Etat tente par petites touches de réduire le patrimoine et le statut dorés de l’Eglise orthodoxe. En 1987, le gouvernement pense à nationaliser toutes les propriétés de l’Eglise, mais abandonne l’idée sous la pression de l’opinion publique.

A l’automne 2011, Georges Papandréou, alors Premier ministre, instaure un impôt impopulaire sur la propriété, nommé «charatsi». Dans un premier temps, il exonère pleinement l’Eglise de cette nouvelle taxe. Sur Internet, le tollé est immédiat. Un groupe sur Facebook, «Taxez l’église», rassemble 100.000 adhérents. Le gouvernement décide alors d’appliquer la taxe au patrimoine de l’Eglise, tout en en affranchissant les bâtiments religieux ou caritatifs.

La fortune immobilière de l’Eglise (deuxième propriétaire foncier du pays après l’Etat) reste immense. Au-delà des 8.000 établissements religieux de droit public, mais aussi des monastères qui ne dépendent pas de l’Eglise de Grèce comme ceux du Mont Athos, l’Eglise possède des hôpitaux, des écoles privées, des hôtels et des restaurants de luxe.

Un patrimoine qui remonte à la période pré-révolutionnaire, mais qui s’érode au fil des ans. «Après la guerre d’indépendance, l’Eglise a commencé à léguer une partie de ses biens à l’Etat. Et après la dictature des colonels, en 1974, elle a encore donné du patrimoine. Aujourd’hui, elle n’a plus que 4% de ce qu’elle possédait avant 1821», explique le père Chrysostome, secrétaire économique du Saint-Synode de Grèce.

Alors que la crise s’attaque aussi à ses finances, l’Eglise se voit même aujourd’hui contrainte de vendre un patrimoine immobilier convoité par le secteur privé. Ainsi de la montagne du monastère de Penteli, au nord d’Athènes, sur le point d’être vendue à des investisseurs pour 1 milliard d’euros afin de créer un parc photovoltaïque.

En 2011, selon le quotidien de centre-droit Kathimerini, la seule location des biens centraux de l’Eglise a permit de dégager 10 millions d’euros. «Les finances de l’Eglise sont  mauvaises. Si l’Eglise paye plus de taxes, elle ne pourra plus financer sa philanthropie», affirme une source proche des milieux religieux.

Depuis le début de la crise, l’Eglise orthodoxe investit de manière considérable dans le social et l’humanitaire. Selon les chiffres du Saint-Synode, entre le 1er janvier 2010 et le 25 mars 2011, elle a dépensé 1,26 millions d’euros pour ses 10.000 repas distribués chaque jour dans Athènes. Elle soutient les familles les plus démunies avec une aide financière, fournit des vêtements, couvre des soins de santé et apporte une assistance morale.

«Les Grecs ne vont pas toujours vers l’Eglise pour demander une aide financière, mais pour chercher un appui psychologique», explique Tereza Rozaki-Nikolaidis, enseignante à Plaka.

Face aux critiques médiatiques sur son exonération d’impôt et sa grande fortune, l’Eglise menace de couper dans cette aide sociale. Pourtant, cette philanthropie se trouve être récente, soudaine, et pas seulement liée à la crise.

En agissant sur le terrain, aux côtés des Grecs les plus touchés, l’Eglise intervient là où l’Etat n’a plus autorité, et légitime l’indulgence fiscale autant qu’elle prévient les scandales. En clair, quelques évêques avec un train de vie de ministre ou des propriétés florissantes exonérées compensent bien les millions dépensés et les heures passées au chevet d’une Grèce en crise.

Un pouvoir politique?

L’activité sociale de l’Eglise grecque pendant la crise, un rôle que devrait tenir l’Etat, légitime la question de la politisation du pouvoir ecclésiastique. Historiquement, l’Eglise a tenu un rôle politique. Sous la domination ottomane, les prêtres servaient de relais aux autorités de Constantinople et possédaient l’aura des chefs de villages.

Dès les années 1830, l’Eglise est rattachée à un Etat centralisé, et les prêtres deviennent alors des fonctionnaires. Deux fois dans l’histoire, sous les dictatures de Metaxas (1936) et des colonels (1967), l’Eglise s’est vue imposer la politique et les vues de l’Etat. Mais en dehors des régimes autoritaires, elle a toujours su garder son indépendance de fonctionnement.

En 2000, l’archevêque d’Athènes, Mgr Christodoulos, populaire et charismatique, se révolte contre le gouvernement, qui veut rayer la mention «religion» sur la carte d’identité grecque. Le clergé appelle à des grandes manifestations à Athènes et Thessalonique, et recueille plus de 3 millions de signatures à travers une pétition, soit plus de voix que celles qu’avaient obtenues le Pasok, le parti au pouvoir, lors des précédentes élections.

L’Eglise perdra le combat et la mention sera retirée des cartes d’identité, mais certains partis politiques, comme Nouvelle démocratie, chercheront par la suite l’appui électoral de l’Eglise orthodoxe. A l’archevêché d’Athènes, on dément pourtant vouloir jouer un rôle politique. «Chaque fois que l’Eglise a mélangé le séculier et le politique, elle a perdu», rappelle le père Chrysostome.

Avec l’épisode de l’exonération de taxe à l’automne 2011, plusieurs personnalités ont ramené dans le débat la question de la séparation entre Eglise et Etat, alors que le gouvernement débourse chaque année environ 200 millions d’euros pour payer ses 9.000 prêtres. Le père Chrisostome est songeur:

«Si l’Eglise et l’Etat étaient séparés, que ferait l’Etat tout seul? L’Eglise donne l’équilibre social, qui diminue les réactions du peuple. C’est un équilibre citoyen.»

«L’Eglise est transcendantale», explique Theoni Stathopolou. Politiquement, les pratiquants se retrouvent plus à droite, et les critiques proviennent davantage des milieux de gauche, mais l’influence du clergé dépasse les courants. Plus qu’une organisation politique, l’Eglise orthodoxe est liée à l’histoire du pays, et à un sentiment social et culturel.  

Si «les Grecs savent faire la distinction entre Eglise et Etat», assure Effie Fokas, les prêtres restent très populaires dans la culture grecque. Ils boivent l’ouzo dans les villages, sont des figures sympathiques et aidantes dans la vie quotidienne. A l’inverse, les ministres sont le symbole, pour une grande majorité des Grecs, d’un système profondément corrompu, où sévit le mensonge et la démagogie.

Pourtant, l’Eglise n’est pas si éloignée du clientélisme grec et garde, elle aussi, ses scandales dans ses placards. Les affaires de corruption immobilière au sein du haut clergé s’accumulent depuis quelques années, en témoigne celle récente du Mont Athos.

En 2005, les moines présentent un document datant de l’Empire Byzantin, et demandent à l’Etat la restitution du lac de Vistonida, qu’ils revendront 100 millions d’euros. L’argent sera retrouvé sur le compte du père Ephraïm, l’une des figures des plus importantes du Mont Athos.

Le principal problème n’est donc pas de savoir si les finances de l’Eglise sont bonnes ou mauvaises. Aujourd’hui, la Grèce ne possède toujours pas de cadastre. Rien ne permet donc de chiffrer la valeur des biens ecclésiastiques et l’hypothétique fortune de l’Eglise orthodoxe grecque. Au royaume de Dieu comme dans les couloirs du Parlement, la Grèce devra avant tout se pencher sur sa transparence publique afin de retrouver un pouvoir légitime.

Mathieu Martiniere

Mathieu Martiniere
Mathieu Martiniere (22 articles)
Journaliste, cofondateur du collectif We Report
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