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Comment la haute définition offre une seconde jeunesse aux films

«L'Exorciste» de William Friedkin.

«L'Exorciste» de William Friedkin.

Si les derniers blockbusters sont des candidats parfaits pour des séances de home-cinema en Blu-ray, il ne faut pas croire que les vieux films soient à la traîne. Grâce aux techniques de restauration numérique, «La Prisonnière du désert», «Ben-Hur» ou «Dumbo» peuvent facilement en remontrer à leurs contemporains. Mais attention à ne pas dénaturer l'oeuvre originale...

Dans les années 80, pour apprécier pleinement les qualités esthétiques d'un film, il fallait absolument le voir en salles. La télévision et la VHS, de par la faible définition et le recadrage de l'image, n'étaient pas vraiment des supports recommandables et aucun réalisateur n'était vraiment impliqué dans ces masters vidéos d'un autre âge.

Avec l'arrivée du support Laserdisc et surtout du DVD, à partir de 1997, les chefs opérateurs et les réalisateurs ont commencé à s'intéresser davantage à la transposition en vidéo de leurs oeuvres. Le succès commercial étant au rendez-vous, les studios et les ayants droits ont ainsi commencé à restaurer massivement leur catalogue. Aujourd'hui, la haute définition, alliée à des outils numériques encore plus performants qu'il y a une décennie, permet de proposer aux yeux du public et des cinéphiles les films comme s'ils avaient été tournés hier.

Mais le risque de travestir les oeuvres originales, surtout dans le cas des films dont les membres de l'équipe technique ont disparu, est réel. Et la tentation est souvent grande de supprimer le grain naturel de la pellicule, ou de modifier les couleurs pour les rendre plus vives.

«Pour American College, un film que j'avais voulu sombre et granuleux, le technicien du laboratoire l'avait transformé en film de Doris Day, ensoleillé et brillant, explique à Slate.fr le réalisateur John Landis. J'ai dit non! Il avait retiré le grain et les teintes sombres du film. Alors, dans son rapport, le technicien a ajouté cette phrase: "Image dégradée à la demande du réalisateur". Image dégradée, j'adore ça.»

Mais même en restaurant les films pour rester au plus prêt des intentions de l'auteur, on assiste parfois à de grosses différences par rapport à l'image que l'on en connaît à travers les DVD, les diffusions TV ou les reprises en salles.

Les couleurs de maintenant ou les couleurs d'avant?

C'est le dilemme auquel les équipes de Disney durent faire face en restaurant Dumbo, un film datant de 70 ans: «Faut-il conformer la colorimétrie des nouveaux masters HD à ce qu'on vu depuis plusieurs décennies ou au contraire proposer les couleurs telles qu'elles apparaissent sur le négatif, même si personne ne les a vues depuis soixante ans?», expliquait au site Why So Blu? Sarah Duran-Singer, en charge de la post-production lors du lancement du Blu-ray:

«Dumbo est une expérience unique et spéciale car auparavant, pour les précédentes éditions vidéo, nous n'avions pas scanné le négatif original. Nous étions d'ailleurs assez inquiets quant à son état. Autrefois, nous utilisions des internégatifs ou interpositifs qui pouvaient être de plusieurs générations par rapport au négatif original. Et ces éléments, de par leur nature, pouvaient avoir davantage de poussières, de grain, mais aussi moins de détail et surtout des couleurs différentes de celles du négatif.»

Le studio a passé sept mois à restaurer Dumbo, dont le négatif sur support nitrate avait dépassé les 70 ans. Plus de 275.000 images constituant le négatif complet du film ont ainsi été scannées avant que ne commence la restauration.

«Tous les outils numériques que nous utilisons pour restaurer les films permettent de capturer les intentions originelles de l'artiste en terme de couleurs, affirmait à Why So Blu? Joe Jiuliano, responsable du service restauration. En revenant au négatif original, nous avons tous été stupéfaits par le look si différent du film, les subtilités des couleurs pastel, la disparition du grain, et par les contrastes pas aussi profonds que nous les imaginions. C'était la première fois que nous puissions voir ce que ces gars avaient essayé de faire en terme de couleurs.»

Même surprise pour John Landis lorsqu'il a vu pour la première fois le master HD du Loup-garou de Londres:

«Quand ils rephotographient le négatif, qu'ils le scannent, vous découvrez que les 50 Go d'informations que vous pensez avoir obtenu chimiquement sont en fait 1.000 Go. L'image est bien plus définie que vous l'imaginiez depuis toutes ces années et c'est vraiment étrange. Dans la scène du pub, on pouvait lire les étiquettes sur les bouteilles derrière le bar. Au cinéma, c'était illisible! J'étais alors inquiet quant au maquillage de Rick Baker, mais finalement cela s'est révélé encore meilleur. On peut voir tous les détails sur le visage lors de la transformation. Ce fut une belle surprise.»

Corriger des erreurs de conservation

Les outils numériques ayant considérablement évolué, les restaurations les plus récentes permettent même de corriger des erreurs de conservation faites il y a plusieurs décennies, comme c'est le cas sur le récent Blu-ray de Ben-Hur, comme l'explique Ned Price, responsable du mastering chez Warner Bros:

«Sur le négatif caméra, quelqu'un avait appliqué dans les années 60 une protection synthétique qui, en séchant, avait pénétré le négatif original et donnait une étrange densité à l'image. Quand nous avons restauré chimiquement le film pour le dvd, à partrir d'un négatif de seconde génération, nous avons découvert ce problème. A l'époque, nous avions créé un nouveau négatif 2K en utilisant deux processus optiques qui obscurcissaient le défaut en adoucissant l'image.

Pour le Blu-ray, nous somme allés dans une direction totalement opposée en scannant le plus crûment possible le négatif original en résolution 8K. Au cours des différentes ressorties du film, les gens ajoutaient à chaque fois davantage de couleurs jusqu'à devenir très différentes des originales. Ce que nous avons maintenant sur Blu-ray représente avec exactitude l'aspect du film sorti au cinéma en 1959.»

Si les studios s'interrogent sur l'approche à avoir sur ces films anciens, des réalisateurs contemporains s'impliquent dans le transfert HD de leurs films. «Pour le Blu-ray de Fight Club, il y avait quelques plans qui en haute définition, apparaissaient comme plus sales qu'auparavant, se rappelait David Fincher fin 2010 dans une interview au site Collider. Nous avons utilisé un peu de réducteur de bruit et nettoyé quelques trucs mais nous n'avons pas changé les plans. Ils sont restés tels qu'ils étaient. Pour The Game, il y avait plein de choses que j'aurais aimé réparer mais je pense qu'un film est l'expression d'une époque et d'un espace. Il représente ce que vous êtes à ce moment de votre carrière, où en sont les acteurs à ce moment, à San Francisco cet automne-là. Je ne pense pas qu'il faille changer cela.»

La tentation du changement

Si les outils numériques permettent aujourd'hui de rendre leurs couleurs et leur jeunesse au film de patrimoine, la tentation est aussi grande de changer certaines choses, de corriger des défauts. Le phénomène n'est certes pas nouveau. En 1998, William Friedkin a retouché une courte scène de L'Exorciste pour le DVD, remplaçant une coupe entre deux plans, lors de la possession du père Karras, par un fondu, fait avec un morphing entre les deux images. La modification, si elle est discrète, fut faite en douce, et la version de cette scène n'est désormais plus visible qu'à travers un documentaire inclus en bonus.

Depuis, plusieurs réalisateurs ont aussi corrigé numériquement leurs films. Le plus célèbre est bien sûr George Lucas qui, à chaque nouvelle sortie de La Guerre des étoiles, modifie le montage, ajoute ou soustrait quelque chose, comme si le film était en toujours en cours de fabrication. L'un des derniers ajouts est un rocher numérique lorsque R2-D2 se cache des hommes des sables.

Il est très dangereux de vouloir améliorer les films, expliquait en 2007 au site eFilmCritic Charles de Lauzirika, producteur du final cut de Blade Runner:

«Pour moi, les éditions spéciales de Star Wars sont de bons exemples de ce qu'il ne faut pas faire. L'idée avec Blade Runner était que les changements vous lient à l'histoire et pas l'inverse. L'actrice Joanna Cassidy a retourné la scène de la mort de son personnage. Dans la version originale, on voyait bien le visage de sa doublure, ce qui vous sortait du film. Vous avez ce grand moment d'émotion et cette doublure avec sa perruque ratée vous sort du film et ruine la scène. Chaque chose que nous avons changé concernait des problèmes à régler, à corriger et non de l'améliorer avec des plans des Spinners volant autour de la ville ou ce genre de choses.»


Récemment encore, d'autres films ont été modifiés en Blu-ray. Sur Aliens, James Cameron a corrigé le plan où Bishop est coupé en deux, et masqué ainsi le trou dans le sol cachant le corps de l'acteur Lance Henriksen. Et de nombreux cables ont été supprimés lors des scènes d'envol dans Superman III & IV.

«Dans le cas de 20.000 lieues sous les mers, expliquait Sarah Duran-Singer, nous avons retiré les cables qui soutiennent la pieuvre géante. Cela allait parfaitement à l'origine, avec les possibilités de projection de l'époque, la qualité de la pellicule, son grain. Mais sur un moniteur LCD ou Plasma de dernière génération, cela vous saute aux yeux et vous sort du film. Et lors du tournage, Walt Disney avait éxigé que les cables soient cachés. A l'origine, la bataille se passait d'ailleurs sous un ciel bleu. Et quand il a vu ce qui avait été tourné, il a fait refaire la scène sous la pluie, la nuit, pour masquer les câbles.»

La marche arrière de Spielberg

Comme il l'expliquait en septembre dernier, Steven Spielberg, lui, vient de faire marche arrière, après avoir profondémment modifié E.T. l'extra-terrestre, voici dix ans:

«En 1982, j'avais été très sensible aux critiques des groupes de parents concernant les scènes où Elliot dit "haleine de pénis" ou les armes de la CIA quand les enfants s'envolent à vélo.


Et il y avait quelques approximations sur les gros plans d'E.T. Je m'étais toujours dit qu'un jour peut-être, avec la technologie, il serait possible de les améliorer, ce que j'ai pu faire pour le vingtième anniversaire en 2002. A cette époque, j'étais satisfait du résultat mais j'ai réalisé ensuite que j'avais volé aux gens qui aimaient le film leurs souvenirs d'E.T.

Quelques mois plus tard, quand le film est sorti en DVD, j'ai imposé l'idée de proposer à la fois le montage original de 1982 et celui retouché de 2002. Mais aujourd'hui, en Blu-ray, seul le montage 1982 sera désormais disponible.  Et dans le futur, il n'y aura plus de modifications ou ajouts numériques sur aucun des films que j'ai réalisés, même pour effacer des câbles

Un discours que le cinéaste américain avait déjà tenu quelques mois plus tôt dans une interview au site Ain't It Cool News:

«Si 1941 sort en Blu-ray, je n'effacerai pas les cables qui guident l'avion sur Hollywood Boulevard. Je pense qu'il faut laisser exister les films à leur époque, avec tous les défauts et fioritures. C'est une façon formidable de marquer le temps et l'histoire.

[...]

Si quelqu'un sort La Guerre des mondes de George Pal et retire les fils qui tiennent les vaisseaux, je serai très furieux. Quand la machine s'écrase sur le panneau Hollywood, et que vous voyez les fils, c'est cela qui me permettait, petit, de comprendre qu'à la fois le film m'effrayait mais aussi qu'il était une création de la race humaine.»

Spielberg va donc dans la direction opposée de son ami George Lucas et la sortie cet automne de la saga Indiana Jones laisse quelques questions en suspens. Car pour le DVD édité voici quelques années, un reflet avait été effacé sur une vitre séparant Harrison Ford et un serpent dans Les Aventuriers de L'Arche perdue. Et lors de la première diffusion en HD du même film sur la BBC, on avait pu découvrir que l'une des peintures sur verre, lorsque la jeep tombe de la falaise, avait été changée, montrant un relief plus accidenté.

Si la technologie permet donc aujourd'hui de tout faire, voire de tout refaire, certains cinéastes entrent en résistance pour préserver les films, avec le soutien des cinéphiles. Les studios, eux, autrefois peu soucieux de leur catalogue et de leur préservation, ont depuis une quinzaine d'années compris qu'ils pouvaient générer beaucoup d'argent avec ces vieux classiques. Et la technologie aidant, ces films sont désormais visibles avec une qualité d'image et de son absolument inédite. 

Jérôme Wybon

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