Culture

Sexe, finance et Internet

Dana Stevens, mis à jour le 08.07.2009 à 17 h 06

«The Girlfriend Experience», de Steven Soderbergh, observe les derniers instants d'un monde virtuel en suivant l'errance d'une call-girl de luxe.

«The Girlfriend Experience» (Magnolia Pictures) fait partie des petits projets expérimentaux que Steven Soderbergh réalise entre deux blockbusters. Nous sommes donc bien loin des quatre heures et des millions de dollars du Che. Tourné en vidéo numérique et largement improvisé, ce film de 77 minutes est interprété par des inconnus. Enfin, pas inconnus pour tout le monde, puisque la vedette n'est autre que Sasha Grey, une actrice porno qui, malgré ses 21 ans, a déjà remporté une flopée de récompenses décernées par Adult Video News (le Variety du X), dont meilleur three-way en 2007 et meilleure fellation en 2008 (dans cette catégorie, j'aurais voté pour Julie Christie, mais bon).

Malgré un budget plancher, «The Girlfriend Experience» parvient à reprendre l'esthétique chic et satinée des Ocean's Eleven, dont les tons chauds et cuivrés sont parfaitement adaptés à l'univers de Chelsea (Sasha Grey), une call-girl à 2.000 dollars de l'heure qui passe sa vie dans les restaurants trois étoiles et les magasins de luxe de Manhattan. Grey n'est pas encore une actrice, mais elle dégage une aura de vide impénétrable qui en fait un personnage assez fascinant. Entre deux clients, Chelsea raconte chaque transaction dans son agenda électronique, décrivant ses tenues d'une voix monocorde, lointain souvenir du Patrick Bateman d'American Psycho : «Je portais une robe et des chaussures Michael Kors et un ensemble La Perla.»

Ses prestations ne se limitent pas au sexe, loin de là. On fait appel à Chelsea pour avoir l'illusion de passer un moment avec une vraie girlfriend. On regarde un film, on boit un verre de vin, on discute (de rien plus que de tout) et on prend le petit-déjeuner, puis elle part en limousine retrouver son prochain client. Attention, les passionnés de l'œuvre de Sasha Grey seront peut-être déçus, car ce film ne contient pas une seule scène déshabillée. On aperçoit un court instant le corps nu (et non retouché) de l'actrice, c'est tout.

Le petit ami de Chelsea, Chris (Chris Santos), est coach personnel et ne semble pas avoir le moindre problème avec le métier extrêmement lucratif de sa copine, jusqu'au jour où celle-ci décide de partir en week-end avec un client auquel elle commence à s'attacher. Les conséquences de cette décision (Chelsea va-t-elle vraiment partir avec ce type? Si oui, Chris va-t-il la quitter?) constituent le seul fil narratif d'un film aussi décousu que la vie de son héroïne.

Un journaliste (interprété par Mark Jacobson) essaie, sans y parvenir, de dépasser le masque indifférent de Chelsea. Un webmaster de site porno la persuade de coucher avec lui en échange de publicité gratuite, puis poste sur son site une «critique» narquoise de sa performance (clin d'oeil astucieux de Soderbergh, la petite ordure est jouée avec brio par le critique Glenn Kenny). Entre-temps, le film revient régulièrement à Chris, qui se rend à Las Vegas en jet privé pour participer à une junket financée par de riches clients. La plupart de ces saynètes sont réussies et leur accumulation est très claire: Chelsea, Chris et leurs clients sont tous des prostitués, prisonniers d'un monde où le seul mode de communication et d'existence est la transaction financière. Un monde qui instrumentalise et déshumanise les relations les plus intimes.

Mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, «The Girlfriend Experience» est aussi un film d'époque. Une époque très récemment révolue, puisqu'il se passe juste avant les élections présidentielles de 2008, au moment où l'économie mondiale commence à s'effondrer. «Si j'entends encore une fois les mots 'génie de la finance', je dégueule», se plaint un des personnages. «Achetez de l'or», conseille un client à Chelsea alors qu'ils se déshabillent.

Ces clients sont banquiers, scénaristes, hommes d'affaires et, comme elle, ils passent leur temps à gonfler les mérites de leurs produits afin d'embobiner le plus de monde possible. La plupart d'entre eux (et parfois, Chelsea et Chris) sont aussi creux que les illusions qu'ils essaient désespérément de vendre, mais Soderbergh ne tombe pas dans le piège de les ridiculiser ou de les prendre en pitié. Il se contente d'observer froidement la chaîne de prédation infinie sur laquelle repose un capitalisme au bord du gouffre. Le résultat est très resserré au niveau thématique, mais la virtuosité de la réalisation et la pertinence du propos donnent une réelle profondeur au film.

Dana Stevens

Traduit de l'anglais par Sylvestre Meininger.

Cet article a déjà été mis en ligne sur Slate.fr le 28 mai 2009. Nous le republions à l'occasion de sa sortie en salles, le 8 juillet 2009.


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