La biodynamie prend de la bouteille

Avec la production à outrance des années 1970, les viticulteurs s'étaient écartés de la terre. Depuis, quelques-uns se sont tournés, pour le plus grand plaisir des palais, vers la culture biodynamique.

REUTERS/Robert Galbraith

- REUTERS/Robert Galbraith -

Tout le monde connaît l’agriculture biologique. La volonté de revenir à une alimentation saine a poussé les consommateurs vers les coopératives et magasins biologiques. Mêmes les grandes surfaces s’y sont mises. Mais derrière le concept flou de culture biologique, se cache bien souvent une vérité difficile à accepter pour les puristes. Un légume bio peut-être cultivé dans le respect de l’environnement mais produit sous serre pour accélérer la croissance ou cultivé à des milliers de kilomètres de son lieu de commercialisation. De plus, la culture biologique, bien que très encadrée, laisse libre utilisation de produits de synthèse.

Certes qualitative, cette vision de l’agriculture ne convient pas à tout le monde car elle ne prend pas en compte l’unité de production dans sa totalité. Autrement dit, il s’agit d’appliquer un cahier des charges strict sans essayer de comprendre le pourquoi du comment. La culture biologique devient plus une culture d’application de «normes» à respecter alors qu’elle devrait être une prise de conscience et une réflexion au travers de la plante. La qualité provient de l’expérience, de la compréhension, pas de l’application stricte d’un cahier des charges.

De nombreux viticulteurs ont refusé cette contrainte et ont essayé de comprendre les tenants et les aboutissants de leurs travaux dans la vigne. Leur volonté était simple: vivre en harmonie avec la nature, avec leur travail.

L'homéopathie de la terre

En 1924, période faste pour les questions spirituelles, notamment par le développement du courant théosophique, certains d’entre eux ont demandé à l’un des spécialistes de l’époque, Rudolf Steiner [PDF], anthroposophe (anthroposophie signifie «science de l’esprit»), de réaliser une conférence sur les notions agricoles.

Ce dernier donna un cours de plusieurs jours, appelé «Cours aux agriculteurs», expliquant la relation que devait avoir l’agriculteur avec son métier et sa terre. Le but de Steiner a été d’expliquer que toute ferme, tout domaine viticole doit être considéré comme un être vivant afin d’être le plus diversifié et le plus autonome possible pour limiter le maximum d’entrants chimiques.

Sa stratégie était d’utiliser des plantes naturelles ou des éléments naturels que les agriculteurs pouvaient trouver sur leurs exploitations. Chaque plante ou élément était utilisé pour une raison particulière: la prêle pour sa teneur en silice, la bouse de vache comme engrais, le pissenlit comme protecteur… Mais à dose infinitésimale, comme l’homéopathie. D’ailleurs, comme l’homéopathie, la science ne peut expliquer les bienfaits et seul le pragmatisme des paysans fait loi.

Les principes mêmes de l’anthroposophie et sa vision très ésotérique fut un filtre intellectuel pour des agriculteurs en mal de développement rapide. D’abord utilisée dans l’agriculture céréalière et l’élevage, la biodynamie s’endormit faute de passionnés et de patience.

Des vins en accord avec leur vision

Mais dans les années 1990, et avec le développement d’une culture de plus en plus productiviste, les viticulteurs se sont à nouveau tournés vers cette pratique. Elle leur permet de mieux comprendre leur métier, leur relation à la plante et à la terre.

Un viticulteur est par définition un agriculteur qui doit avoir plusieurs cordes à son arc. Eleveur de vignes, producteur de raisins et vinificateur. Ce tryptique est la pierre angulaire de la passion de ces femmes et de ces hommes. Leur métier ne s’arrête pas à la production, il va jusqu’à la transformation du produit, voire à la commercialisation.

De fait, nombre d’entre eux s’interrogeaient sur l’aspect global de leur travail et les méthodes culturales de production quantitativiste qui n’étaient pas en accord avec leur vision du vin. Le vin est un produit de partage, d’échange, de passion et avant tout un aliment d’une grande portée symbolique à défaut d’être indispensable. Ils ne pouvaient donc concevoir la simple vision quantitative mais souhaitaient développer une vision qualitative.

Quelques pionniers ou agriculteurs issus des années 1968, avec l’aide du technicien agricole Pierre Masson, commencèrent à s’intéresser à la biodynamie. Très vite, ils s’aperçurent de l’intérêt qu’ils avaient à utiliser cette méthode culturale.

Des vignes plus vivaces, des raisins plus sucrés et d’un goût plus prononcé, des vins plus en accord avec leur vision.

Aujourd’hui, la biodynamie peut aussi bien s’appliquer dans des propriétés connues et reconnues que dans des propriétés moins ambitieuses. Le seul mot d’ordre est la qualité. Produire des raisins les plus sains possibles, véritable vecteur de la terre qui les a vu naître pour réaliser des vins de terroirs, des vins de haute couture.

Deux parcours en biodynamie

Prenons l’exemple de deux vignerons aux antipodes l’un de l’autre.

Cyril Dubrey, jeune ingénieur agronome, a décidé, un beau jour, d’abandonner la culture conventionnelle au profit de la biodynamie. Ce déclic s’est produit quelques mois après le rachat de sa propriété dans l’appellation Pessac-Léognan dans le bordelais.

En vivant sur place, ses enfants avaient annexé la vigne comme terrain de jeu. Sa formation initiale d’ingénieur agronome le poussait vers une culture conventionnelle utilisant de nombreux produits pour pallier les maladies de la vigne. Ces produits, souvent très nocifs pour l’homme, ne devaient pas être très sains pour ses enfants. De là, il décida de ne plus utiliser de produits nocifs pour lui et sa famille. Faisant fi de l’ensemble de son savoir, il se tourna vers la biodynamie afin d’utiliser des tisanes de plantes, des décoctions et de repenser complètement son rapport au travail et à la vigne.

Aujourd’hui, il est fier de faire visiter sa propriété aux amateurs de vin et de leur expliquer les bienfaits de cette technique. En quelques années, Cyril a réussi à proposer des vins à la fois plus complexes, plus fruités et surtout plus digestes. Des vins qui se boivent avec plaisir, sans lourdeur aucune et dont la fraîcheur et le dynamisme sont identifiables dès les premières fragrances. Mais surtout, il s’est engagé dans une voie plus respectueuse de la terre, de la plante et laisse ses enfants gambader dans ces vignes sans aucune inquiétude. Il propose aujourd’hui des vins qui lui ressemblent, qui expriment leur terroir, qui ont une personnalité. Pas des vins normés, flatteurs mais sans âme.

Car c’est là l’aspect positif de la biodynamie. Dans un monde du vin qui propose des vins lourds, amples et avec des doses de soufre très importante, il devient difficile de terminer une bouteille sans avoir la tête endolorie par une barre au niveau du front. Les produits chimiques et le soufre sont comme des anesthésiants de plaisir.

Cyril Dubrey, avec Château Mirebeau, propose des vins d’une remarquable fraîcheur, avec une belle tonicité et une fruité remarquable. Les personnes souffrant de retours gastriques ou à l'œsophage sensible seront ravies de découvrir ce nouveau genre de vin.

Olivier Humbrecht est une sommité mondiale. Premier Français à obtenir le célèbre diplôme anglais de Master of Wine (MW), il est aux commandes d’une des plus belles propriétés d’Alsace.

Léonard Humbrecht, son père, a été l’un des précurseurs des Grands Crus d’Alsace et a ré-introduit la viticulture sur des coteaux jusque-là abandonnés par les normes productivistes de l’après-guerre. Visionnaire, la famille Humbrecht a beaucoup œuvré pour les vins en biodynamie.

Le vignoble d’Alsace est une mosaïque de terroirs. Des sols marno-calcaire, gréseux, alluviaux, de loess et de lehms… Bref un bijou ou un casse-tête quand on souhaite donner de la personnalité à chaque terroir.

La famille Humbrecht est propriétaire de nombreux Grands Crus et notamment des monopoles: Le Clos Jebsal, Clos Windsbuhl et Clos Hauserer. Ces terroirs, dont les coteaux ont souvent de fortes déclivités, se doivent de posséder une personnalité et une identité forte.

Olivier Humbrecht conduit donc sa vigne en biodynamie afin de respecter au maximum les échanges minéraux entre les racines des ceps de vignes et les terroirs.

Déguster un vin du domaine Zind-Humbrecht, c’est comprendre et approfondir un terroir. La viticulture en biodynamie a permis de rehausser les vins par des salinités exceptionnelles, véritable marqueur de terroir. Olivier Humbrecht n’aurait pas pu donner autant de personnalité et d’âme à ses vins, sans ce type de culture.

Toutefois, ne soyons pas manichéens et acceptons que de très nombreux vins produits en conventionnel sont des vins de très grande classe. Mais force est de constater, lorsque l’on se balade dans le vignoble comme moi, que ces viticulteurs ont compris, sans forcément utiliser des méthodes spécifiques, que pour réaliser un très bon vin, il convenait de respecter la plante, la terre et de vivre en harmonie avec son métier.

Yohan Castaing

  • Château Mirebeau – Pessac Léognan rouge – 2010. Composé à 33% de fûts neufs, 33% de fûts d’un vin et 33% de fûts de plusieurs vins, ce 2010 a été élevé 12 mois en barriques.

Le nez offre de superbes notes fruitées (fruits rouges et noirs croquants) avec une gourmandise et vraie propension au plaisir. Sans lourdeur aucune, le nez est d’une pureté magnifique. Tout est à sa place, rien ne dénote de l’ensemble. Le boisé est subtil, parfaitement harmonieux. La bouche offre une belle tension, preuve d’une très belle maîtrise de l’acidité, donc de la date de vendange, et le toucher de bouche est suave, rectiligne et droit. Eric a vendangé des raisins à 14.2%vol, ce qui est incroyable, quand on ressent cette fraîcheur et cette magnifique acidité. Preuve s’il en est que le travail de la vigne permet de vendanger des raisins parfaitement mûrs sans leur donner ces caractéristiques de sur-maturité souvent à l’origine de la lourdeur de certains vins. Bravo!

Prix: 18 euros. Un excellent rapport qualité-prix pour un Pessac Léognan!

En bouche, le vin est parfaitement structuré, une géométrie ou une architecture, je ne sais plus, angulaire, parfaitement structurée. Aligné tels des boulevards hausmanniens, l’équilbre est parfait. J’oserais dire limpide. Tellement droit que l’on peut voir l’horizon en point de mire. C’est un vin, ou un pays, extraordinaire où les vallées sont gorgées de fruits, de fleurs, de senteurs douces et enivrantes. Un pays où l’on prend le temps de vivre, d’humer et de différencier les goûts. Un pays où l’avenir est devant nous, l’horizon à portée de main. Un vin tout simplement exceptionnel.

Prix: sur demande à la propriété. 

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L'AUTEUR
Consultant formateur en marketing management du vin, passionné par son job. A retrouver sur Anthocyanes. Ses articles
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SLATE CONSEILLE
Et si l'on ouvrait l'école au vin
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Publié le 15/07/2012
Mis à jour le 15/07/2012 à 9h20
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