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Seapunk, plongée dans une culture open source

Libre adaptation du style seapunk par Fred Hasselot à partir de «La France forte», affiche de campagne de Nicolas Sarkozy

Libre adaptation du style seapunk par Fred Hasselot à partir de «La France forte», affiche de campagne de Nicolas Sarkozy

Qui aurait pu imaginer une «mode» qui voue un culte aux images de dauphins, à la 3D des années 1990 et dont les amateurs se teignent les cheveux en turquoise? Avant Internet et Tumblr, personne. Mais ça, c’était avant…

Paris, 11e arrondissement. Rue Keller. Les Champs-Elysées des jeunes tribus urbaines: gothiques, kawaii, dark-lolita, cosplayeurs, cyberpunks, etc.

On trouve de tout, pourvu qu'on soit en quête identitaire et qu'on souhaite imposer sa différence vestimentaire aux parents et aux copains de cours de récré.

« Le seapunk, vous avez ça chez vous?

- Le quoi?

- Le seapunk.

- Ah… Oui, c’est tout ce qui est monocle, montres à gousset du XIXe, vieux habits à queue de pie et âge industriel, un peu comme dans les films de Tim Burton

- Non, pas steampunk, seapunk.

- Ah… Oui, cypunk, genre cyborg, cyberpunk, ouais y’a une boutique plus bas à Bastille.

- Non, seapunk. S-E-A. Comme la mer…

- Alors là… Jamais entendu parler. Mais c’est quoi?

- Heu… C’est, disons… des dauphins, l’eau, la mer tout ça, et puis les cheveux turquoise. Tumblr… vous voyez?

- Ah non… En bleu on a bien ça, mais ça fait pas dauphin, plutôt dinosaure (la vendeuse montre alors un sweat à capuche avec des écailles de Denver cousues à l’arrière)

- Non… Non c’est pas ça. Au revoir.»

Dans ce dialogue de sourds, l'échec du journalisme «de terrain» n'est qu'à moitié surprenante, puisqu'on parle de seapunk, phénomène non localisable, impalpable par excellence. Une «culture» cyber-nautique, sans doute la première du genre, née entièrement sur Internet.

«Le seapunk est un de ces trucs nés sur Internet et vraiment trop stupide pour être expliqué quand quelqu’un vous demande de quoi il s’agit.»

Voilà en quels termes le site Crushable prévenait ses lecteurs avant de leur soumettre une définition du mouvement seapunk. Ne craignons pas le ridicule et essayons tout de même. Eloignez les enfants, les défenseurs des animaux marins et les amateurs de bon goût.

Première leçon: le seapunk est d’abord un mode d’expression visuel avant d’être un genre musical, une philosophie de vie ou que sais-je encore. Commençons par là. Voici deux images «seapunk». Ne prenez pas peur, on va faire preuve de pédagogie.

Source: Sea Punk Gang

Qu’observe-t-on?

  • Des dauphins qui nous rappellent les pires posters d’adolescentes des années 1980 et nous replongent dans l’univers d’Ecco the Dolphin, un jeu sorti en 1992 sur Megadrive, une console Sega.
  • Une dominante bleu-turquoise, avec des touches de vert.
  • Un goût prononcé pour le nacré et l’irisé,
  • Un milieu sous-marin en arrière-plan, qui évoque moins une photo prise par un plongeur qu’un fond d’écran ringard de Windows –les vagues créées avec un logiciel de 3D des années 1990 confirment cette impression de recherche d’anachronie
  • Des formes géométriques en 3D qui flottent dans les airs,
  • Des références au New age, au psychédélisme et à la transe,
  • Du symbolisme utilisé au petit bonheur la chance: loup, colonnes ioniques, croix, pyramides, cônes, etc.

Nous venons donc de voir des échantillons de ce que les jeunes ados se partagent sur Internet sous la bannière de rassemblement seapunk (littéralement, Punk de la mer).  

Passons au stade suivant —le plus déconcertant— celui de l’incarnation seapunk sur des sujets humains de 16 à 20 ans.

Un seapunk et son ami le coquillage (Source: www.seapunkgang.com)
Une seapunk. On repère en arrière-plan des vagues, un dauphin, le @ typique des débuts de l’ère Internet, et sur le modèle un bijou d’inspiration hindou et un tee-shirt à manches longues type filet de pêche (Modèle: 90S baby BLUE mesh TOP S)
Cette jeune modèle seapunk a sans doute arraché son rideau de douche du Monde de Némo pour se vêtir. Derrière elle, on apprécie le clin d'oeil rétro avec le distributeur de billets ATM. (Modèle: 90S FISH maxi DRESS)

On retrouve un certain nombre de traits déjà identifiés plus haut: turquoise, fonds marins, touches fluo, coquillage, mauvais goût assumé. Vous commencez à piger le délire? Poursuivons…

José Parra, planneur stratégique à l’agence Heaven et fondateur du blog de tendances Viacomit.net, détaille:

«Cette mode vestimentaire est constituée de différentes références –kawaii, symboles religieux, ésotériques– et bien sûr des références à la mer avec le dauphin, l’étoile de mer, le cyberpunk des années 1990. Le maquillage apposé par couches y joue un rôle important (jouant avec l’androgynie), les cheveux sont décolorés et délavés.»

L’androgynie est un élément clé dans la construction identitaire du seapunk: d’ailleurs le dauphin, la sirène, les petits poneys, tout ce bestiaire réel ou imaginaire est plutôt constitué d’animaux perçus comme asexués, note Mathieu Buard, professeur de mode à l’école supérieure des arts appliqués Duperré à Paris, et doctorant en esthétique.

«Le seapunk, c’est un collage extrême. Le seapunk ouvre, il crée du style en s’appropriant d’autres codes, notamment exotiques.» 

Contrairement au gothique ou au punk, qui ont leur panoplie et leurs codes, leurs boutiques labellisées, le seapunk est une sorte de mode open source dans laquelle chacun vient proposer son interprétation. Pour Mathieu Buard, virtualité ne signifie pas passivité. Le mérite en revient à Tumblr, plateforme de microblogging créée en 2007, très simple et très utilisée par les jeunes pour poster des images sur Internet. Tumblr emprunte aux blogs leur classement antéchronologique, à Twitter son agglutinement de «followers» et au passé de mode Myspace sa culture visuelle bricolée et brouillonne.

ATTENTION, ci-dessous, une cascade d'images et de références seapunk qui se succèdent à un rythme à peine soutenable.

(͏ ͒ • ꈊ • ͒)。oO MAINFRAME™ 1.0 ║ POP-UP-$HOP-EDITION

#seapunk. Naissance d’un hashtag sous-marin

Ce qui est bien avec Internet, c’est qu’à peu près tout y est archivé. Nombreux sont donc les exégètes du seapunk dont les recherches archéologiques en milieu webaquatique ont permis de dater très précisément l’histoire du mouvement, de sa création à sa «récupération par le mainstream». Car qui est le premier seapunk? Jean-Marc Barre dans Le Grand Bleu? Le capitaine Némo? Kurt Cobain? L’équipe de France? Bill Murray dans La vie aquatique? Les Schtroumpfs? Si les versions varient, quelques événements majeurs reviennent en permanence quand on fait la genèse du concept.

Comme pour l’affaire Trierweiler, tout a commencé par un simple tweet.

Une blague de l’utilisateur @LILINTERNET, publiée sur sa timeline le 1er juin 2011. La traduction en est la suivante:

«Seapunk, un blouson de cuir dont les clous ont été remplacés par des crustacés»

L’énigmatique tweet faisait référence à un rêve fait par son auteur la nuit même. Selon @LILGOVERNMENT —un pote de @LILINTERNET comme vous l’aviez sans doute compris—, «#seapunk est un meme accidentel qui est devenu une scène», comme il l’a expliqué au magazine Vice. LILGOVERNMENT est le premier à avoir utilisé le hashtag #seapunk dans ses tweets, créant dès lors un embryon de mouvement, confidentiel à l’époque (été 2011).

Quelques musiciens arty-underground-hermétiques, en particulier le duo Zombelle et Ultrademon, s’emparent ensuite du concept et en font une musique, un label et ambitionnent de faire naître une «scène» musicale electro autour des lignes directrices du seapunk, transcrivant musicalement les composantes visuelles du genre: electro cheap, nostalgie rétro pour les sonorités bas de gamme des premiers jeux vidéo… un constant bricolage fait à la maison, tour à tour inventif, déconcertant, drôle ou désespérant.

Une controverse naît sur Internet, les premiers demandant aux seconds de moins s’accapparer le mouvement et de renommer leur musique Wave Rave plutôt que Seapunk. Les premières chapelles voient le jour, les premiers déviationnistes aussi. On parle déjà de Icepunk et de Slimepunk.

Réinterprétation des codes seapunk par le label Coral Records Internazionale. Un premier pas vers l'âge de raison et la modération graphique?

Les seapunks, partout et nulle part

Mais la musique passe, dans le seapunk, au second plan par rapport à la traduction visuelle, qui reste véritablement le mode d’expression privilégié. Le média utilisé pour poster ces images, Tumblr, n’est évidemment pas neutre. Si les premiers blogs étaient le lieu d’expression privilégié des auteurs de journaux «extimes», sur Tumblr la culture de l’image est hégémonique. Mathieu Buard:

«Sur Tumblr, tu deviens très vite un prescripteur, la création se fait en boucles et en réseaux, contrairement à Facebook qui est une tour de contrôle de l’intime sans création.»

Producteurs et suiveurs, les seapunks illustrent certaines caractéristiques du web participatif: absence de hiérarchie auteur-récepteur et horizontalité du mouvement, autonomie de la création, importance d’une communauté de pairs pour valider, suivre, partager, cocréer, etc.

Le résultat: un «moodboard géant», note José Parra, qui amalgame toutes les influences, tous les médias et crée les croisements qui ne pourraient pas avoir lieu ailleurs. C’est LA caractéristique remarquable du mouvement seapunk: cette incroyable rencontre entre une technique d’édition et une envie d’expression. Une analyse développée par Miles Raymer sur le Chicago Reader: 

«Pour moi, ce qui rend le seapunk plus intéressant que le reste, c’est qu’il reflète la manière dont les communautés fonctionnent sur Tumblr et les espaces similaires. Dans la vraie vie (IRL), il serait non seulement difficile de réunir une communauté de gens partageant un intérêt pour les philosophies techno-utopistes, les cheveux teints en turquoise, les rythmes de rap de morceaux évoquant la vente de cocaïne. Il serait presque impossible de créer les circonstances favorables pour que ces différents éléments épars soient regroupés dans un ensemble cohérent (un package). Mais dans ce matraquage du remix qu’est Tumblr, des collisions étranges comme celle-ci peuvent survenir à tout moment. (1

Le seapunk n’est donc pas seulement né sur la Toile par hasard ou parce que c’était dans l’air du temps. Il ne pouvait pas naître autrement. C’est sans doute pourquoi vous ne verrez jamais de seapunk dans la rue… Mathieu Buard: 

«Avant la communauté (punk par exemple) se fédérait autour d’un lieu. Ce fût aussi le cas avec la Tektonik liée à la boîte Le Metropolis en Belgique. Avec le seapunk la scène est virtuelle.»

Petite au local, elle fait communauté au global. C’est pourquoi on ne les voit pas. Contrairement aux autres mouvements, l’ubiquité du seapunk le protège contre la grande crainte des sous-cultures: la récupération…

«Délocalisé, il n’est pas rattrapable au même titre.»

«Tumblr c’est une plateforme très libre, sans publicité. Qui peut être aussi très trash. La communauté s’y forme sans être rattrapée ni contrôlée», poursuit Mathieu Buard. Certes, on parle bien de fêtes seapunk à Minneapolis et Los Angeles comme à Chicago, à Paris dans le cadre de petites soirées branchés liées aux milieux gay et lesbien et de la mode (Chez Moune, soirée Flash Cocotte, Les Souffleurs dans le Marais) «mais le vrai centre de la scène est Internet –et plus précisément, Tumblr», poursuit Miles Raymer.

«Une blague autoréférentielle qui entretient son propre ridicule»

En mars 2012, le New York Times se penche sur le phénomène et qualifie le seapunk de «blague Internet avec de la musique». Plutôt qu’une musique avec des blagues Internet…  

«Comme les LOLcats et le pedobear, écrit le journal, le mouvement seapunk est une inside joke [une blague autoréférentielle] du Web qui entretient son propre ridicule.»

«Je pense qu’il y a une prise de conscience primordiale de l’absurdité qui fait partie de l’attirance pour le mouvement», poursuit dans le New York Times un journaliste du magazine musical Pitchfork.

Le LoLcat seapunk. La boucle est bouclée. 

Le seapunk serait donc une culture de l’ironie, ses pratiquants des amateurs éclairés de Flipper le dauphin conscients de l’incongruité stylistique de ce qu’ils produisent. Les définitions données dans la presse au compte-goutte par les intéressés donnent du crédit à cette hypothèse: «une méta-texture», «une philosophie de vie», «un truc à propos de l’Océan», les leaders auto-déclarés du seapunk adorent tourner autour de la définition de leur mouvement sans jamais en proposer une formulation claire.

Autre signe de la volonté de brouiller les genres et de rester cryptés, l’usage fréquent d’éléments de typographie exotiques ou de signes kabbalistiques, particulièrement dans les noms des groupes qui sont… illisibles et imprononçables: MIL3¥ $3RI•VS ou †HAT WAS †HEN †HIS IS NOW, pour vous donner une idée.

Au bout de quelques mois d’activisme numérique, les seapunk attirent immanquablement la presse branchée. Une série de publications hyper-confidentielles se fait ainsi l’écho du mouvement.

Hipsters et seapunk... faits pour se rencontrer

Certaines stars de la pop se sont seapunkisées entre fin 2011 et début 2012. Katy Perry pose en sirène et adopte le bleu pour ses cheveux, Lady Gaga se teint en turquoise, le seapunk serait partout. M.I.A. fait réaliser son clip Bad Girls par Romain Gavras. Là encore, on peut identifier du seapunk.

«Ce sont des codes qu’on ne peut pas ne pas considérer comme seapunk, estime Mathieu Buard. Bijoux maghrébins, mélangés à du tuning, à des djellabas, une question du genre clairement posée.» Le clip tourné au Maroc met en scène une M.I.A. lascive en alternance avec des images de combattants portant des foulards. Et que dire de la coque-soutien-gorge irisée de la chanteuse… De la citation seapunk à l’état pur. 

Même inspiration pour la rappeuse qui dit «bitch» quinze fois par vers, Azealia Banks, dont le dernier single s'intitule... Aquababe. La chanteuse se définit comme une sirène et arbore des tenues tellement seapunk que c'en est à peine croyable (haut de maillot de bain «coquille saint-jacques», par exemple).  

Et la haute couture, cet éternel vivier de hipsters chassant l'ennui par le recours permanent à la dernière micro-tendance du jour, n'est pas en reste. «Récemment, observe le magazine de tendances de Libération, Next, Versace, Prada, Givenchy ou Chanel ont pioché dans cette esthétique. Là, un motif de sirène couvre une robe; ailleurs, les chevelures se délavent, des bindis se nichent sur les fronts.»

Fini de jouer à Tumblr. La réinterprétation "fashion week" du seapunk

Mais la haute couture reste trop propre et photoshopée pour s’approprier fidèlement la charte seapunk. «C’est ce qu’a raté Jeremy Scott, qui a fait du copier/coller sur un mode cheap. Il n’a pas compris ce qui se passait sur la scène seapunk: cet hiver il a repris le bleu, le piercing, les motifs, mais ça ne marchait pas: il rate l’idée que c’était un mix», juge Mathieu Buard.

Today’s Look Episode #173: NYT Sunday Styles - Exploring Seapunk from TODAY'S LOOK on Vimeo.

Plus grave, les collections qui s’inspirent du seapunk sont «belles» dans le sens où elles visent la perfection visuelle. Tout le contraire du mélange d’éléments bas de gamme et le trash du seapunk à l’état brut. Le photoshop des directeurs artistiques de magazines tendance contre l’anarchie des posts sur Tumblr, indépassable clash culturel…

Moralité: non seulement les seapunk risquent bien de ne jamais sortir de leur ornière Tumblr pour envahir les littoraux, mais il est très probable qu’ils finissent perdus et oubliés dans les abîmes de l’océan digital. Le mode d’expression qui les a fait naître pourrait les faire disparaître aussi vite. Mathieu Buard:

«Sur Internet on fonctionne par scrolling, on va du haut vers le bas. Or ce qui était en haut a tendance à être oublié. A une vitesse folle.»

JΣan°laΨ®Σn† Ca$$ΣlY

(1) Parties graissées par Slate. Retourner à l'article 

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