Culture

Pliny the Younger: est-ce vraiment la «meilleure bière du monde»?

Brian Palmer, mis à jour le 23.07.2012 à 13 h 05

La bière américaine serait la meilleure du monde. Peut-on vraiment décerner un tel titre?

Beer Taste Rack/DigitalCHET via Flickr CC License by

Beer Taste Rack/DigitalCHET via Flickr CC License by

Tous les ans au mois de février, la sortie en quantité très limitée de la bière Pliny the Younger par la brasserie américaine Russian River voit les amateurs de bière de tout les États-Unis se ruer vers les bars comme des fourmis sur des miettes de pain. Tout ce remue-ménage est dû au fait que cette bière occupe actuellement la première place du classement effectué par les internautes-dégustateurs du site BeerAdvocate.com, ce qui fait officieusement d’elle «la meilleure bière du monde».

Le fait même de tenter d’établir quelle est la «meilleure bière» pourra sembler plus ou moins absurde à certains. Après tout, l’appréciation que l’on a de la nourriture et des boissons dépend du goût de chacun et la bière que vous estimerez être la meilleure du monde ne le sera pas nécessairement pour moi. Cependant, cette critique passe à côté d’un point essentiel relatif à la structure politique du monde de la bière.

La plupart des produits gastronomiques, tels que le vin, sont régentés par des oligarchies. Une simple recherche Google permet de s’en rendre compte: en tapant «wine rankings» (classement des vins), vous tomberez sur des opinions d’experts, telles que celles du Wine Enthusiast ou du Wine Spectator, ou encore les critiques du célèbre Robert Parker.

Je ne doute pas que ces derniers disposent de papilles exceptionnellement sensibles et sophistiquées —c’est, bien entendu, la raison pour laquelle leur opinion est censée compter plus que la mienne ou la vôtre. Mais pourquoi un membre de la masse ignorante des buveurs de vin amateurs –même pas fichu de distinguer un Bordeaux quelconque de 2004 d’une exceptionnelle cuvée 2005– devrait-il baser ses décisions d’achat sur les opinions de quelqu’un qui en est capable?

Les amateurs de bière, un univers démocratique

Les amateurs de bière ont une approche plus démocratique du problème. Si vous cherchez «beer rankings» (classement des bières) sur Google, l’un des premiers résultats à apparaître est BeerAdvocate.com, le site à qui la bière Pliny the Younger doit son succès. Même si le nom du site est inspiré du Wine Advocate de Robert Parker, l’approche est singulièrement différente.

Vous n’y trouverez pas l’opinion d’un seul «super dégustateur», ni même d’un groupe d’experts, mais une joyeuse compilation de milliers d’opinions de dégustateurs ordinaires du monde entier, comme vous et moi. Comme l’a fait remarquer le critique d’art Clement Greenberg:

«La qualité en matière d’art n’est pas une simple affaire privée. Il y a un consensus du goût».

Le monde des amateurs de bière prend ce consensus très au sérieux.

Collaboration entre amateurs et professionnels

Dans le monde de la bière, les dégustateurs amateurs estiment que leur opinion compte et on ne peut pas leur donner tort. Aux États-Unis, les brasseurs professionnels se rendent régulièrement dans les compétitions de brassage amateur pour apprendre de nouvelles idées et techniques. Ils lisent aussi les critiques sur Internet pour savoir ce que les gens pensent de leurs produits (alors que je doute fort que les responsables du Château Latour se soucient de savoir ce qu’un type du fin fond du Kansas pense de leur cuvée 2010).

L’esprit de collaboration marche dans les deux sens, car il est aussi attendu des professionnels qu’ils partagent leurs recettes avec le public. Même Vinnie Cilurzo, le propriétaire de la brasserie Russian River, a par exemple dévoilé la recette de sa Pliny the Younger si convoitée au journal de l’association des brasseurs amateurs américains.

Cet esprit d’égalitarisme chez les brasseurs américains remonte à la fin des années 1960 et au début des années 1970, période sombre pour la bière aux États-Unis. Dans la plupart des bars, le choix était limité entre bière blonde et bière blonde light. Le brassage amateur était interdit par le gouvernement fédéral et ce n’était là que l’un des nombreux avantages absurdes accordés aux quelques grosses brasseries qui dominaient le marché.

Charlie Papazian, le père de la démocratisation de la bière américaine

Un petit nombre de consommateurs mécontents se lança alors dans une véritable révolution de la bière. Charlie Papazian, un étudiant en physique de l’université de Virginie, rassembla des gens pour déguster les bières qu’il avait brassées chez lui. Il savait que ce n’est pas en donnant des cours sur les mérites des houblons tchèques que l’on forme des connaisseurs.

À l’inverse du vin, la bière n’était pas encore considérée comme un produit artisanal. Aussi, il forma des clubs pour aider les gens à découvrir à quel point la bière pouvait être bonne, notamment en les encourageant à en fabriquer eux-mêmes et à partager leurs créations.

Quelques années seulement suffirent à ce que ces clubs d’amoureux du houblon rassemblent des milliers de personnes. En 1978, le gouvernement fédéral abrogea l’interdiction de brasser de la bière chez soi, suivi petit à petit par les États (il reste toutefois quelques États retardataires dans lesquels le brassage amateur est encore interdit ou sérieusement restreint).

Les hordes de brasseurs amateurs de Papazian finirent par former un véritable mouvement populaire avec un certain sentiment de responsabilité envers la bière. Nombre de brasseurs professionnels d’aujourd’hui, parmi les plus talentueux, sont issus de ces groupes, ce qui fait que la démarcation est mince entre amateurs de bière et brasseurs.

Le bureau

Le mouvement n’avait pas pour seule vocation de brasser de la bière —il s’agissait également de savoir la décrire, la classer en catégories et la juger. Rien que cette année, plus de 6.000 personnes ont reçu leur diplôme de dégustateur chevronné du Beer Judge Certification Program. La demande annuelle est telle que l’organisme ne parvient pas à corriger assez d’examens pour y répondre.

Les brasseurs amateurs peuvent également se faire élire au bureau qui définit les caractéristiques propres aux différents styles de bières, afin de faire, par exemple, la différence entre une saison et une bière de garde, ou entre un stout et un porter. Et si vous n’êtes pas d’accord avec leurs décisions, il vous suffit d’envoyer un e-mail à l’un des sept membres du bureau actuel. En revanche, bonne chance pour vous faire entendre si vous n’êtes pas d’accord avec les critères de l’AOC qui régissent la production de vin de Bordeaux.

Le produit lui-même est démocratique. Les concours de vignerons sont injustes à la base car le vin est un produit agricole, de terroir. Sans sol adéquat et conditions climatiques clémentes, même le plus doué des vignerons est incapable de produire un bon vin.

Avec la bière, les concurrents jouent à armes égales. La plupart des brasseurs —professionnels ou amateurs— se fournissent en malt et en houblon auprès d’une poignée de fournisseurs, si bien que le terroir joue un rôle mineur sur la qualité du produit final. Le seul véritable élément imprévisible est l’eau, mais quelques notions de chimie et un peu de savoir faire permettent d’arranger rapidement cela. Si tout le monde part à égalité, c’est le meilleur brasseur qui doit gagner le plus souvent.

Pliny the Younger l'égalitaire contre Westvleteren 12 la secrète

L’ascension de Pliny the Younger au sommet de la liste de BeerAdvocate.com est une autre preuve de l’esprit de démocratie qui anime le monde des amateurs de bière. Jusqu’à récemment encore, c’était une bière belge, la Westvleteren 12, qui dominait tous les classements. Le monastère trappiste qui produit la bière la sort au compte-gouttes et acheter une caisse de Westvleteren donne presque l’impression d’avoir été admis dans une société secrète.

Il faut d’abord la réserver, parfois des mois à l’avance, en appelant un numéro spécial où l’on vous dira quand venir chercher votre bière. Il faut également indiquer le numéro d’immatriculation de son véhicule afin que l’on vous laisse accéder à l’abbaye. Enfin, le monastère ne vous laissera repartir avec sa bière qu’après que vous vous soyez engagé à ne pas la revendre.

En revanche, n’importe qui peut acheter de la Pliny the Younger (il faut juste réussir à s’en procurer avant que les stocks ne s’épuisent). C’est une bière égalitaire —le genre de bière qui mérite bien de figurer en tête des classements.

Brian Palmer

Traduit par Yann Champion

Note du traducteur (lui aussi dégustateur de bière amateur): Même s’ils rassemblent véritablement des amateurs du monde entier, les sites BeerAdvocate.com et Ratebeer.com (soit les deux plus grandes communautés d’amateurs de bière au monde) sont anglophones et leurs membres ont donc tendance à mettre à l’honneur des bières anglo-saxonnes, auxquelles la majorité d’entre eux ont plus facilement accès. On notera aussi qu’en Europe, il est sans doute plus facile de se procurer de la Westvleteren 12 que de la Pliny the Younger.

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