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Les mobiles modernes ne vont pas tuer le langage SMS

OMG LOL by Michael Mandiberg. See Ming-lee via Flickr CC License by.

OMG LOL by Michael Mandiberg. See Ming-lee via Flickr CC License by.

Son existence semble menacée par la déferlante des smartphones et l’abolition de certaines contraintes techniques. Pourtant, le dialecte préféré des 12-15 ans pourrait bien survivre comme élément culturel à part entière.

En 2011, les Français ont envoyé plus de 147 milliards de SMS, selon les chiffres publiés en février par l'Arcep, le régulateur du secteur des télécoms, soit plus du double du nombre de messages écrits en 2010 (63,4 milliards). Une croissance exponentielle qui s'explique à la fois par le taux de pénétration record du portable en France (106,5%) mais aussi par la généralisation des forfaits avec SMS illimités.

Source: Arcep

Nous n'avons jamais autant écrit avec nos téléphones, mais pourtant les «slt», «2m1» ou «pk» n'ont jamais eu autant de raisons de disparaître.

Souvenez-vous. Les années 2000 commençaient, vous étiez à l'aube de vos années lycée (et si ce n'était pas le cas, faites semblant). Vous veniez de convaincre votre mère de vous acheter ce 3310 qui vous faisait tant rêver. En plus d'accéder enfin au sacro-saint Snake II, vous pouviez enfin envoyer des textos pendant les cours pour vous plaindre de votre voisin de table, Arthur, celui qui ne prenait jamais de douche.

Pour ne pas vous faire «gauler», vous tapiez avec frénésie sur le clavier numérique de votre téléphone, écrivant «kom» au lieu de «comme» pour aller plus vite, évitant de marteler trois fois la touche «3» pour obtenir le «C». Vous mettiez de côté les espaces et les lettres muettes, remplaciez tous les sons en «é» par des e avec accents et jetiez aux oubliettes apostrophes et virgules pour gagner de l'espace.

Parce qu'un texto, c'était uniquement 160 caractères. Et c'était payant.

L'attaque des smartphones

Aujourd'hui, 18,8 millions des possesseurs de mobiles ont un smartphone, et leur proportion ne cesse d'augmenter. Comme l'avait déjà pressenti en 2006 le blogueur technophile Eric Dupin, ces engins pourraient bien signer l'arrêt de mort de l'écriture SMS. Quel intérêt y a-t-il à remplacer les «j'ai» par «g» et les «rien» par «ri1» à l'heure des terminaux dotés de claviers Azerty, de la généralisation par défaut des correcteurs automatiques et des SMS illimités?

Ce n’est donc pas la langue française qui serait rongée par l'écriture SMS, c’est à l'inverse le bréviaire kikoolol, horde de 2 et de 1 derrière laquelle l'orthographe ne repousse plus, qui serait en passe de disparaître.

Car si les abréviations n'ont rien de nouveau —vous en utilisez tous les jours lorsque vous écrivez sur un post-it et les Romains le faisaient déjà pour économiser du parchemin—, que se passe-t-il lorsque les contraintes techniques qui vous poussent à les utiliser s'effacent?

Comme l'écrit Fabien Liénard, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'IUT du Havre, l'écriture SMS est «une variété de français écrit fortement dépendante de la technologie médiatrice». Qu’advient-il dès lors que cette «technologie médiatrice» —le mobile de dernière génération— permet justement de s'en affranchir?

La contrainte incompressible du temps

Selon les quelques chercheurs qui se penchent depuis des années sur ce mode d'expression à mi-chemin entre l'oral et l'écrit, qualifié de «parlécrit» ou de «néofrançais» par Jacques Anis (Parlez-vous texto?, 2001), l'écriture SMS n'est pas nécessairement condamnée à se voir reléguée au grade de latin des NTIC.

La première arme dont elle dispose pour assurer sa survie est l'urgence. Son utilisation reste en effet fortement liée aux circonstances dans lesquelles le message est écrit: généralement lorsque nous sommes en déplacement, dans les transports en commun, pendant une réunion… c'est à dire lorsque nous n'avons par définition pas le temps de soigner la forme. Il est en effet rare de s'asseoir tranquillement dans son canapé, de se servir un café et de confectionner un SMS bien léché.

Dans le cadre du projet «sms4science», différentes équipes de scientifiques ont procédé à la collecte de ces messages dans plusieurs régions du globe, de Montréal à la Belgique en passant par la région Rhône-Alpes. A partir de l'échantillon constitué dans cette dernière, Rachel Panckhurst, enseignante-chercheuse en sciences du langage à l'université Paul Valéry à Montpellier, a montré que les messages n’étaient jamais entièrement rédigés en écriture SMS mais relevaient plutôt d’un mélange permanent entre le «parlécrit» et le français plus académique. Elle a en outre découvert que la longueur moyenne des SMS était de 66,4 caractères (espaces compris), soit bien en-dessous de la limite imposée des 160 signes.

La raison de cet écart? Le SMS se veut rapide et dans l'instant, le «parlécrit» n'est donc pas qu'une question de manque de place. Il est intimement lié à notre mode de vie et fait même partie intégrante de tout un pan de notre culture.

L'effet tribu

Aussi conspuée qu'elle puisse être en public, l’écriture SMS joue même un rôle social à part entière pour toute une frange de la population. Selon Fabien Liénard:

«Lorsque l'on travaille dans les collèges avec des enfants âgés de 13 à 16 ans, ils expliquent qu'ils n'utilisent pas le langage "kikoolol", considéré comme ringard et pas joli. Pourtant, lorsque l'on recueille une partie de leurs communications électroniques, on s'aperçoit qu'il est présent un peu partout dans leurs SMS, dans leurs discussions instantanées sur Internet, etc.»

Bien que déconsidérée socialement, la possible pérennité de l'écriture SMS repose en partie sur sa fonction de marqueur d'appartenance à un groupe. Elle crée un effet tribu, un entre-soi propre aux adolescents, un code mouvant qu'il faut suivre pour se comprendre… et pour continuer à ne pas être compris par les personnes extérieures au groupe.

Cette nouvelle forme de français peut ainsi subsister tant qu'une fraction de ses utilisateurs voit en elle le moyen de se démarquer socialement. Une capacité de résistance d'autant plus grande que cette écriture est malléable, donnant la possibilité d'inventer sans cesse de nouvelles orthographes et de nouveaux mots (ce qui soit dit en passant, du point de vue des linguistes, rend inutile toutes les tentatives visant à la figer dans des dictionnaires).

Génération texto

Procédons à présent à une petite expérience. Essayez d'attribuer ces messages extraits du corpus constitué par Rachel Panckhurst à trois émetteurs différents âgés de 12, 24 et 57 ans.

Les réponses étaient : 12, 12, 57, 57 et 24 ans. Vous vous êtes trompés ? C'est normal.

Au-delà de l'aspect particulier d'un «langage jeune», l'écriture SMS a pris racine dans l'ensemble des tranches d'âge. Tous connectés, nous avons intégré l'idée que la communication électronique pouvait s'affranchir des contraintes ortho-typographiques sans que ceci soit considéré comme la preuve d'une incompétence ou d'un manque d'éducation.

L'intérêt est de transmettre son propos avant tout, si bien qu'il n'est pas toujours aisé de faire la différence entre un message écrit par un cinquantenaire et un autre rédigé par un ado. Tout dépend du moment où le SMS a été rédigé et à qui il était destiné.

Popularisée via certaines contraintes techniques, l'écriture SMS est aujourd'hui devenu un mode de communication à part entière relativement indépendant des outils utilisés. La «génération texto» a encore de beaux jours devant elle.

Olivier Clairouin

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