Monde

Grèce: la mission quasi-impossible d’Antonis Samaras

Mehdi Zaaf, mis à jour le 06.07.2012 à 10 h 20

Arrivé au pouvoir après un parcours politique tortueux et un changement de discours, le nouveau Premier ministre doit gouverner un pays en crise à la tête d'une coalition fragile.

Antonis Samaras lors du premier conseil des ministres du nouveau gouvernement, le 21 juin 2012. REUTERS/Yorgos Karahalis.

Antonis Samaras lors du premier conseil des ministres du nouveau gouvernement, le 21 juin 2012. REUTERS/Yorgos Karahalis.

Grande figure de la droite grecque, Antonis Samaras a réalisé un rêve d’enfant. Devenu Premier ministre au lendemain des législatives du 17 juin, le chef de file du parti de droite Nouvelle Démocratie, qui doit présenter son programme au Parlement vendredi 6 juillet avant un vote de confiance, reste malgré tout un personnage très controversé, dont l’arrivée au pouvoir dans une telle période suscite de nombreux doutes.

Né à Athènes en mai 1951 d’un cardiologue renommé et d’une grande bourgeoise d’Athènes issue d’une des familles les plus riches du début du XXe siècle, les Benaki, le jeune Samaras grandit dans un cadre plutôt agréable. Après des études à Harvard au cours desquelles il fait chambre commune avec George Papandréou, futur Premier ministre, il est élu à 26 ans en Messénie, une circonscription du Péloponnèse, devenant le plus jeune député de Grèce.

La controverse commence au début des années 1990 lorsque, peu après avoir été nommé ministre des Affaires étrangères, il critique ouvertement la position du gouvernement Mitsotakis, qui se voulait diplomate dans la résolution du désaccord avec la Macédoine. Récemment indépendante, cette ancienne composante de la Yougoslavie avait adopté un nom  et un drapeau –le soleil de Vergina– considérés comme faisant partie du patrimoine historique grec.

Sur cette question, et plus généralement sur celle des relations à adopter avec les voisins balkaniques, Antonis Samaras se montre alors intransigeant, en rupture avec l’attitude diplomate de son Premier ministre. Cela mène à son éviction du gouvernement à la fin de l’année 1992. Il démissionne alors de Nouvelle Démocratie, faisant chuter par la même le gouvernement de Mitsotakis, et créé sa propre formation, le Printemps politique.

Caractérisé par des positions nationalistes, ce petit parti exprime alors un populisme très grec mêlant grandeur de la nation et fermeté avec ses voisins. Mais il ne parviendra jamais à s’instituer comme pilier de la scène politique grecque, même s’il récolte dix élus aux élections suivant sa création, en 1993.

On considère alors qu’Antonis Samaras a terminé sa carrière politique, mais il est pourtant rappelé par Kostas Karamanlis après sa prise du pouvoir à la suite des élections de 2004. Samaras dissout alors sa formation et refait son entrée à Nouvelle Démocratie, qu’il ne quittera plus.

Après l’échec du parti de droite populaire aux élections d’octobre 2009, il est candidat à la présidence du mouvement, la base du parti étant appelée à voter pour choisir son dirigeant. Très critiqué par la majorité des cadres, qui soutiennent sa rivale Dora Bakogiannis, Samaras parvient pourtant à prendre la direction du parti, qu’il va alors façonner à son image dans un contexte de crise économique.

Sans concessions jusqu'à fin 2011

En mai 2010, lors de l’application du premier mémorandum, ces politiques imposées par la troïka (UE, BCE, FMI) en échange d'une aide financière de 110 milliards d'euros, il se prononce contre l’austérité. Par cette position, il prend de court l’ensemble des milieux conservateurs, grecs comme européens, suscitant l’incompréhension au mieux, la fureur au pire. Les gouvernements occidentaux, comme les dirigeants du Parti populaire européen, le critiquent de manière parfois musclée.

Par son discours radical, il légitime d’une certaine manière la contestation d’une politique qui prend la Grèce au dépourvu. Etonnamment, c’est à la suite de l’affirmation de sa position tranchée que commencent les grands mouvements de protestation.

Jusqu’à la fin 2011, il va incarner cette ligne sans concessions. En refusant toute coopération avec les socialistes du Pasok, et en réclamant la tenue de nouvelles élections, Antonis Samaras jouit alors d’une popularité touchant même certains milieux de gauche. A l’automne 2011, Nouvelle Démocratie récolte jusqu’à 40% dans les enquêtes d’opinion.

Une notoriété qui s’éteint brutalement en novembre. Alors que le scénario d'une arrivée au pouvoir semblait déjà tout écrit, l’annonce par Georges Papandréou d'un référendum sur l'accord européen le prend au dépourvu, et il se trouve contraint de participer au gouvernement d’union nationale dirigé par le technocrate Lucas Papademos aux côtés du Pasok et du Laos (parti d’extrême droite). En forçant les ministres participant au gouvernement à démissionner de leurs postes de député, Samaras permet cependant à Nouvelle Démocratie de conserver son statut «d’opposant officiel», mais également les financements qui lui sont alloués.

Une image d'intransigeance qui s'épuise

Malgré ses résistances, l’image intransigeante qui caractérisait jusque-là Samaras commence à s’épuiser. Conformément aux exigences des dirigeants européens, il signe, tout comme le Pasok, la fameuse «lettre» assurant qu’il tiendra tous les engagements pris par la Grèce auprès de la troïka.

Piégé par sa participation au gouvernement, lui et sa formation sont forcés de voter le deuxième mémorandum en février dernier. Le chef de file de Nouvelle Démocratie est alors considéré comme un des artisans de l’austérité, ce qui suscite un tollé au sein de son parti et provoque une scission autour de Panos Kammenos, qui crée le Mouvement des Grecs indépendants, que beaucoup de ses proches rejoignent et qui ne fait que prolonger le discours qu'il avait tenu. Aux élections du 6 mai, il obtient 10,61% des voix.

Désormais incapable de s’opposer purement et simplement à une politique à laquelle il a lui-même participé, Samaras se réfugie, lors des deux campagnes législatives, dans une rhétorique négative, visant plus à critiquer ses opposants qu’à valoriser un projet national inexistant.

Sorti en tête des deux élections, Nouvelle Démocratie obtient malgré tout des scores historiquement bas, sous les 30%, et doit aujourd’hui gouverner un pays meurtri par plus de deux années d’austérité, et dont le spectre politique se trouve totalement modifié par des réalités sociales vraisemblablement négligées par le parti de la droite populaire.

Le dilemme «euro ou drachme»

En menant la campagne du 17 juin autour du dilemme «euro ou drachme» et en relayant de fait les menaces lancées par les dirigeants de la troïka, Antonis Samaras a confirmé la tendance déjà visible depuis quelques mois: celui qui était le plus fervent opposant aux politiques dictées par la troïka en est devenu le principal défenseur.

Ce chantage servait avant tout à décrédibiliser le parti de la gauche radicale Syriza, qui souhaitait, d’après Samaras, la sortie de l’euro. Passé de 4,6% en 2009 à 26,9% en juin 2012, ce dernier est désormais le second parti de Grèce, et il semble qu’Alexis Tsipras, son chef de file, compte tout faire pour perpétuer la dynamique impulsée lors des deux dernières élections, même si son électorat est volatile.

En vue de conserver le pouvoir, Nouvelle Démocratie a tout intérêt à pousser Syriza à l’extrême et fonder son action politique sur une opposition instinctive à son concurrent, cette fois autour de la question de l’euro. Conscient de l’inexpérience et de la diversité d’opinions interne au parti, Samaras pourra ensuite faire pression pour que Syriza perde de sa crédibilité.

Division artificielle de la société

En exploitant à outrance les réels dangers qui pesaient sur la Grèce dans les semaines précédant les élections —une situation bancaire des plus instables et des menaces des dirigeants européens de couper toute aide en cas de victoire de Syriza—, Samaras a basé son discours autour d’une division artificielle de la société dont les conséquences pourraient s’avérer dévastatrices.

C’est la preuve d’une incompréhension des ressorts politiques et sociaux profondément ancrés depuis maintenant plus de deux ans. En faisant croire à un clivage autour du choix euro/drachme, Antonis Samaras fait une erreur majeure: c’est l’opposition anti et pro-mémorandum qui prévaut encore aujourd’hui, et une partie importante de l’électorat de Samaras fait partie de ceux qui estiment injuste la politique du mémorandum.

Lorsque seront appliquées de nouvelles mesures d’austérité, conformément aux exigences de la troïka, qui demande de nouvelles coupes de 11,7 milliards dans le budget, la contestation populaire pourrait être massive. Et le nouveau Premier ministre n’aura pas d’autre choix que d’aller au bout de son raisonnement, à savoir accuser les protestataires de s’opposer à l’euro. 

Un mauvais départ

Le gouvernement de «sauvetage national» mené par Samaras a déjà pris un mauvais départ: alors que le Premier ministre a été hospitalisé pour un décollement de la rétine, il a dû faire face à la démission de son ministre des Finances, officiellement pour des raisons de santé, et de son sous-ministre au Transport maritime, qui souhaitait éviter d’être accusé de conflit d’intérêts.

Surtout, Antonis Samaras ne gouverne pas seul: il doit compter avec le Pasok et la Gauche démocratique et devra très certainement faire face à des dissensions internes qui feront surface plus tôt qu’on ne le croit, tant les désaccords sont grands sur la politique à mener.

Son gouvernement est truffé de contradictions. Composé des deux partis qui sont responsables de la situation du pays, il prétend pourtant essayer d’obtenir des modifications du mémorandum, condition indispensable pour se maintenir au pouvoir. Il semble que malgré la confiance renouvelée –certes dans une moindre mesure— des électeurs craignant une sortie de l’euro, ces deux partis n’ont plus la légitimité ni la marge de manœuvre pour subsister à la tête du pays. Ils ne pourront de toute façon en aucun cas remettre en cause la nature même du mémorandum, qui, en s’attaquant au système étatique et bureaucratique, sape les fondements même de leur pouvoir.

Mehdi Zaaf

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